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Full text of "Rosa Bonheur, sa vie, son uvre"

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University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/rosabonheursavieOOklum 



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SA Vil ET SON OEUVRI 



P \ I [S. - [MPRIMERI] GEORGES l'i I I I 

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Published Octobci 3 190 
I opyrighl m Ihe 1 nited States reserved under Ihe Acl npproved iMarch 
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1 by Miss Anna Kltlmp 



A N N A K L I M PK 1 



Rosa Bonheur 



SA VIE 

S( )N ( )EUVRI 




PARIS 













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AVANT-PROP( >S 



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KOSA BONHEUR 



tion unanime a répandues un peu sut- tous les continents, lui sont 
un sur garant de vivre dans la mémoire Je la postérité. 

De son vivant même, les biographes ne lui ont pas manqué et 
des plumes plus expertes que la mienne ont écrit à son sujet des 
pages pleines de couleur et d'intérêt. Quelque consciencieux talent 
que d'aucuns y aient déployé, pourquoi Rosa Bonheur refusa-t-elle 
de se reconnaître pleinement dans le portrait qu'ils ont tracé d'elle ? 
. apparemment, parce que leurs auteurs n'avaient pas su pénétrer au 




TIGRE MARCHANT, PAR ROSA BONHEUR. 

plus profond de sa pensée et qu'elle n'avait jamais pu se résoudre 
à la leur révéler entière, alors même qu'elle s'efforçait de satisfaire 
le plus complètement à leur curiosité. Cette réserve instinctive 
n'existait pas pour une femme dont l'affection et le dévouement lui 
étaient acquis, avec laquelle elle se sentait en étroite communion de 
sentiments. 

A la suite des longues causeries que j'eus avec elle, j'ai pu 
noter à loisir, sur son vœu formellement exprimé, non seulement 
les souvenirs très précis de Rosa Bonheur sur sa vie et les travaux 
qui l'ont illustrée, mais encore ses sentiments comme ses opinions 
sur les personnes, sur les choses et sur son art : d une façon gêné- 



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femme artiste entrée, sur son intervention, dans les rangs glorieux 
de la Légion d'honneur ; à son nom il me serait très doux de 
joindre celui de S. A. M""' la Duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha, 
si la mort ne l'avait enlevée peu de temps après celle dont elle 
aimait la cordialité et la franchise ; M. G. Maçon, conservateur- 
adjoint du musée Condé ; M. G. Cain, conservateur du musée 
Carnavalet, auxquels je dois plus d'un renseignement précieux ; 
M" u W . Thaw, Miss Helen Gould, M. Knoedler, dont les collections 
se sont ouvertes libéralement devant moi; les administrateurs du 
Metropolitan Muséum, à New-York; du musée Ilertford, à 
Londres; MM. Tedesco et la maison Braun, de Paris, et tout 
particulièrement MM. Lefèvre, de Londres, qui, par les facilités 
qu'ils m ont données de reproduire, les premiers un grand nombre 
de photographies des peintures passées par leurs mains, les seconds, 
l'admirable collection des gravures éditées par leur maison d'après 
Rosa Bonheur, m'ont rendu possible de présenter un ensemble 
plein d'intérêt, je crois, des œuvres les plus remarquables de la 
grande artiste. Mais si celle deuxième partie de ma tache a été 
menée à bien, n'est-ce pas aux bons offices de la maison Georges 
Petit et à l'expérience de M. J. Augry, directeur de l'Imprimerie, 
que j'en suis redevable : j'éprouve une satisfaction très vive à leur 
eu exprimer ici ma gratitude. 



A. K. 




MOTION MERINOS, l'A» l;us\ BONHEUR, 




PP EMIERI PARTII 



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ROSA lioMIKIK 



de constater que la race de chevaux dont cette toile, mille fois répétée 
parla gravure, semble être la glorification, a participé d'une certaine 

manière à la célébrité du tableau. 

Les éleveurs américains, auxquels Rosa Bonheur avait permis 
d'admirer la taille, la noblesse de formes et la vigueur des chevaux 
percherons, se montrèrent de plus en plus avides de ces superbes ani- 
maux, et, chose singulière, dans les transactions qui en résultèrent, le 
nom de la grande artiste française n'a pas cessé dès lors d'apparaître 
un peu comme celui d'une bonne fée. 11 n'en saurait être donne- 
meilleur témoignage que celui du Stud-Book publié, en i885 pour la 
première lois, par la Société Hippique percheronne, alors tout récem- 
ment fondée a Nogent-le-Rotrou (i 883), dans le but de conserver les 
caractères de la race et de lutter contre la concurrence des éleveurs 
boulonnais. Son frontispice n'est autre chose que la reproduction d un 
dessin de Rosa Bonheur, fait à la demande des administrateurs de la 
Société et du sous-préfet de Nogent. L'on avait eu grand soin. même. 
de joindre à ce dessin le fac-similé d'une lettre de l'artiste, disant >a 
joie de pouvoir associer ainsi son effort à ceux que l'on tentait pour 
garder aux chevaux du Perche des qualités universellement appréciées. 
Et ceci ne manqua pas d'être fort remarqué en Amérique: les direc- 
teurs de la Société ne le laissèrent point ignorer à Rosa Bonheur. Lue 
correspondance s'ensuivit, dont les chevaux percherons turent naturel- 
lement le prétexte, mais au cours de laquelle la grande animalière ne 
tarda pas à manifester à quel point sa curiosité d'artiste et d'amie des 
bêtes était excitée par ce que romanciers et voyageurs lui avaient 
appris des chevaux sauvages de la Prairie américaine. Combien elle 
serait aise de posséder, devant son chevalet, des modèles de cette 
espèce! De là à l'ambition de s'en procurer, il n'y avait qu'un pas. 

Le souhait de Rosa Bonheur, bientôt connu outre Atlantique. 
trouva dans M. John Arbuckle. président de la Compagnie post-per- 
cheronne du Wyoming, l'homme le mieux disposé à le satisfaire. 
A quelque temps Je la. un jeune étalon sauvage s'étant justement intro- 
duit dans l'enclos de son haras, il lui lit donner la chasse : mais l'animal 
était ardent et vite : il ne fallut pas moins de quatre jours pour le 
capturer au lasso et neuf cow-boys pour le maîtriser et le mettre en 
wagon. 

Comme de raison, M. Arbuckle s'attendait a recevoir, dans les 
délais indispensables, les remerciements que Rosa Bonheur ne pouvait 
manquer de lui adresser. Or, semaines et mois se passaient sans que la 
grande artiste lui donnât le moindre signe de vie : il ignorait même si 






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M. Arbuckle provoqua l'apparition, derrière un guichet, d'une femme 
en coiffe blanche, qui, d'un ton un peu brusque, nous déclara que 
mademoiselle était a Nice. Nous lui exposâmes néanmoins l'objet de 
notre visite, qui était de savoir si M Rosa Bonheur avait reçu d'Amé- 
rique un cheval sauvage, et ceci la rendit plus gracieuse. 

— Des chevaux d'Amérique, ce n'est pas un, mais trois que nous 
avons reçus d'un seul coup, el si vous désire/ les voir, je puis vous les 
montrer. 

Fort intrigués, nous suivîmes la femme, qui nous fit traverser une 
rue du hameau et bientôt nous introduisis dans un enclos partagé en 
jardin potager et en prairie. 

— C'est ici que mademoiselle garde ses chevaux, lit-elle. Vous y 
trouverez sans doute celui que vous cherche/. 

Il y avait là. en effet, trois superbes bêtes, qui dressèrent la tête 
avec un peu de défiance en nous apercevant. 

— Le voici! s'écria aussitôt M. Arbuckle d'une voix joyeuse. Je le 
reconnais très bien. Voyez la marque P.O. qu'il porte sur la croupe ! 
Combien je suis heureux de le trouver en si bon état '. 

— A-t-il pu servir de modèle : demandai-je. 

— De modèle ! se recria la brave femme. Les deux autres, oui. 
mais celui-ci, jamais. Ce fut impossible: et cependant nous nous enten- 
dons assez bien à apprivoiser les caractères les plus rebelles. Voyez 
plutôt. 

Elle nous mena vers une cage, derrière les barreaux de laquelle 
s'apercevaient des veux étincelants. 

— Voici la favorite de mademoiselle. 

La favorite de mademoiselle était une jeune lionne, dont le regard 
se fixait avec obstination sur les deux visiteurs inconnus. 

Tandis que nous regardions avec un peu d'étonnement, notre guide 
lit glisser le verrou, ouvrit la porte et se mit a caresser le hune, qui 
la laissa faire avec la complaisance d'un gros chien. 

— Vous voyez qu'il n'y a rien à craindre avec Fathma : chaque 
matin, nous nous promenons ensemble dans le parc, comme de bonnes 
amies que nous sommes. Et si vous le voulez, nous allons recommencer 
avec vous : 

Déjà la lionne, qui semblait comprendre les propos de sa gardienne, 
se préparait à sauter sur le pavé de la remise, .le jettai un coup d'œil 
vers M. Arbuckle : il paraissait mal a l'aise, et j'avoue que pour mon 
compte je me sentais médiocrement rassurée. Nous nous défendîmes 
bien vite de vouloir causer à la femme un surcroit de dérangement, et. 



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ROSA BONH1 l R 



décidai cependant à lui taire connaître le désir de M. Arbuckle et ses 
titres à le manifester. La réponse de Rosa Bonheur ne tarda guère : elle 
était adressée à mon compatriote et ainsi conçue : 

By, 27 septembre : : 
Monsieur, 

Je serai très heureuse de vous recevoir samedi prochain, si vous le pouvez. 
".] n i sera le ? octobre 

.l'espère que cela ne vous contrarie pas. que. précisément, je riens de donner 
deux de mes chevaux mustangs au colonel Cody. Le votre était si sauvage ! 
Il ne pouvait plus me servir. Deux cow-boys doivent venir les prendre lundi 
au lasso. 

Je n'ose pas vous inviter à venir déjeuner avec moi, car je mène une vie 
très simple; mais si vous voulez bien accepter des œufs frais, je serai très heu- 
reuse de vous recevoir de mon mieux. Je vous demanderai de me prévenir 
d'avance du jour. 

Il est entendu que je comprends dans mon invitation votre aimable tra- 
ductrice. 

Je serais bien contente que vous me donniez des sujets de la vie des chevaux, 
ce qui peut me servir beaucoup pour des compositions. 

Recevez, etc. 

H. Bonheur. 

Le jour indiqué, M. Arbuckle et moi nous arrivâmes à By. Au 
moment où le cocher qui nous conduisait s'apprêtait à descendre de son 
siège pour sonner à la porte, la grille s'ouvrit à deux battants. Sur le 
perron de l'habitation, nous aperçûmes un personnage de petite taille, 
vêtu d'un pantalon et d'une blouse comme en ont les paysans, et qui 
portait sur le bras un chien blanc et noir. Il lit avancer la voiture 
jusqu'au bas des marches, et de l'air le plus affable s'approcha en nous 
tendant les mains. C'était Rosa Bonheur. 

De cette première rencontre avec la grande artiste dont, jusque-la. 
je n'avais connu que le talent, et qui devait me témoigner plus tard une 
si touchante amitié, j'ai gardé la plus inoubliable des impressions. 

Rosa Bonheur était tort bien proportionnée, ce qui la taisait paraître 
de grandeur moyenne, bien qu'en réalité elle tût petite. Sous un front 
haut et large, creusé entre les deux sourcils du sillon très caractéristique 
des penseurs, ses veux noirs axaient gardé la vivacité extraordinaire Lie- 
la jeunesse. Le ne/ était petit, les narines bien dessinées, la lèvre supé- 
rieure mince et d'une jolie courbure; sur la lèvre inférieure, plus déve- 
loppée et d'une mobilité extraordinaire, se trahissaient les divers états 
de son esprit et les sensations qui l'impressionnaient. Le visage était 



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Faites comprendre à votre ami, continua-t-elle, pour quelle 
cause j'ai dû me priver du cheval qu'il m'a si aimablement offert. Cet 
animal était si ombrageux que jamais je n'ai pu l'approcher. Des que 
1 on ouvrait la porte de l'écurie, le matin, il partait au galop dans le pré. 

Le soir, c'était uniquement la faim qui l'attirait à sa mangeoire et a son 
râtelier, que l'on avait toujours soin de garnir copieusement. Les domes- 
tiques se hâtaient alors de fermer la porte derrière lui. Autrefois, j'arri- 
vais assez bien a dompter des chevaux; je croyais réussir également 
avec le vôtre, mais il a fallu y renoncer. Ce cheval sauvage l'est sj bien 
resté que, pendant les deux années qu'a Jiwc ce manège, c'est a peine 
si j'ai pu faire au vol quelques études. 

AL Arbuckle ne [Mit s'empêcher de sourire : « Elle voulait avoir un 
cheval sauvage, elle en a eu un, cette lois o, fit-il. 




ES QUI SSE DE IKiSA BONHEUR PO UK " LE MARCHE \ l \ CHEVAUX 



— C'était là mon désir, en effet, poursuivit gaiement Rosa Bonheur, 
mais il m'a fallu renoncer à en tirer bon parti, et j'ai cru bien taire de 
le mettre entre les mains de Buffalo-Bill, ainsi que je vous l'ai écrit. 
Ses cow-boys sont venus le prendre il y a seulement quelques jours. 
Ln voilà des gaillards qui savent manier, sans les maltraiter, les 
animaux rétifs! C'est un plaisir de les voira l'œuvre. L'un d'eux, après 
avoir saisi au lasso votre petit cheval, l'a si bien maîtrise qu'il a pu 
s'en approcher et même lui caresser la tête, ('.est une tâche que je 
n'aurais jamais pu confier à un palefrenier français. 

Le déjeuner touchait à sa lin. En guise d'oeufs Irais, l'on nous avait 
servi le menu le plus délicat. Les raisins du dessert étaient tout particu- 
lièrement superbes et délicieux. 

— Rarement j'en ai vu d'aussi beaux! ne put s empêcher de noter 
AL Arbuckle. 

— C'est la spécialité du pays. Vous n'avez pas manque de vous 
apercevoir, en venant ici. que toutes les murailles sont garnies de treilles, 
car c'est à Bv et aux environs que mûrit le raisin fameux connu sous le 



ROSA BON H El R 



nom de chasselas de Thomery. Nos cultivateurs en expédient dans les 
contrées les plus lointaines : vous avez pu en voir en Amérique, et l'im- 
pératrice de Chine, dit-on. n'en veut pas manger d'autres. Henri IV en 
était très friand, et si l'on en croit la chronique, ajouta-t-elle avec un 
sourire, c'est à ce modèle de nos rois que Thomery devrait son nom. 
car il avait coutume de dire : « Ici. tout me rit ! » 

Rosa Bonheur se leva en riant tout à tait et nous invita à visiter 
son atelier et à voir ses dernières œuvres, .le la remerciai avec une viva- 
cité qui trahissait mon plaisir de l'honneur qu'elle voulait bien nous 
faire. 

— Votre appréciation me sera très agréable, dit-elle, car je sais que 
vous me jugerez en artiste. 

Tout à la fois surprise et flattée, je la regardai avec un peu d'étonne- 
ment. 

— Mais oui, mais oui, reprit-elle avec bienveillance, je sais fort 
bien que vous êtes femme de talent, et j'ai remarqué votre beau portrait ' 
du dernier Salon. Je sais aussi que vous avez deux sœurs d'une haute 
intelligence. Toutes les trois vous prouvez que la femme n'est pas moins 
bien douée que l'homme, qu'elle peut avoir autant de talent que lui et 
même parfois davantage. 

— Oh ! mademoiselle, m'écriai-je, peut-on comparer le mérite des 
autres femmes au vôtre, à celui d'une artiste dont le nom tiendra une 
si grande place dans l'histoire de l'art. Combien je suis heureuse de 
pouvoir vous dire de vive voix ce que tant de femmes pensent de vous! 

Rosa Bonheur parut ne pas entendre et continua : 

— Et j'admire les idées américaines en ce qui concerne l'édu- 
cation des femmes. Car vous n'avez pas, comme chez nous, le sot pré- 
jugé que les jeunes tilles sont exclusivement destinées au mariage. Je 
suis toute scandalisée des entraves qui pèsent sur elles en Europe. Si. 
quant à moi, j'ai été assez heureuse pour m'en affranchir, je le dois au 
talent dont la Providence m'a gratifiée. 

Nous étions arrivés devant une porte close. Rosa Bonheur l'ouvrit 
au moyen d'une petite clef tirée de sa poche. 

— Entrez, lit-elle avec un peu d'emphase, entre/ dans mon sanc- 
tuaire. 

Nous entrâmes, non sans éprouver l'impression de recueillement 
qui semblait exigée par le nom que Rosa Bonheur donnait à son atelier. 

Une toile immense, sur laquelle s'agitaient des chevaux admirables 
de vie, garnissait tout le fond de la pièce. 

i. Un portrait de mu mère. 



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ROSA BONH1 l R 



des années durant. Vous autres, Américains, vous menu/ tout a la 
vapeur. En ce qui touche les choses de l'art, cela ne va pas sans incon- 
vénients. Dans la photographie, cependant, je n'ignore pas que nous 

obtenez ainsi des résultats fort 
intéressants, mais valent-ils en- 
core l'instantanéité d'une bonne 
mémoire: Je ne le crois pas.... 
Pour mon compte, par exemple, 
poursuivit-elle en se tournant 
vers M. Arbuckle, je vous avoue 
que je n'ai jamais pu parvenir à 
fixer par la photographie les 
mouvements de votre cheval, 
tandis que je le> ai parfaitement 
gardés dans l'œil et que j'ai pu 
ainsi les reproduire sur la toile. 
— là cependant l'on est 
parvenu chez nous, reprit mon 
compatriote, à réduire le temps 
de pose à [/700 e de seconde. 
A cette vitesse, rien n'échappe 
des mouvements les plus impé- 
tueux. Si vous voulez bien me 
le permettre, mademoiselle, aus- 
sitôt rentre en Amérique, je vous 
adresserai une collection unique 
de photographies relatives à la 
vie des cow-bovs. 

■ — J'y consens très volon- 
tiers, monsieur, à la condition 
néanmoins que vous acceptiez 
une étude faite d'après le cheval 
que nous m'avez offert et que je 
suis un peu honteuse de ne pas 
pouvoir nous montrer. 
On devine que l'offre de Rosa Bonheur fut accueillie avec recon- 
naissance, aussi bien, du reste, que sa photographie, qu'elle nous donna 
au moment OÙ nous primes congé d'elle. 

— Tant qu'à vous, mademoiselle, je serai toujours heureuse de 
VOUS revoir, ajouta-t-elle en me tendant la main. 




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ROSA BONHI i i 



donner une lettre d'introduction à qui que ce soit auprès d'elle: et m 
VOUS voulez m'en croire. VOUS ferez de même. 

En dépit de si beaux engagements, [es relations ne purent cesser si 
court : n'y avait-il pas à faire tenir à By les photographies de M. Arbuckle, 
a entretenir celui-ci de l'étude que Rosa Bonheur lui destinait. Tant 
et si bien qu un échange de lettres s'ensuivit par mon entremise, 
devenue indispensable pour les traductions. Presque inconsciemment, 
mes rapports avec Rosa Bonheur se firent de plus en plus cordiaux, 
tout restreint qu'ils fussent à ce commerce épistolaire. 




CHEVAL AU REPOS, 1> A R ROSA BONHli U R . 









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CHAPITRI II 



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désir que 






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Ali cas. ajoutait-elle, où ma mère consentirait a m'accompagner, elle 
serait heureuse de faire sa connaissance. 

Le i" août, qui était u\) samedi, je relis Jonc, eu compagnie Je ma 
mère, le voyage de By. Rosa Bonheur avait envoyé vt voiture nous 

attendre a la gare Je Moret, et nous réservait au château le plus char- 
mant accueil. Ma mère tut privée cependant du plaisir de la voir en 
vêtements masculins : la bonne artiste portait ce jour-là une élégante 
robe Je velours noir. Les deux mains tendues, elle s'avança vers nous, 
présenta ses compliments Je bienvenue et tout droil nous conduisit à la 
salle à manger, où le déjeuner nous attendait. 

— iMais où Jonc est Gamine: dit-elle tout a coup en se retournant. 
Gamine! où es-tu • Viens, viens, ma petite Gamine! 

Une petite chienne, urne je reconnus aussitôt pour l'avoir vue sur 
les bras Je Rosa Bonheur lors Je ma première entrevue, accourut joyeu- 
sement ; sa maîtresse l'installa sur une chaise proche Je la table. 

— Gamine ne me quitte jamais, ajouta-t-elle, et c'est toujours pour 
elle que sont les meilleurs morceaux. 

Nous étions assises. Rosa Bonheur découpa une tranche Jans la 
partie la plus saignante d'un filet et la partagea en menues bouchées, sur 
une petite assiette d'argent qu'elle présenta à Gamine. Tandis que la 
mignonne bête les Jégustait en connaisseuse, une porte qui s'ouvrit 
laissa passer quatre énormes chiens du mont Saint-Bernard. Proces- 
sionnellement, comme avec la conviction d'accomplir un rite, ils rirent 
le tour Je la table et l'un après l'autre s'en vinrent recevoir les caresses 
Je leur maîtresse. 

— Ceux-là sont mes plus vieux amis, lit Rosa Bonheur en les 
flattant Je la main. Ce sont mes garJiens fidèles. Avec eux je n'ai rien 
à craindre ! 

Ce singulier défilé terminé, j'entendis que dans la pièce voisine on 
apportait leur pâtée. Les chiens se précipitèrent avec moins de gravité 
qu'ils n'en axaient montrée en entrant dans la pièce. 

— Les entendez-vous se bousculer pour dévorer leur pitance, nous 
lit observer Rosa Bonheur avec gaieté. Ils ne disputent pas à Gamine, 
cependant, l'honneur de s'asseoira notre table. 

Le déjeuner achevé, l'aimable artiste proposa de nous montrer 
quelques-unes Je ses œuvres et nous emmena du côté Je son atelier. 
Tandis qu'elle ouvrait la porte, j'aperçus, posé sur wnc chaise, le vête- 
ment Je travail que j'avais VU lors Je ma première visite et Jes veux je 
le désignai à ma mère. Ce signe n'échappa point à Rosa Bonheur. 

— Ah ! lit-elle d'un ton Je bonne humeur, vous regardez mes vête- 






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18 ROv\ BONHEUR 



et, remarquant que je m'intéressais tout particulièrement a un Saint 
Georges : « Le voulez-vous ? » dit-elle d'un mouvement spontané. 

— Oh! mademoiselle, vous m'avez déjà comblée. 

— Mais non ! acceptez-le, je vais y mettre ma signature. 

Sans attendre de réponse, elle traça rapidement au crayon quelques 
mots de dédicace. 

Apres les ébauches et les dessins, ce fut au tour des gravures. Un 
cart'.n qu'elle ouvrit renfermait le Marché aux chevaux, le Roi de la 
Forêt, quelques tètes de lions, de chiens, sans compter une Bousculade 
de bœufs écossais, œuvres admirables, que des graveurs français et anglais 
avaient faites d'après ses toiles les plus célèbres et dont plusieurs, depuis 
longtemps, étaient familières à mes veux, puisque c'est à elles que. tout 
enfant, dans la lointaine Californie, j'avais dû mes premiers sentiments 
d'admiration pour la noble artiste qui. à cette heure, me traitait comme 
une amie déjà vieille. 

— Ces gravures ont, en effet, contribué pour beaucoup à répandre 
ma réputation en Angleterre et en Amérique, déclara-t-elle, en même 
temps qu'elle saisissait sur un chevalet un rouleau bientôt étalé à nos 
veux ravis. C'était un admirable dessin au fusain. Un troupeau immense 
de ces bisons du Far-West américain, dont la race sans doute ne tardera 
pas à disparaître, fuyait devant l'incendie de la Prairie. L'océan de 
flammes en marche avait provoqué chez eux une terreur rendue par 
l'artiste avec une réalité, une vigueur merveilleuses. Tous ces muscles 
tendus, toutes ces poitrines frémissantes, ces naseaux fumants, ces 
cornes redoutables, se heurtant, s'entremêlant, constituaient une masse 
impressionnante au suprême degré. Il semblait vraiment que l'on dût 
entendre le mugissement de ces bêtes affolées, le sifflement de leur 
haleine, le choc de leurs membres et le fracas de ce formidable galop. 
qui faisait d'eux une trombe vivante capable de rompre et de broyer 
tous les obstacles. 

— Voici l'esquisse d'un tableau que je voudrais faire, du Rosa 
Bonheur, mais il me manque quelques éléments dont je ne saurais me 
passer pour demeurer dans l'entière vérité. Ce sont les herbes qui 
forment mon premier plan. Dans une œuvre où l'on a le désir de repré- 
senter fidèlement la nature, les moindres détails doivent être vrais. S'il 
vous était possible de vous procurer quelques-unes de ces plantes et de 
me les expédier, vous me rendriez bien heureuse. Ah ! si j'avais vingt 
ans de moins, je partirais volontiers avec vous; nous irions ensemble 
dans les immenses régions de votre Far-West, dans les réserves indiennes. 
Que j'aimerais voir de mes yeux les wigwams des Peaux-Rouges, et 




n 






ROSA BON H El R 



étudier leurs mœurs. En voilà des sujets merveilleux pour les artistes! 

Peu après la guerre, j'ai été sur le point Je taire ce beau voyage. 

In amateur de mes tableaux. M. Belmont 1 , avait proposé d'organiser à 

mon intention des chasses au buffle. Que de choses nous aurions admi- 
rées, ma chère amie et moi! Il nous a fallu renoncer a ce plaisir, pour 

ne pas nous éloigner de notre bonne mère Micas, presque aveugle 

Il v eut un silence de Linéiques instants. Rosa Bonheur le rompit 
pour nous inviter à parcourir sa propriété. C'est ainsi que je revis le 
grand pré, maintenant désert, où j'avais pénètre avec M. Arbuckle, trois 
années auparavant. 

— C'est ici que folâtraient autrefois mes che\au\ sauvages, nous 
dit la bonne artiste. Que j'ai donc été embarrassée a leur sujet, lorsque 
je me suis trouvée en présence de x'otre compatriote! Songez que 
M. Arbuckle m'arrivait juste au lendemain du jour ou j'avais donné son 
cadeau au colonel Çody ! Buftalo aura-t-il été plus heureux que moi. je 
le suppose; il a bien dû trouver le moyen de compléter l'éducation de 
mon petit étalon. 

— Et la lionne qui était ici : lis-je en l'interrompant. 

— Ma pauvre Fathrna! qui était si gentille et si bien apprivoisée. 
Vous l'aviez vue, en effet. Elle est morte, et j'en ai eu un grand chagrin. 

L'heure du départ approchait. Tout en causant, nous revînmes au 
château. 

Il v avait dans le jardin, tout près de nous, un vueca magnifique. 
Rosa Bonheur nous le lit admirer, et demanda a ma mère si elle aimait 
les fleurs. Appelant aussitôt son jardinier, elle lui ordonna d'arracher 
ce yucca, en prenant garde de ne pas touchera la racine, et de nous 
l'apporter ensuite à l'atelier, en même temps qu'une belle i;erbe de roses. 

— Si vous le voulez bien, mesdames, poursuivit-elle en se tournant 
vers nous, nous allons monter, et je vous aiderai à empaqueter vos 
souvenirs, car bientôt maintenant ce sera l'heure du train. 

Un instant après, le jardinier vint nous rejoindre avec une énorme 
brassée de fleurs; parmi les roses éclatantes, le yucca faisait contraste 
avec la couleur si délicate de ses corolles : mais de racines, il n'en axait 
plus : le pauvre homme avait pris grand soin de les couper au plus ras. 

Les yeux de Rosa Bonheur eurent un éclair de vivacité; elle se 
contint cependant, et ce ne lut qu'après la sortie du jardinier qu'elle 
s'écria : 

— Qu'en pensez-VOUS, mesdames, n'est-ce pas la un bel exemple 
de l'intelligence masculine: 

i. M. Belmont était, en [856, ministre des Etats-l nis .> La Haye. 






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Je l'ai fait remplir de chasselas, car il faut bien que vos sœurs joutent 
aussi aux produits de ce pays. 

Elle m'embrassa en ajoutant : <■ Je vous ai autrefois donné ma pho- 
tographie. Il me serait agréable d'avoir la votre en retour. Ne manquez 
pas de m'en envoyer une avant votre départ. » 

Surprises et charmées d'un tel accueil, nous rentrâmes a Paris, les 
bras remplis des cadeaux de la vénérable femme, dont le cœur se révé- 
lai] a nous aussi grand que son talent se montrait scrupuleux, car il nous 
fallait bien rapporter bonne part de ses prévenances au désir ardent de 
posséder un élément indispensable, devant ses veux, à l'achèvement 
d'une de ses oeuvres. Quant au malheureux yucca coupable d'avoir 
provoqué un mouvement de colère contre les hommes, nous nous 
empressâmes, aussitôt revenues, de le planter au milieu d'un parterre 
de notre jardin, espérant, en dépit de tout, que la délicate attention 
de Rosa Bonheur nous vaudrait le miracle de le voir pousser de nou- 
velles racines. Le mal était sans remède; au bout de quelques jours, 
la gracieuse plante baissa la tête et se flétrit. Ses clochettes n'étaient 
pas encore fanées cependant, lorsque M.Tedesco vint rapporter l'album 
que Rosa Bonheur avait gardé. Avec quel empressement je l'ouvris, et 
quel fut mon plaisir de trouver sur un des feuillets, dernier gage de 
l'amitié de la grande artiste, le croquis de Berger écossais reproduit 
ci-contre. 

Une lettre de remerciements adressée à Rosa Bonheur en même 
temps que ma photographie, une réponse pleine de vœux pour mon 
succès reçue d'elle, et je m'embarquai. J'étais à Boston au commence- 
ment d'octobre 1891, y retrouvant avec plaisir plusieurs des personnes 
dont les conseils m'avaient engagée à traverser l'Océan : leurs aimables 
recommandations me créèrent un cercle de précieuses relations. Je 
pus vendre quelques toiles et il me vint assez vite des commandes de 
portraits suffisantes pour m'occuper plusieurs années durant. 

Le travail dont j'étais accablée ne me faisait pas oublier la mission 
dont Rosa Bonheur m'avait chargée : mais si je me hasardais à demander 
de quelle manière je pourrais me procurer l'herbe des Prairies de l'( )uest, 
immanquablement on me répondait avec un peu d'ironie : 

— Il vous faudra l'aller chercher à pied, car vous devez bien penser 
qtie les trains ne s'arrêtent pas dans les régions désolées où poussent 
ces maudites plantes. A quoi servirait bien une station de chemin de 
fer là où l'on ne trouve ni maisons, ni cultures, ni habitants? 

Je crus devoir faire part à Posa Bonheur et de la difficulté avec 
laquelle je me trouvais aux [irises, et de mon désir — plutôt que mon 






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24 ROSA BON III I R 



nies sœurs 1 , qui habitait Cincinnati, m'apprenait en même temps que 
c'était là l'herbe aux bisons réclamée à tous les échos. Je la devais à la 

Société botanique du Colorado, qui, ayant été par hasard informée du 
désir de Rosa Bonheur, avait aussitôt dépouille ses collections pour la 
satisfaire. Au reste, l'envoi était accompagné d'une lettre provenant de 
la Société elle-même. L'on prenait soin de faire observer que la couleur 
de cette plante, le Buffalo-grass, se trouvait légèrement altérée par suite 
de sa dessiccation ; qu'il serait fait une tentative pour s'en procurer 
des touffes fraîches, mais que. par malheur, cette sorte d'herbe fuit 
l'homme civilisé et disparait presque aussitôt des régions où il vient 
*à s'établir. Elle pousse presque toujours en compagnie de l'herbe 
Gramma et de quelques fleurs sauvages dont l'envoi comprenait divers 
spécimens. Chaque touffe, ajoutait-on. constitue un bouquet circulaire 
d'un pied environ de diamètre, éloigné généralement de ses voisins de- 
là distance d'un pied à 18 pouces. La terre qui les porte est d'un gris 
brun assez clair; sèche, elle devient couleur de poussière. 

Herbes et photographie, tout fut au plus vite expédie à Rosa 
Bonheur. La lettre de remerciements ne tarda guère, témoignant au 
surplus quelque surprise de la forme des plantes, mais aussi une 
méprise à mon sujet, car elle avait cru me reconnaître dans une jeune 
femme représentée sur la photographie et qui n'était autre que \li-- 
Collins en personne. 

Aussi longtemps que dura mon séjour en Amérique, je reçus du 
reste, à plusieurs reprises, des lettres de Rosa Bonheur : elle ne laissait 
échapper aucune occasion de me prouver, ainsi qu'aux miens, quelle 
place nous tenions dans ses préoccupations et se- sympathies. Ln 
décembre i8g3, ma sœur Dorothée- ayant été reçue docteur es science- 
mathématiques de l'Université de Paris, lui lit hommage de la thèse 
qu'elle avait écrite sur les anneaux de Saturne, et la bonne artiste l"en 
remercia par les lignes suivantes : 

Mademoiselle, 

Depuis que vous m'avez fait l'aimable envoi de votre thèse, il m'a été 
impossible d'avoir un moment de tranquillité pour vous remercier. 

Enfin, aujourd'hui, je puis vous exprimer ma très vive reconnaissance et 
l'admiration que j'ai pour vous et que vous méritez de la part de toutes. 

J'ai lu hier soir les premières pages qu'il m'était possible de comprendre: 
quant au calcul mathématique, bonsoir pour moi comme pour les trois quaits 

i. M 1 " Dalton, née Mathilde Klumpke. 
2. Depuis M m « Isaac Roberts. 








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! I | 

.1 tous 



1 



ROSA BON Hl I R 



un monde meilleur, où le Créateur permettra peut-être que nous nous retrou- 
vions parmi les êtres ai mes qui nous oni quittées et qui veillent sur n'.us. 

Vous devez, chère mademoiselle, être bien heureuse eies succès Je votre 
sieur: elle a eu l'amitié aussi, dont je m'honore infiniment, de m'envoyci sa 
thèse, qui lui a fait mériter le grade de docteur es sciences mathématiques a 
Paris, ce qui est une distinction nés grande. 

.le vous ai déjà dit que vous êtes une famille bénie du Grand Esprit Créa- 
teur de tout l'infini, et c'est une vérité, car la vie matérielle seulement est bien 
peu de chose et dure bien peu pour ceux qui savent lire l'Esprit Créateur dans 
cette même vie matérielle 

Puisque vous ave/, madame votre mère pies de vous. |e vous piie de lui 
exprimer mes sentiments affectueux, vous demandant la permission de vous 
embrasser toutes deux. 

H. Bonhei i . 




IN I N 1)1 I ■. N DE B L I 1 VLO-BILL 

Étude p.ii Rosa Bonheur. 




C H A P 1 T R 1 III 



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ROSA RONH1 i i 



Par malheur, ma présomption juvénile n'avait négligé qu'une chose 
capitale cependant, à savoir que M. Thévenot ne prenait pa- d'élèves; 
ma déception tut grande lorsqu'on m'en informa. 

haute de mieux, je résolus de retourner à l'Académie Julian, et je 

louai [\n atelier dan^ l'intention d'y préparer, durant l'hiver, un tableau 
pour le Salon de 1896. Je n'oubliai pas non plus l'illustre femme dont 
les lettres m'avaient, à plusieurs reprises, apporté par delà l'Océan le 
témoignage d'une pensée toujours affectueuse. Diverses circonstances. 

entre autres la mort de son amie. M Carvalho, qui l'affligea beaucoup. 

m'empêchèrent d'aller à By avant le milieu - de l'automne: ma mère m'y 
accompagna comme la lois précédente, il v avait quatre ans déjà. 

A peine avions-nous pris pied sur le quai de la gare de Moret, 
qu'une manière de vieux monsieur qui était là s'approcha de nous et 
m'embrassa brusquement. J'eus un mouvement de recul vite réprimé. 
car j'avais reconnu Rosa Bonheur; la surprise de ma mère avait été plus 
vive, et je crois bien qu'elle fut sur le point de protester contre une telle 
agression. Nous en rimes bien vite. Quelques minute- plus tard, nous 
étions dans la voiture, et Rosa Bonheur, riant encore, s'écriait : 

— Quelle mine vous avez faite, ma chère Miss Anna, lorsque, devant 
les employés, je vous ai pressée sur mon vieux coeur! 

A cela je répondis qu'en Amérique nous n'étions pas habituées aux 
démonstrations sentimentales sur la voie publique. 

■ — Je le sais fort bien, fit-elle, aussi ai-je voulu vous intriguer un 
peu par cette petite farce de rapin ; c'est la preuve, au reste, du grand 
plaisir que j'ai à vous revoir. Et vous, chère madame, m'avez-vous 
reconnue : 

— Non. je l'avoue, dit ma mère, et j'ai failli m'indigner. Mes yeux, 
fort heureusement, sont tombes sur vos pieds si petits, si élégamment 
chausses, et qui ne sauraient appartenir qu'à une femme. 

— J'ai toujours eu cette coquetterie, en effet, et cela m'a souvent 
trahie pendant mes heures de travail en forêt. Depuis que je vis seule, le 
costume que je porte m'est néanmoins une grande protection. 

Cet accueil à la gare, le déjeuner qui suivit, turent pour ma mère et 
pour moi l'assurance que les sentiments de Rosa Bonheur à notre égard 
étaient demeurés, malgré une absence de quatre années, aussi affec- 
tueux qu'au jour où elle nous avait renvoyées les bras chargés de ses 
études et de ses Heurs. Dans l'après-midi, nous limes la visite obligée au 
« sanctuaire ». Un chevalet s'y dressait, portant une grande toile à moitié 



Vous me voyez en train de représenter un combat célèbre dan- 



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Stubbs, publiée à Londres en 1794, qui m'a permis de tracer un portrait 
authentique de ce héros équestre. Quand on fait Je l'histoire, il faut que 
toul soit exact, et je ne recule jamais devant un sacrifice pour me pro- 
curer les documents dont j'ai besoin. 

Se tournant alors vers moi, et sur un ton où il y avait bien lui peu 
de reproche : 

— .le suis loin d'avoir eu autant de chance pour l'herbe aux bisons. 
Comment, ma chère Miss Anna, vous vous laites photographier au 
milieu de la Prairie, et. alors que VOUS n'avez qu'a vous baisser pour 
cueillir à pleines mains des touffes toutes fraîches, vous m'envoyez 
quelques brindilles lannées et tirées d'un herbier. 

— Je n'ai malheureusement jamais été dans la Prairie, répondis-je; 
aucun train ne s'y arrête. I .a jeune missionnaire qui m'a donné la 
photographie que je nous ai envoyée me ressemble physiquement sans 

doute le ne dis pas que VOUS me prenez pour une autre, mais VOUS 

avez certainement pris une autre pour moi 

— J'ai pourtant bien cru reconnaître, sous le chapeau à larges bords, 
le bout de votre grand nez, fit-elle en s'excusant. 

Et la bonne artiste de m'accabler de ses questions sur ma vie durant 
les années que je venais de passer en Amérique, sur les relations que je 
m'étais créées, sur mes travaux. Je lui montrai quelques photographies 
de portraits que j'avais faits à Boston. » C'est vivant! quelle est cette 
damer » s'écria-t-elle devant celui de M me Nancy Foster. .le lui fis 
connaître en quelques mots cette remarquable personnalité féminine et 
féministe, à laquelle l'Université de Chicago est redevable d\\n pavillon, 
spécialement construit pour les jeunes filles des cours supérieurs. 

— Vous trouvez toujours, en Amérique, des âmes généreuses, prêtes 
à se dévouer pour l'instruction et l'émancipation de la femme. Votre 
nation devient grande, parce qu'elle comprend que ses filles, une loi-- 
mariées, exerceront une influence sans pareille sur l'éducation de leurs 
enfants. 

Avant de prendre congé de Rosa Bonheur, je lui demandai de 
vouloir bien m'appuyer prés de M. Thévenot. 

— Ce serait avec grand plaisir, mais je ne le connais pas du tout. Je 
conçois votre enthousiasme pour son talent, que j'apprécie encore plu-- 
depuis que moi-même je me suis mise au pastel. Cela m'amuse, bien 
que le métier soit assez -aie. 

Quelques semaines plus tard, je lis de nouveau le voyage de By, 
pour présentera Rosa Bonheur Miss Sophie Walker, de Boston, dont 
j'avais peint le portrait pendant mon séjour en cette ville et qui desirait 



32 ROSA BON HEU I 



faire l'acquisition d un tableau à I intention d un musée de peinture 

dont elle venait de doter l'Université de Bowdoin, à Brunswick É.-U. . 

L'attention de Miss Walkerse porta sur une étude de cheval blanc. 

— Je ne vends pas mes études, fit Rosa Bonheur, mais pour vous 
être agréable, je veux bien me servir de celle-ci, qui vous plaît, pour en 
taire un tableau. 

— Ht combien le paierai-jc • mademoiselle. 

— Cinq mille. 

— Cinq mille dollars, n'est-ce pas: Que je serai heureuse de possé- 
der une œuvre de vous à ce prix! s'écria vivement la visiteuse. 

-Vous avez mal compris, dit Rosa Bonheur en l'interrompant. 
Ln qualité d'amie de Miss Klumpke. ce sera cinq mille francs et non 
pas cinq mille dollars. 

Miss Sophie Walker se confondit en remerciements, et. pour mon 
compte, je ne manquai pas d'être très sensible a un procédé aussi flatteur 
pour moi qu'il était avantageux pour ma compatriote. 

L'occasion d'une présentation du même genre se renouvela dans le 
cours de l'hiver, .le reçus un jour la visite de M"" Thaw, de Pittsburg, 
dont le patronage m'avait été précieux pendant mon dernier séjour en 
Amérique. Klle avait récemment acquis, à New-York, un tableau de 
Bouguereau et un autre de Rosa Bonheur, qui axaient provoqué chez 
elle le désir très vif de connaître l'un et l'autre de leurs auteurs. 

Déjà elle avait été rendre visite a M. Bouguereau, qui l'avait fort 
aimablement accueillie. Tant qu'à Rosa Bonheur, elle savait combien 
il était difficile d'être admis dans son atelier, et c'est pourquoi elle 
recourait à mon entremise, ne doutant pas de ma bonne volonté à lui 
être agréable. Les lettres si affectueuses que j'avais reçues de Rosa 
Bonheur à Boston, et qu'elle connaissait. lui étaient à l'avance un gage 
de la réussite de ce projet de visite, dont elle attendait, pour elle et pour 
ses tilles, un souvenir précieux, disait-elle. 

Ainsi que l'espérait bien M Thaw. la réponse de Rosa Bonheur 

a ma demande d'entrevue lut aussi prompte et aussi favorable qu'il était 
permis de l'espérer. Trois jours plus tard. M 1 " 1 ' Thaw . sa sieur, ses deux 
tilles et moi. nous étions à Bv. Rosa Bonheur avait réservé à ces dames 
la joie de les recevoir vêtue de son costume masculin, à l'étrangeté 
duquel elles furent bientôt accoutumées, tant celle qui le portait savait 
mettre d'affabilité dans son accueil et de vivacité dans son langage. 

Bar contre, deux petits chiens de race Yorkshire nous traitèrent de- 
toute autre façon : l'un d'eux s'étail mis à aboyer avec un acharnement 
et un bruit extraordinaires pour sa taille minuscule, en nous montrant 



3 4 ROSA BONHEUR 



des crocs fort heureusemenl peu redoutables; le second, à vrai dire, 
étail silencieux, mais il cherchait traîtreusement à mordiller mes bottines. 
Miss Alice Thaw s'empara du petit enragé et le prit dans ses bras. Bien 
loin de s'en fâcher, il se calma sur-le-champ et manifesta bientôt tout le 
plaisir qu'il prenait à se laisser caresser. 

— Je vois que comme moi vous aimez les bêtes, lui dit Rosa Bon- 
heur. Ce petit sournois est mon favori, et il le sait bien. Voyez son poil 
soyeux. Si je l'avais envoyé à l'Exposition canine, il aurait certainement 
obtenu un grand prix, mais je n'ai pu consentira m'en séparer. Charlev 
est si affectueux, si câlin; il a de si beaux yeux; il ne lui manque que la 
parole. Les bêtes ont des âmes, le croyez-vous! 

— Oh ! mademoiselle, que je suis heureuse de vous l'entendre dire. 
s'écria Miss Alice. C'est l'opinion que je soutenais ce matin même contre 
ma mère. 

Nous parlâmes bientôt du tableau que M"'" Thaw avait acheté à 
New-York. C'était, au premier plan, des moutons couches sur l'herbe, 
tandis qu'au fond de la toile on apercevait un groupe de bœufs, et 

M Thaw ne dissimulait pas son extrême satisfaction de posséder une 

œuvre d'un tel mérite. 

■ — ■ C'est mes Bœufs dans les Hig h lands ! s'écria Rosa Bonheur 

Tâche/ donc de savoir combien elle l'a pave, me dit-elle tout bas un 
moment après. 

Je sus bientôt que ce tableau avait coûte 40.000 francs et qu'on ne 
l'estimait pas trop cher à ce prix. L'artiste accueillit un tel renseigne- 
ment avec une apparente satisfaction, et ma pensée se reporta aux 
conditions autrement favorables qu'elle axait faites à Miss Walker, 

A quelques instants de là. s'étant assise â sa table de travail, nous la 
vîmes prendre une page de papier écolier, et. sous nos veux émerveillés, 
commencer de dessiner â la plume une composition compliquée. En 
quelques minutes ce fut achevé. Elle v ajouta une dédicace et tendit 
la feuille à M mc Thaw en la priant d'accepter ce croquis en souvenir de 
sa visite â By. 

— Mais c'est l'esquisse de mon tableau que vous avez retracée-là ! 

— En effet, reprit l'habile artiste, j'ai pense que cela VOUS ferait 
plaisir de voir que je n'ai pas oublié la toile à laquelle vous tenez tant. 

Se tournant alors vers moi : 

— Voilà ce qu'il nous faut bien comprendre. Miss Anna. Une artiste 
véritable doit garder ses sujets gravés dans sa tête. Il faut que. tout 

comme un musée, son cerveau soit rempli de ses œuvres Vous 

devriez venir habiter â By, ajouta-t-elle en souriant, .le vous trouverais 



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J'étais au comble de mes vœux. Devenir l'élève de M. Thévenot, 
travailler avec Rosa Bonheur, n'était-ce pas le meilleur achèvement dé- 
nies études artistiques parisiennes. Tout eela. je le devais à l'amitié de 
l'excellente M"" Thaw, qui était pour moi, décidément, une véritable 

fée bienfaisante. C'étail trop beau. A peine mes dispositions étaient- 
elles prises avec M. Thévenot, qu'il me vint une lettre de By. Rosa 
Bonheur m'annonçait avoir trouvé, a deux pas de chez elle, la chambre 
et la pension rêvées pour moi : elle comptait que j'irais la rejoindre 
dès le commencement de mai. N'était-ce pas jouer de malheur : être 
contrainte de faire choix entre deux projets qui l'un et l'autre" m'avaient 
tant réjouie. Malgré mon regret de causer quelque désappointement à 
Rosa Bonheur, je pris [e parti de rester a Paris pour y recevoir des 
leçons qui. pensais-je, me devaient être d'une plu- immédiate utilité 
dans la carrière de portraitiste que les conseils d'un peintre d'animaux. 
quelque prix que j'y attachasse. Rosa Bonheur ne me blâma pas, du 
reste, de ma résolution, et ne cessa pour cela de m'engager a aller 
prendre auprès d'elle des conseils qu'elle eut été heureuse de me donner. 
Hélas ! c'est à peine si je pus. quelques rares lois dans le cours de l'ete. 
me rendre à de si aimables instances; la vieille artiste se montrait, a 
chacune de ces entrevues, bonne et affectueuse comme toujours: mais 
la visite au cours de laquelle je lui lis mes adieux avant mon départ 
pour Boston m'a laissé des souvenirs tout particuliers. 

Rosa Bonheur avait amené la conversation sur les Indiens d'Amé- 
rique, pour me montrer bientôt toute une série de photographies de 
Reaux-Rouges. Les photographies examinées, elle ouvrit un grand 
volume rempli de planches gravées représentant aussi des Indiens. 

— C'est l'ouvrage de Catlin, dit-elle, un de vos compatriotes qui a 
passé sa vie, je crois, parmi les tribus de l'Ouest : c'est leur grand 
peintre. Examinez avec soin. Quel magnifique parti il a su tirer du spec- 
tacle qu'il avait sous les veux. J'ai lait un peu comme lui. grâce à ce 
brave colonel Oody, lors des représentations qu'il a donnée- a Paris 
pendant la dernière Exposition. Les Tedesco axaient bien voulu inter- 
venir pour me faciliter l'accès du campement indien, et Butfalo-Bill 
s'est montré pour moi d'une prévenance parfaite. C'est de la meilleure 
grâce qu'il m'a autorisée à travailler tous les jours au milieu de ses 
Peaux-Rouges. J'ai ainsi pu examiner leurs tentes tout a mon aise : j'ai 
assisté aux scènes familières de leur vie. J'ai converse du mieux que 
j'ai pu avec les guerriers, leurs femmes, leurs enfants, .l'ai fait des 
études de leurs bisons, de leurs chevaux, de leurs arme-, qui m'ont 
intéressée prodigieusement, aussi M. Knoedler m'a-t-il causé un vil 










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promettais de taire aussi, et j'y liens essentiellement pourtant Vous 

ne sauriez croire combien je retrouve toute mon ardeur d'autrefois, 
lorsque je tais revivre sous mon crayon les scènes si émouvantes de 
Fenimore ( )ooper. 

Ces efforts auxquels je me livre sont des distractions que m'envoie 
la Providence; elles me font oublier, pendant quelques instants, la 
solitude dans laquelle je vis depuis la mort de Nathalie Micas. C'était 
l'amie dévouée de mon enfance; elle partageait nies joies et mes dou- 
leurs, et avait été témoin de mes luttes comme de mes succès. 

Il me reste beaucoup de travaux, pourtant, que je désirerais ache- 
ver avant de rejoindre là-haut lésâmes que j'ai aimées ici-bas. 

Je suis toute seule : les intentions du Créateur sont souvent difficiles 
à comprendre 

Au moment des adieux, elle me dit, avec un peu de mélancolie 
souriante : 

— Vous allez partir, ma chère Miss Anna, mais j'espère que nous 
nous reverrons avant que je quitte ce monde. Non pas adieu, au revoir. 

(lest avec une profonde émotion que cette fois je me séparai de 
1 excellente femme. Je m'éloignai de sa maison, persuadée que. malgré 
1 assurance contraire qu'elle venait de m'en donner, j'avais embrassé 
Rosa Bonheur pour la dernière lois. 




P I \ I K-ROUGES ITTAQUAN1 DES BISON! 

Dessin de Rosa Bonheur. 













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ROSA BON II I I R 



poussent, et les régions incultes se resserrent vers l'Ouest en cette région, 
immense encore dans son infertilité, que l'on nomme le Désert. 11 m'était 
resté un souvenir d'ennui de ces vertes et tristes étendues: cette fois, je 
me réjouissais à la pensée de les revoir; leurs solitudes s'ensoleillaient 
d'un rayon de sympathie par la grâce de cette bienheureuse plante au 
sujet de laquelle j'avais pris des engagements un peu téméraires, je me 
l'avouais, car j'ignorais s'il me serait jamais permis d'en saisir une 
poignée. El je m'attendais à ce que le regret de mon impuissance fût 
accru par le spectacle un peu ridicule de l'objet souhaite. 

Vers la lin du printemps, alors que j'étais à Cincinnati, quelque 
chose me rendit cependant une ombre d'espérance. L'oeuvre de l'Alliance 
chrétienne organisait un grand congrès à San-Francisco ; des adhésions 
avaient été recueillies à cet effet dans toutes les villes de l'Union, et le 
nombre en était si grand que plus de soixante trains prirent successive- 
ment la direction de l'Ouest avec la grande bande de toile sur laquelle 
on lisait : Christian Endeavour Society. D'après le programme, les 
adhérents s'engageaient à porter les insignes de la société, à prendre 
part à tous les exercices religieux et à chanter les cantiques qui leur 
seraient prescrits. Ce voyage ne devait pas durer moins de dix jours, 
sans compter les dimanches; mais la monotonie en serait rompue par 
des arrêts, toutes les fois qu'il se présenterait quelque curiosité à visiter. 
Ne trouverai-je pas là, tout en me rendant à mon but, une chance 
unique de fouler aux pieds, pour un moment, le sol de la plaine : Je 
me fis inscrire au plus vite. 

Le voyage se lit sous un soleil qui. pendant plusieurs jours, semblait 
embraser l'atmosphère. Aux approches du Désert, la chaleur augmenta 
encore, et le conducteur du train nous prévint d'avoir à ménager avec 
soin l'eau que nous avions emportée, car il serait impossible d'en renou- 
veler les provisions dans ce pays de la soit', qui du reste devait être 
traverse à toute vitesse, d'autant qu'il ne contenait rien d'intéressant à 
voir. Cela ne taisait pas mon affaire. 

— Vous ne me refuserez pas. lui dis-je, d'arrêter quelques instants, 
pour me permettre d'arracher deux ou trois touffes d une herbe que je 
désirerais beaucoup avoir. 

— Arrêter le train pour que vous puissiez ramasser y\n paquet 
d'orties! Vous n'y pense/ pas. mademoiselle'. Est-ce que les grandes 
chaleurs d'hier vous auraient détraque la cervelle : ajouta-t-il sans plus 
de forme. 

— Point du tout, ripostai-je en riant, et ma demande vous paraîtra 
moins bizarre, quand vous satire/ que ces plantes m'ont été demandées 






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façon. Alors, de leurs couteaux, mes amis se mettent à creuser autour 
de chaque pied: c'est à ce prix qu'ils parviennent à arracher les racines 
avec la terre qui les entoure. L'opération est un peu longue, et sans doute 
les voyageurs dont le train est rempli éprouveraient très vite quelque 
impatience s'ils devaient demeurer dans leur maison roulante. Mais 
voici qu'ils descendent. Les uns. un peu intrigués, nous entourent; 
d'autres se mettent à poursuivre des chiens de prairie et des coqs de 
bruyère. Nous avons tout le temps d'achever la besogne. Tandis que 
mes amis travaillent, si j'employais ce temps a noter à l'aquarelle l'aspect 
de cette terre vierge r J'ouvre ma boite à couleurs et me dispose a peindre. 
C'est trop de malchance : mes pinceaux ne se retrouvent plus. Je coupe 




DANS LE DESERT ETAT Dl NEVADA 



au plus vite une mèche de mes cheveux et la lie à l'extrémité d'un 
porte-plume. Mais c'est le plus détestable des instruments de peinture : 
je n'en obtiens rien de bon. J'arrache la mèche de cheveux et la rem- 
place par un tampon lait d'un lambeau de mon mouchoir. Cette lois. 
cela va mieux; les teintes s'étendent assez bien. Tandis que je cherche 
sur ma palette la couleur du sol. des plantes qui le couvrent et du ciel, 
ma pensée se reporte vers Rosa Bonheur, et je songe avec regret aux 
jolis croquis qu'elle ne manquerait pas de faire à cette heure si elle était 
près de moi. 

Bientôt ma besogne est achevée, les voyageurs remontent dans leurs 
wagons et le train se met en marche. J'essaye encore de noter quelques 
aspects du paysage, puis j'empaquette mon précieux butin, et. à la 
première station, le lendemain, je l'expédie tout droit à Rosa Bonheur, 



44 



BONHE1 l'- 



en même temps qu'une lettre disant ma joie d'avoir enfin pu accom- 
plir ma promesse. 

La réponse de l'illustre artiste ne me parvint qu'à la fin d'août, alors 
que. revenue de San-Francisco, je faisais les portraits de la famille 
Douglas-Miller, dans une île du Saint-Laurent, à Alexandria Bay. Rosa 
Bonheur, dont j'avais peu de jours auparavant reçu déjà une lettre, qui 





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m'avait suivie par toute l'Amérique pour m'annoncer l'exposition de 
ses quatre grands pastels, me remerciait de ne l'avoir point oubliée dans 
ma traversée du Désert et de lui avoir adressé un paquet de ces fameuses 
herbes, qu'elle n'avait pas encore reçues cependant. 

L'arrivée coup sur coup de deux lettres de Rosa Bonheur dans un 
ilôt du Saint-Laurent prit la proportion d'un événement pour les per- 
sonnes sous le toit desquelles je vivais. 



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4 G H OSA liUMIFI'H 



toutefois oser lui dire un mot de ce qui taisait l'objet principal de mes 
préoccupations, Je ne manquai pas cependant de m'informer du cheval 

blanc promis a Miss W'alker et du paquet d'herbes dont j'ignorais tou- 
jours le sort. A ma lettre j'ajoutai un abécédaire illustré par Nicholson. 
(lette lois, j'eus enfin la joie de voir arriver une réponse dans les délais 
indispensables : 

Chère mademoiselle Klumpke, 

J'ai reçu votre almanach dont je vous remercie et qui me donne une forte 
idée de votre savoir-faire original et vigoureux. J'ai été frappée de l'analogie de 
votre imagination avec celle du peintre espagnol Goya, que vous ne connaisse/, 
peut-être pas. Auriez-vous quelques gouttes de sang espagnol dans les veines 
sans \ous en douter? Cela pourrait bien être par votre père, car madame votre 
mère n'était pas encore de ce monde lorsque ce grand artiste est mort. Après 
tout, cela ne peut rien vous faire, ni à moi non plus. Je vous remercie mille 
fois de cet envoi et vous adresse mes souhaits bien affectueux pour [898. 

Je suis furieuse après moi-même, car je n'ai pas encore trouvé le temps de 
finir le cheval blanc de Miss W'alker, parce que, ma lenteur habituelle à part, 
je suis continuellement dérangée et qu'à mon âge je ne puis travailler que peu 
de temps à la fois. Et maintenant je me suis engagée à exposer parmi mes 
compagnes du sexe féminin, pour lin mars, si je puis y arriver. Il faut donc que 
Miss W'alker attende jusque après cette époque, et la première chose que je ferai 
après sera son cheval. 

Ne vous tourmentez pas. je vous prie, pour me procurer les herbes de la 
Prairie. D'abord vous m'en aviez déjà envoyé, .le regrette seulement les notes 
prises sur le vif que vous aviez eu la bonté de peindre dans votre vovage à San- 
Francisco. Ensuite, votre grand peintre américain. M. Bierstadt, de New-York, 
a eu la générosité de me prètei plusieurs études de lui. 

J'ai bien des compositions en projet, des sujets de Prairies. Pourrai-je les 
exécuter? Je voudrais vivre encore pour cela, mais à la grâce de Dieu ! 

Au revoir, chère et bonne mademoiselle et digne sieur du pinceau. 

Recevez, avec mes vieux affectueux, un baiser fraternel. 

K. Bonheur. 

By, 5 janvier [898. 



J'avais éprouvé un vit sentiment de joie en reconnaissant, avant que 
de l'ouvrir, l'écriture et les cachets de cette lettre si amicale: il me faut 
bien avouer qu'après l'avoir lue et relue, je demeurai sous le coup d'une 
profonde déception. Pas un mot de ma demande relative à son portrait : 
Rosa Bonheur n'avait certainement pas reçu ma lettre. Quant au paquet 
d'herbes qui m'avait causé tant de soucis, il me (allait bien reconnaître 



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pèndani la durée de votre travail, écrivit-elle en réponse à ma lettre 
d'adieux, résumez chaque soir vos conversations. Ces notes resteront 
pour vous un précieux souvenir de cet important épisode de votre vie 
artistique. » Je me promis de suivre cet avis, et des lors ne songeai plus 
qu'à passer en France et a rejoindre l'excellente artiste. 

C'était au fort de la guerre de Cuba, .le du-- quitter Boston sur un 
paquebot anglais qui se rendait a Liverpool : de là je gagnai Paris. Dans 
ma pensée, cette absence ne devait pas se prolonger plus de trois mois 




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5o ROSA BON II M R 



— Ce sera alors pour jeudi, qui est le 16, conclut Rosa Bonheur en 
souriant. Ce retard vous permettra de visiter le Salon et aussi le Louvre : 
je vous recommande de bien examiner les portraits de (Jouet, qui sont 
délicieux, et de VOUS en inspirer. 

Le jour dit, je fus exacte au rendez-vous. Rosa Bonheur semblait 
éprouver quelque impatience de me voir à l'œuvre. 

— ("est pour moi un grand honneur, lui dis-je, d'être autorisée à 
faire votre portrait. Comment vous témoignerai-je ma reconnaissance? 

— En le réussissant mieux que les derniers qui turent faits de moi. 
Cette lois, je désirerais que VOUS me représentiez dans mon costume 
féminin. Aujourd'hui cependant, ma chère Miss Anna, laissez-moi 
garder ma blouse, cela ne VOUS empêchera pas de chercher la pose et 
l'éclairage. 

J'étais ravie que Rosa Bonheur acceptât d'elle-même de poser sous 
ses vêtements de femme. A vrai dire, j'eusse été un peu embarrassée 
pour lui en faire la demande, suivant le conseil que m'en avait donne 
pourtant, quelques jours plus tôt, M. Tony Robert-Fleurv mon maître, 
auquel j'avais fait confidence de mon dessein. En dépit de la satisfaction 
que j'éprouvais, je ne me sentais pas moins un peu gênée pour com- 
mencer mon travail, d'autant que Rosa Bonheur, habituée à peindre 
des animaux, dont le costume ne varie guère, me facilitait fort peu la 
tâche en gardant sa blouse, comme si c'eût été là une chose indifférente. 

J'avais ouvert ma boite et saisi la palette. 

— Je vois qu'il vous manque des couleurs, lit-elle, allons en cher- 
cher dans mon petit atelier, au second étage — Nous montâmes. — 

Voilà ce qu'il VOUS faut. — Elle me tendit des tubes de jaune de Naples, 
d'ocre d'or et de vert Véronèse. — Si vous savez les mélanger, ces cou- 
leurs x'ous donneront des tons très délicats. Mais n'oubliez pas que tout 
dépend de la manière de les employer. 

Ce conseil de technique, appuyé de deux ou trois couches magistrales 
sur une palette, me donna le temps de recouvrer mon sang-froid un peu 
troublé. Quelques minutes plus tard, nous étions revenues dans le 
« sanctuaire ». et je m'assevais devant un chevalet, en invitant Rosa 
Bonheur à poser. La bonne artiste axait pris ses brosses et sa palette. 

Le travail d'esquisse était à peine commencé qu'une dame de ses 
amies se lit annoncer et entra. Cela tombait à merveille. Tandis que 
tontes deux parlaient, j'avais liberté entière pour donner mes premières 
touches. 

— (".'est bien comme pose, déclara Rosa Bonheur après la séance. 
VOUS êtes coloriste et VOUS voyez lin. 






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— Non. 

— Eh bien ! il laut lire cela. C'est de l'histoire, du reste. On a joue la 
pièce tout l'hiver dernier à la Porte-Saint-Martin. Coquelin, qui tient le 
rôle de Cyrano, arrive dans le dernier acte a taire pleurer toute la salle. 

Tenez, voici la pièce, ajouta-t-elle quand nous fûmes revenues dans 
l'atelier. Vous verrez que le héros de Rostand a un grand nez. tout 
comme vous. Il faudra mie j'écrive sur la couverture de ce livre : 
» Voilà le portrait de Miss Anna Klumpke. o Ne laites pas la moue. 
lisez d'abord, vous verrez quel bon caractère a Cyrano de Bergerac. 
- Elle se mit à rire de tout son cœur. — Je vais vous lire la tirade du 
nez : 



Hein' comment! m'accuser d'un pareil ridicule! 
Petit, mon nez! Holà! Énorme, mon nez! 
Apprenez que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, 
Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice 
D'un homme affable, bon. courtois, spirituel, 
Libéral, courageux, tel que je suis, 
Car la face sans gloire 



J'écoutais de toute mon attention et ne laissais de mes veux échap- 
per aucun jeu de cette physionomie d'une mobilité extraordinaire. Si 
les vers étaient lestes, prestes, bien timbrés, la voix qui les disait avait 
toute la souplesse, tout l'éclat qui convenait pour en taire ressortir la 
valeur. 1011c leur donnait un charme et une gaieté que je ne saurais 
exprimer. Quatre pages durant, elle continua ainsi, puis, me posant 
brusquement le livre dans les mains : 

— N'est-ce pas que c'est spirituellement écrit? 

,1e fus sur le point de répondre : « C'est encore plus spirituellement 
débité », mais déjà elle continuait avec une certaine volubilité : 

— ,1e ne suis pas fatiguée de ma journée. Miss Anna, mais je me 
couche à la nuit, parce que je me lève à cinq heures du matin. A sept 
heures, je sors en voiture avec mon domestique et mes petits chiens, et 
je ne rentre que vers neuf heures. Je travaille un peu jusqu'à l'heure du 
déjeuner, ensuite je lis les journaux et je fais ma sieste. A partir de- 
deux heures, je serai à vous. Par conséquent, vous pourrez disposer de 
vos matinées. Comme je prends mon petit déjeuner dans ma chambre, 
voulez-vous en faire autant dans la vôtre: ou préférez-vous descendre 
dans la salle à manger et ensuite taire un tour dans le parc avec mes 
chiens : 

— Si vous le permettez, je préfère descendre. 



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54 ROSA BONHEUR 



Deer [sland ne m v axaient fortement encouragée. J'ai cédé a leurs 
instances: mais votre silence m'a fait beaucoup souffrir, je l'avoue. 

— Comment, mon silence! interrompit Rosa Bonheur, je vous ai 
écrit tout de suite que j'acceptais avec plaisir. Tenez, la voilà, votre lettre 
de Deer [sland, je l'ai lue plus d'une lois; je la connais par cœur. 

Mon émotion lut si vive de revoir cette lettre après les paroles que 
je venais d'entendre, que je fondis en larmes. 

— Vous n'avez donc jamais reçu ma réponse? me dit-elle d'un ton 

de surprise le n'y comprends rien : je l'avais pourtant adressée la 

où vous étiez à peindre vos portraits. Dites-moi donc comment marchait 
la poste à Deer Island : 

Je lui dis que. chaque matin, l'on devait traverser le Saint-Laurent 
dans une petite barque pour aller chercher soi-même si m courrier. 

— Et lorsque vient la mauvaise saison, tout le monde rentre en 
ville, n'est-ce pas; Voici pourquoi, Miss Anna, vous n'avez jamais reçu 
ma lettre. Cela vous prouve qu'on est toujours mieux sur terre ferme. 

Croyez-moi, dorénavant, méfiez-vous des lies! Ne vous désolez 

plus de ce que ma lettre s'est perdue. J'avoue pourtant que moi-même 
je ne m'expliquais pas votre silence; mais qu'importe, puisque vous 
êtes ici. Il n'y a plus qu'à songer à faire un bon portrait. Essayons 
quelques poses, si vous voulez. Vous avez un appareil photographique? 
Si non, prenez le mien. Pendant que vous allez préparer vos châssis, 
je mettrai ma robe bleue. 

Comme il était arrivé la veille, la séance lut distraite par une 
visite, celle de la comtesse Greflfùhle. Rosa Bonheur la reçut avec une 
yràce charmante, et il me fut agréable de la voir dans le rôle de femme 
du monde, dont elle se tirait tort bien. Son costume Louis XV lui 
donnait l'air le plus imposant. 

Le jour suivant, au sortir de déjeuner, elle me dit : 

— Je ne quitte pas ma blouse aujourd'hui. Unissez la petite pochade 
que nous avez commencée avant-hier, cela s'arrange bien, travaillez, je 
reprends la pose. 

Au bout d'une heure, elle se leva pour examiner mon étude : 

— La blouse ne lait pourtant pas mal. lit-elle, comme si elle regret- 
tait d'avoir accepté d'être peinte » en femme » : la teie est jolie de cou- 
leur, la bouche bien; n'y touchez plus. Vous finirez vos mains un autre 
jour. Demain dimanche, je reçois du monde à dîner, nous verrons ce 
que l'on dira. Il faut essayer plusieurs poses axant de commencer le 
portrait définitif. 

— Mais, mademoiselle, répliquai-je. si je continue comme cela, je 



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ROSA liOMIF.UR 



fille et sa sœur une fois par an. Donne/ ces églantines, je vais les mettre 
Jans le joli vase de Tiffani que vous m'avez apporté. Voilà! tout esl 
en ordre. Maintenant, je vais guetter mon monde. 

Elle se pencha an dehors d'une des petites fenêtres qui donnent sur 
la rue, pour s'écrier aussitôt : 

— Les voici ! descendons. 

Comme on peut le penser, l'arrivée de l'Américaine et l'apprécia- 
tion de sa pochade tirent l'objet de tontes les conversations. 11 est un 
point sur lequel, à ma grande satisfaction, parents et amis se trouvèrent 
d'un avis unanime, c'est qu'il convenait que le portrait définitif tut en 
costume féminin. 

Toute cette journée-là, Rosa Bonheur se montra d'une gaieté exu- 
bérante, d'un entrain que je ne lui connaissais pas. Sur ses lèvres, au 
déjeuner comme au dîner, les observations pleines d'à-propos, les anec- 
dotes curieuses se succédaient sans relâche. Si bien qu'il me fallut garder 
la plume jusqu'à deux heures du matin pour noter toutes ces choses. 

Avant de pousser plus loin mes études pour le portrait de Rosa 
Bonheur, j'éprouvais un vif désir d'avoir sur ce que j'avais fait déjà, 
l'avis précieux de mes anciens maîtres. M. Tony Robert-Fleury et 
M. Jules Lefebvre. Un jour donc, je pris mes diverses esquisses et les 
photographies qui me servaient comme études de poses, et je vins à Paris. 

La composition qui avait eu les préférences de Rosa Bonheur eut 
aussi les suffrages de M. Robert-Fleurv. 

— La pose n'est pas mal. me dit-il, la tête est dans un effet très 
doux. La lumière doit toujours faire contraste à l'ombre; l'accent prin- 
cipal est dans les veux. Graduez le fond, plus sombre en haut, plus 
clair en bas. 

La main droite est bien posée, veillez à ce que les ombres près du 
bras marquent davantage. Je Vous engage à ne pas chercher une autre 
pose; c'est poétique. Commence/ tout de suite: mais comment allez- 
vous travailler? Ayez-vous trouve un atelier à Moret : 

— Non, je n'ai pas encore eu le temps de m'en occuper, repliquai-je. 
parce que M IK Rosa Bonheur veut que je reste chez elle. Les jours où 
elle ne peut pas poser, elle désire que j'aille travailler dans son parc. 

— Vous avez peut-être tort, lit-il, de VOUS laisser séduire par l'hon- 
neur qui nous est fait de vivre sous son toit. La ville de Moret est si 
pittoresque! Vous pourrie/ v taire des études : en outre, vous seriez 
bien plus libre qu'en restant avec Rosa Bonheur, lâchez de la taire 
revenir sur sa décision : cela VOUS sera peut-être difficile, parce qu elle 
est à la fois autoritaire et séduisante. 



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années, nous n'entendons plus parler d'elle; ses tableaux passent en 
Angleterre et en Amérique: nous ne la connaissons guère que par son 
Labourage nivernais et sa Fenaison. Ces deux toiles, il est vrai, sont 
suffisantes à elles seules pour rendre un artiste célèbre. 

Comme je prenais congé de lui. M. Robert-Fleury me tendit la 
main en disant : 

— Courage! mademoiselle, votre esquisse est bonne, je vous sou- 
haite bon succès. 

— Qu'en a pense M. Robert-Fleury: me dit à son tour M. .Iules 
Lefebvre quand je lui eus tait connaître l'objet de ma visite et celle 
que je venais de faire. 

Je lui repétai les propos de son confrère. 

— Eh bien ! je suis de son avis, vous ave/ tm bon commencement. 
Quelle tète superbe ! Comment tout ceci vous est-il arrivé • Est-ce une 
commande de M" c Rosa Bonheur faite spontanément: 

— Non, monsieur, je lui ai écrit de Boston pour solliciter l'honneur 
de taire son portrait. Avec une bonne grâce et une simplicité dont je 
suis encore émue, elle a bien voulu m'accorder cette faveur 

— Que plus d'un artiste vous enviera, interrompit M. Jules 

Lefebvre. Vous avez de la chance Puisque M""-' Rosa vous garde près 

d'elle, observez et étudiez votre modèle, pénétrez-vous des traits qui 
le caractérisent, ne vous pressez pas de commencer à peindre sur la 
grande toile, faites beaucoup d'études préalables. Courage, je vous sou- 
haite beaucoup de succès. 

Je revins à Bv. enchantée de connaître l'opinion de mes excellents 
maîtres et de posséder leur assentiment ; mais, pour la première fois, je 
comprenais l'étendue de la responsabilité que j'avais encourue avec trop 
de présomption peut-être. 

Rosa Bonheur me lit raconter en détails les deux entrevues. 

— Alors, M. Jules Lefebvre a paru surpris de ce que vous faites 
mon portrait ? 

— Oui, mademoiselle, et j'ai même cru deviner, dans la voix de 
mon maître, comme un soupir de regret de n'être pas à ma place. 

— Les grands portraitistes ne m'ont jamais demandé de poser devant 
eux. répondit Rosa Bonheur avec une intonation semblable à celle de 
M. Jules Lefebvre. 

— Sans doute n'ont-ils point ose. répliquai-je. et moi. n'ai-je pas 
été trop audacieuse, par contre : 

— ■ Ils n'ont pas osé. c'est peut-être vrai, mais je me demande, de 
mon cote, si je me sciais bien résignée, a la prière d'un homme, aux 






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anglais, américains ou allemands. Nous parlions d'art, bien entendu : 
c'était, par la force des choses, l'objet le plus fréquent de nos préoccu- 
pations, mais nous nous entretenions aussi de sa vie déjà longue, de ses 
amis, de ses voyages : elle contait volontiers, et de façon parfois très 
plaisante, de piquantes anecdotes : elle abordait aussi les sujets les plus 
graves, ceux touchant la morale et la religion. 

— Je sais que VOUS êtes protestante, me disait-elle, mais les désac- 
cords qui existent entre votre religion et la mienne n'ont, aux yeux des 
gens éclairés, qu'une importance secondaire. Cependant, je proteste 
contre certaines pratiques en usage dans mon pays: je n'ai jamais pu 
admettre qu'on puisse se faire pardonner ses péchés par l'absolution d'un 
prêtre, en achetant des indulgences ou en brûlant des cierges. Je crois 

en la justice de Dieu, si ce n'est pas en ce monde, c'est dans l'autre 

Savez-vous qu'on a voulu autrefois me faire entrer dans un couvent? 

Je crois qu'on peut faire du bien à l'humanité, ajoutait-elle en forme 
de conclusion, sans se prosterner perpétuellement devant l'autel. Celui 
qui se sent ému lorsqu'il contemple la nature éprouve un sentiment de 
vraie religion. 

Quel que fût l'intérêt des propos de Rosa Bonheur, il m'arrivail 
parfois, je l'avoue, d'en être un peu distraite par une préoccupation 
de tout autre nature, l'observation de sa physionomie: le jeu en reflétait 
si merveilleusement et si spirituellement les impressions, que de suivre 
en ceci les conseils de M. .Iules Lefebvre me causait un plaisir véritable. 




PEGASE, P \1( ROSA BONHEUR. 



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'l 'mit le reste de la journée a été occupe à ce travail, .l'ai l'ait de made- 
moiselle, pendant ce temps. i\nc petite pochade que le visiteur m'a 
réclamée à titre de souvenir. 

\1. Ernest Lefèvre est un homme vif et gai. Il a paru très satisfait 
du portrait que j'ai commence, et même s'est déclare prêt à l'acheter si 
je voulais lui faire connaître mes prétentions. Surprise et néanmoins 
flattée, je n'ai su trop que répondre, très embarrassée au tond qu'une 
question d'argent lut soulevée devant Rosa Bonheur. Celle-ci, me pre- 
nant bientôt a part, m'a engagée à accepter l'offre qui m'était faite, en 
stipulant toutefois que le portrait devrait être gravé. Je n'ai pu me 
résoudre à prendre un parti avant que mon tableau fût achevé. 

Après le départ de M. Lefèvre, j'ai demande à Rosa Bonheur si elle 
n'était pas trop fatiguée de cette journée qui, après tout, avait dû être 
bonne pour elle. 

— Comment, bonne ! répliqua-t-elle d'un air étonné. Et se mettant 
à rire : Ah ! je comprends ce que vous voulez dire; mais, aujourd'hui. 
je n'ai pas gagné un sou. Les Anglais et les Américains ne veulent pas 
acheter mes gravures si elles ne sont pas signées. Je n'ignore pas que 
Meissonier et d'autres artistes se sont bien souvent fait paver jusqu'à 
vingt francs par exemplaire : moi je préfère laissera l'éditeur le bénéfice 
de ses estampes. 

Vendredi, i " juillet. 

Après la séance de cet après-midi, Rosa Bonheur s'est étendue sur 
sa chaise longue pour fumer une cigarette, tandis que je continuais à 
travailler. Elle m'a reproché d'aller trop vite : 

— Ah ! cette Miss Anna! elle n'arrête pas. Il est vrai que j'étais 
comme cela dans mes jeunes années; je suis devenue plus flâneuse: 
aujourd'hui, j'agis moins, mais je pense davantage. Je faisais plus 
d études cependant, je ne commençais pas d'emblée à peindre sur une 
grande toile sans avoir recueilli tous les documents nécessaires à ma 
composition. 

Voyant que. tandis qu'elle parlait, j'essuiais ma palette avec un 
chiffon : 

— Je ne lais pas comme vous, je gratte mes palettes avec le couteau. 
j'y verse ensuite un peu d'essence et alors seulement j'emploie le chiffon. 
Ainsi le bois reste toujours propre. Voici une palette qui est presque 
neuve, et pourtant Dieu sait s'il y a longtemps que je m'en sers pour 
mes ciels. Je VOUS la donne pour faire les retouches à mon portrait et je 
vais \ ous la siener. 



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64 ROS \ BONHE1 R 



Oui, fît-elle en riant, une Anna Klumpke, et je voudrais bien la 
mettre à l'attache, pour qu'elle ait toujoursâ recommencer mon portrait. 

— Vous êtes trop aimable de me dire cela, mais si je le recommence 
toujours, quand le finirai-je : 

A son tour, elle ne répondit pas. 

Dimanche, 3 juillet. 

Ce matin, Rosa Bonheur m'a invitée à l'accompagner en furet. Au 
moment de monter en voiture, les petits Yorkshire sont accourus à 
l'appel des deux colliers à grelots qu'elle agitait. Ils ont tantôt été installés 
dans leurs paniers. Le bois était magnifique sous la fraîcheur que le soleil 
n'avait pas eu le temps de chasser. Toute a la joie de cette promenade- 
matinale, Rosa Bonheur n'a cessé de m'entretenir des splendeurs qui 
nous entouraient, et de la poésie qui s'en exhalait. 

La voiture s'est arrêtée à la Maie aux Fées : Daisy et Charley lurent 
autorises à gambader autour de nous et à s'enfoncer dans la bruyère, 
tandis que Rosa Bonheur me disait : 

— Je viens souvent travailler par ici. Bien des toi-, j'v ai rencontré 
mon ami Allongé, dont vous connaissez le talent. H parait qu'il est bien 
malade : on m'a dit cela voici quelques jours. 

Le sentier que nous suivions conduisait au fond d'un vallon. C'est 
par là que Rosa Bonheur axait lait ses études pour les Sangliers. 

— Je vous montrerai une autre lois, m'a-t-elle dit. les bouleaux 
blancs qui ont formé le fond du Roi de la Forêt. 

Rentrée au château, elle a trouvé qu'il faisait trop chaud pour poser, 
et s est mise néanmoins à ma disposition pour que je fisse des études 
photographiques. Apres quoi, elle m'a photographiée à mon tour. 

Lundi, 4 juillet. 

■ — C'est aujourd'hui l'anniversaire de l'indépendance de la jeune 
Amérique, m'a dit ce matin Rosa Bonheur. Pour le célébrer, je vous 
donne une longue séance, profitez-en ! 

J'avais bien commencé la tête et je priais Dieu de me donner le 
talent nécessaire pour reproduire sur la toile cette pénétration du regard, 
cette expression de bonté empreinte de poésie qui se dégage de toute la 
personne de Rosa Bonheur. 

Pendant qu'elle posait, elle se prit à dire soudainement : 

— Vous avez wnc expression si bonne dans la physionomie que cela 
me rappelle celle de ma mère: votre ligure est longue et ovale, moi je 
l'ai carrée. Vous dites que vous me trouvez gaie:.... Vous êtes jeune de 



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bien aimable d'aller demain à l'enterrement, pour me remplacer. Oh! 
ce bon M. Allongé '. il n'avait que soixante-cinq ans : il n'était pas vieux ! 
Je L'aimais et je l'estimais beaucoup. 

Avec une touchante émotion, elle me parla alors de la bonne et 
tranche camaraderie qui les unissait et des jours de travail passes 
ensemble sous les grands chênes, pics de la Mare aux Fées. 

Apres le dîner, nous nous sommes promenées dans le jardin: l'air 
était doux, mais Rosa Bonheur paraissait fort triste. Pour la distraire. 
je lui ai raconté des charges d'atelier, l.e cours de la conversation m'a 
amenée naturellement a lui parler de M. Julian et de l'ambition qu'il 
avait pour ses élèves-femmes de les voir disputer aux hommes les pre- 
mières places dans les concours, des conseils qu'il leur donnait de savoir 
écouter sans larmes les observations des professeurs, et de marcher 
autant qu'elles le pourraient sur les traces de leurs glorieuses aînées, 
les M mo Lebrun, les Angelica Kaullmann, les Rosa Bonheur, ces héroïnes 
de l'art, dont leur sexe devait se montrer lier, 'tandis que je parlais, la 
vieille artiste dissimulait mal le plaisir qu'elle avait à m'entendre : 

— \L Julian, dit-elle enfin, comprend qu'avec de la volonté et de- 
là persévérance, la femme peut tort bien égaler l'homme dans les 
sciences et dans les arts. 



Jeudi, 7 juillet. 

Hier soir, à dîner, nous avons mangé des amandes. L'une d'elles 
était double. 

— C'est une philippine, lit Rosa Bonheur, tâche/ de la gagner et 
vous aurez une longue séance. Mais que me donnerez-vous si c'est moi 
qui la gagne : 

— J'avoue que je ne pourrai pas vous offrir deux ours blancs. 
comme l'a tait, il v a quelques années, un grand-duc de Russie. 

— Ces deux ours blancs ne sont malheureusement que deux canards 
inventés par des journalistes. 

— C'est dommage que cette jolie anecdote ne soit pas vraie. Eh 
bien, si vous gagne/, je tacherai de vous taire envoyer de San-Francisco 
tout au moins un jeune bison des Prairies du bar-W'cst. 

— J'y consens de grand coeur; mais alors nous n'oublierez pas d'y 
joindre les maudites herbes. 

— Je ne comprends vraiment pas pourquoi vous ne les axe/ jamais 
reçues. Sans doute les employés de la station de Yeno m'ont-ils prise 
pour une toquée et ont jeté mon -paquet d'orties au vent, au lieu de vous 
l'expédier. 






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— Je le vois bien, dit-elle. Mais il faut que nous parlions d'autre 
chose. C'est aujourd'hui l'enterrement de ce pauvre M. Allongé. Vous 
dire/ à sa veuve que j'irai dans quelques jours l'assurer de mes meil- 
leures sympathies. Faites-la monter dans mon break pour que la pauvre 
femme ne s'épuise pas de fatigue à suivre le c< >rps de celui quelle aimait. 

A mon retour de la triste cérémonie, Rosa Bonheur me lit l'éloge 
du talent du défunt et le compara a Lalande et a .Iules Dupré. 

— Car je n'ai pas oublié les dessins charmants qu'il faisait dès i s 3 7 . 
dit-elle. Allongé n'a connu le succès que très tard : il n'a pas eu autant 
de chance que moi. 

Ce rapprochement, lait d'un ton d*él< igieuse sympathie p< »ur l'hi mime 
que je venais d'accompagner à sa dernière demeure, me suggéra l'idée 
de parler à Rosa Bonheur des décorations que divers souverains lui 
avaient accordées au cours de sa vie, en la priant de me les montrer. 
(Test avec la meilleure grâce quelle s'y est prêtée. Avant ouvert un 
tiroir, elle prit un écrin et en tira une croix delà Légion d'honneur 
surmontée de la couronne impériale. 

— C'est à celle-ci que je tiens par-dessus toutes les autres. Je vous 
raconterai un jour de quelle manière elle m'a été accordée et comment 
une main auguste me l'attacha sur la poitrine. 

Voici l'ordre de l'empereur Maximilien et la rosette d'officier de la 
Légion d'honneur. Ces diverses marques d'estime me sont également 
bien précieuses. Elles m'ont été données par des hommes qui turent 
martyrs de leur dévouement patriotique. 

Cet insigne, avec son ruban blanc et vert, estje gage de l'amitié d'une 
grande princesse, la duchesse Alexandrine de Saxe-Cobourg-Gotha. 

Luis, me montrant une croix suspendue à un ruban blanc et orange : 

— Voici l'ordre d'Isabelle la Catholique. J'aime à le porter, car j'ai 
toujours admire la grande reine qui vendit les diamants de sa couronne 
pour aider à la découverte d'un continent nouveau. Chose assez curieuse, 
les deux nations qui se sont arrache mes toiles. l'Angleterre et l'Amé- 
rique, sont précisément celles dont je n'ai jamais rien reçu. 

l'n peu piquée par cette remarque, je me proposai d'y répondre 
indirectement à la première occasion. 

Après dîner, ayant cueilli quelques rameaux de laurier, je dis à 
Rosa Bonheur, tandis que nous nous dirigions vers un banc disposé 
sous un immense tilleul : 

— .le n'ai pas à prendre la défense de l'Angleterre. Quant a l'Amé- 
rique, si elle ne vous a rien donné, c'est, vous le savez bien, parce qu'elle 
ne donne rien à personne. 11 n'y a pas d'ordre de chevalerie chez, nous; 






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Non, mademoiselle, la voici, mais avant de vous l'offrir, laissez- 
moi inscrire sur le ruban ces deux dates : i822-ig22. 

— Vous me donnez cent ans à vivre, comme le Titien: C'est un 
peu long ! 

— Pourquoi donc: Alors, m'inclinant, j'ajoutai : Permette/, chère 
grande artiste, qu'une entant d'Amérique vous présente a titre d'hom- 
mage ce symbole de gloire, et veuille/ le porter sur votre tête pendant 
quelques instants, a l'exemple de Virgile et de Dante. 

F. es paupières de Rosa Bonheur laissèrent échapper deux larmes. 

— Ah! ma chère Anna, que je vous aime '. 

Elle m'attira sur sa poitrine, et m'embrassa. Puis elle prit sa cou- 
ronne et s'en lut l'accrocherait bois d'un grand cerJ sculpté, auquel déjà 
pendait une de ces longues chaînes de perles comme uni coutume d'en 
porter les femmes des Pyrénées. 

— Cette chaîne appartenait à ma chère amie Nathalie Micas: je 
mets votre souvenir à côté du sien, dit-elle en même temps qu'elle 
touchait un bouton électrique. 

Céline accourut. 

— Vous voyez cette couronne? Je veux qu'elle soit enterrée avec 
moi. Vous y veillerez, n'est-ce pas: 

Céline promit sans bien comprendre ce que cela voulait dire. Quant 
à Rosa Bonheur, elle se tourna aussitôt vers moi pour ajouter : 

— Et vous aussi ! 

Profondément émue de la tournure provoquée par ma tentative 
de revanche patriotique, je ne sus rien dire. 

Sur la table gisaient encore quelques brindilles de laurier. Rosa 
Bonheur me tendit les plus belles. 

— Gardez-les en souvenir de cette journée. La couronne que vous 
m'avez tressée est pour moi la récompense d'une vie de lutte, de 
succès et d'honneur. 

Samedi, g juillet. 

Rosa Bonheur m'a proposé ce matin de faire avec elle une pro- 
menade en voiture dans la foret. Nous avions dépassé la Croix du 
Grand-Maître, aspirant à pleins poumons l'air frais du bois, tandis que 
le soleil commençait à dissiper une brume légère. Les sapins parfu- 
maient de leur odeur résineuse un peu acre l'atmosphère violette qui 
les enveloppait, dressant vers le ciel leurs grands troncs dont l'écorce 
avait des tonalités orange. 11 me semblait avoir sou> les yeux un de ces 






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72 ROSA BONHEUR 



puissiez faire la comparaison avec Lin autre site, je vais vous montrer 
un de mes coins favoris. 

Le petit cabriolet traversa rapidement plusieurs allées. 

— Arrêtons-nous ici, dit Rosa Bonheur en attachant le cheval à 
un arbre. J'ai bien confiance en Panthère, mais davantage dans ce nœud ; 
comme cela, je suis sûre qu'elle ne nous plantera pas là où nous 
sommes, pour s'en revenir toute seule. 

L'intelligence des animaux est bien plus développée qu'on ne le 
croit généralement. Les premières fois que je conduisis Panthère, elle 
allait d'un pas égal sur toutes les routes de la forêt, mais au bout d'une 
quinzaine de jours, je m'aperçus qu'elle s'arrêtait d'elle-même devant 
les sites où j'avais l'habitude de stationner auparavant avec sa camarade 
Grisette. Je suis sûre que ces deux amies s'étaient fait des confidences à 
l'écurie et que Panthère avait été instruite par Grisette des endroit-, où 
elle n'avait pas besoin de se presser. Depuis qu'elle a eu l'honneur 
d'être photographiée avec moi par la princesse Béatrice 1 , Panthère est 
devenue orgueilleuse et indépendante, elle n'a pas plutôt le ne/ tourné 
du côté de la maison qu'elle s'obstine à vouloir retourner tout de suite 
à l'écurie. 

Nous suivions un ravissant petit sentier menant au tond d'un vallon : 

— Voici des arbres que j'aime à la folie, s'écria Rosa Bonheur avec 
chaleur, ces chênes, ces hêtres, ces bouleaux, ces genévriers, ne sont-ils 
pas plus pittoresques que les sentinelles de la Croix du Grand-Maître. 

Elle continua pendant un moment à me dire son enthousiasme. 
pour terminer ainsi : 

— Vous me rende/ le cœur jeune ; je me sens une envie folle de 
peindre. Non. je ne pourrai pas vous donner de séance cet après-midi. 
Je l'employerai à avancer le cheval blanc promis depuis si longtemps à 
Miss Walker. 

Après dîner, Rosa Ronheur m'a fait raconter ma vie, le commen- 
cement de mes études, mes copies au Luxembourg. 

— Et mon Labourage nivernais vous a empoignée, dites-vous 3 
Expliquez-moi donc pourquoi ce tableau a décidé de votre vocation. 

Je dus raconter comment, mêlant une première fois trouvée devant 
sa célèbre toile, mon admiration avait été sans bornes. Avec une pré- 
somption plus que juvénile et toute américaine, j'avais immédiatement 
sollicite la permission d'en faire copie, et je m'étais installée devant le 
tableau, en compagnie d'une grande toile, de ma boite à couleurs et de 
ma palette. Est-il besoin de dire que mon travail avait duré longtemps, 

i. I. a princesse Béatrice de Grande-Bretagne, femme du prince Henry Je Battenberg. 



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I n nivez-vous que le portrait avance assez vite : En êtes-vous contente t » 
Au lieu de répondre à ma question, Rosa Bonheur se contenta de 
dire : 

— (Test gentil de m avoir raconté tout cela. Je vois que vous avez 
eu des commencements un peu semblable- aux mien-, mais je n'avais 
plus de mère pour se réjouir avec moi de mes succès, comme la vôtre 
a pu le faire. 

Et mm- étant assise-, elle se mit a me raconter des histoires de -es 
jeunes années. 

Dimanche, lu juillet. 

La matinée a ete orageuse. Au retour de sa promenade, Rosa 
Bonheur est entrée dans l'atelier, où je me préparais à la séance de pose 
promise pour 1 après-midi. 

— Eh bien! non. lit-elle, je ne poserai pas aujourd'hui, c'est 
dimanche. .Mais nous ne perdrons pas notre temps pour cela: je vous 
emmènerai en foret. Cependant, jusqu'à trois heures, qu'allons-nous 
faire ? 

— Permettez-moi de vous photographier avec la couronne de lau- 
riers sur la tète ? 

Elle v consentit, en s'ecriant avec bonne humeur : « Ce sera la 
vieille Europe couronnée par la jeune Amérique ». .le pris plusieurs 
poses; après quoi, Rosa Bonheur replaça la couronne sur le bois du 
cerf et dit : 

■ — Je ne veux plus qu'elle bouge d'ici, jusqu'au jour où on viendra 
la chercher pour la mettre avec moi dans mon cercueil. Vous v veillerez, 

n'est-ce pas: Pourquoi avez-vous les larmes aux yeux. Anna: .le 

ne suis pas triste, moi. au contraire, je reprends goût à la vie. Venez 
fumer une cigarette avec moi et vous développerez vos plaques avant 
notre promenade. 

Lundi, i i juillet. 

Le matin, Rosa Bonheur m'a dit : 

— Je vous donnerai une bonne séance aujourd'hui: seulement, je 
veux que vous fassiez de moi un dessin dans la même pose que votre 
portrait. Un autre jour, vous calquerez ce dessin et VOUS ferez une étude 
très terminée de la tète. Lue fois que vous aurez ces documents, vous 
finirez d'après eux la tète de la grande toile: elle est déjà très avancée. 

Surprise de ces exigences et n'ayant nulle envie de m'assujettir à 
de si laborieux préliminaires, je lui demandai si elle n'était pas satisfaite 
du grand portrait. 



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— Chère mademoiselle, répondis-je, je comprends que cela vous 
ennuie Je poser; j'accapare tout votre temps qui est si précieux. Voulez- 
vous que nous interrompions les séances : je les reprendrai plus tard. 

— Non, répliqua-t-elle, à moins que cela ne nous ennuie Je rester 
avec moi : mais je veux que vous écoutiez mes conseils et non ceux de 
M. Tony. 

Puis, avec un peu d'impatience : 

— Du reste, mon a sanctuaire » a besoin d'être nettoyé, je vais 
sonner Céline et vous allez nous aider. 

Je me mis à épousseter les chaises, tanJis qu'elle s'occupait à autre- 
chose, ce qui ne l'empêchait pas Je dire : 

- Vous semble/ un peu ahurie, Anna, de ce que « la granJe Rosa 
Bonheur » — elle Jisait cela avec emphase — fasse elle-même le ménage 
dans son atelier, quoiqu'elle ait cinq domestiques. 

— Mais oui. j'en suis un peu étonnée. 

— C'est une habituJe que j'ai gardée Je mon enfance : votre 
estime pour l'auteur du Labourage Hivernais est-elle Jiminuée Je me 
voir faire le travail d'une servante ? 

— Oh ! maJemoiselle, comment pouvez-vous croire qu'une Amé- 
ricaine puisse cesser J'estimer quelqu'un parce qu'elle le voit faire usage 
Je ses mains ? Est-ce que notre principale doctrine nationale n'est pas 
le respect du travail : 

— Moi qui suis Française, je pense comme vous. C'est ce qui fait 
que j'aime les enfants du Nouveau-Monde ; ce ne sont pas des admira- 
teurs Je la vie oisive. 

Quand tout fut en ordre : « J'ai faim, dit-elle, descendons, nous 
avons bien gagné notre déjeuner, mais comme M. Tedesco vient cet 
après-midi, je ne vous poserai pas. » 

J'ai raconté à M. Tedesco que j'avais reçu une invitation pour 
l'Exposition de Pittsburg et que je me proposais d'y envoyer le portrait 
auquel je travaille. Notre conversation a paru intéresser Rosa Bonheur: 
elle aussi veut exposer à Pittsburg, si elle peut termine!" à temps ses 
Bœufs et Taureaux d'Auvergne. 

Mardi, i 2 juillet. 

Mademoiselle m'a envoyée ce matin avec Céline au marché de 
Moret. Il était tout près de midi quand nous sommes rentrées à B\ . Les 
paniers de provisions lurent apportes dans l'atelier. Rosa Bonheur écri- 
vait; elle s'interrompit aussitôt pour passer l'inspection générale de ce 






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78 ROSA RONHEUR 



— Suivant votre conseil je préparerai sur une feuille le dessin de 
voire tête dans le mouvement du portrait. Voudrez-vous ensuite poser : 

— Volontiers, ce sera vers trois heures. 

Pendant la séance, nous avons peu parlé; je nie suis appliquée a 
dessiner du mieux que j'ai pu. car. à plusieurs reprises. Rosa Bonheur 
m'avait reproché un manque de précision dans les détails. J'avais épingle 
à mes cheveux une feuille de papier pour protéger mes yeux contre la 
lumière crue, afin de mieux observer les traits de mon modèle, assis à 
contre-jour. Rosa Bonheur m'observait d'un œil un peu malicieux. 
Il parait que mon ne/ dépassait la feuille de papier, delà l'amusa extrê- 
mement. 

— Que vous êtes drôle, Anna, j'ai envie de faire votre caricature. 
Passez-moi votre calepin, de la sorte nous travaillerons toutes deux. Ce 
que je ferai sera comique. 

Elle se mit à dessiner tout en continuant de rire. Bien que ce fût à 
mes frais, je ne songeais qu'à m'en féliciter, cela ne donnait-il pas à son 
visage l'expression vive, spirituelle et mordante que j'étais si désireuse 
de reproduire. De temps en temps même, je fermais les veux pour 
graver dans mon esprit cet éclair de gaieté. Au moment où j'apportais 
le plus d'ardeur à ma besogne, Rosa Bonheur se leva en disant : 

— C'est assez pour aujourd'hui: j'ai fini. Voilà votre portrait: ce 
n'est pas mal, n'est-ce pas? 

Elle tendait la caricature. Toutes les deux nous partîmes de rire. 
Puis elle se mit en face de mon dessin pour l'examiner longuement. Elle 
ne riait plus. Mon cœur battait très tort. Qu'allait-elle dire? Enfin, elle 
se retourna et déclara avec un sourire : 

— C'est d'un sentiment charmant, tout à fait artistique. C'est plein 
de vie, je vous le dis sincèrement. Il faut montrer ce dessin à vos 
maîtres. Us en seront contents. 

Encore émue de ces éloges, j'étais mieux à même, le soir, d'accepter 
gaiement les taquineries de la bonne artiste sur ma gaucherie du matin. 

■ — Je vois que vous n'avez jamais eu de basse-cour. A Paris, du 
reste, c'est difficile. 

— Détrompez-vous, mademoiselle, dans la rue d'Assas, nous avions 
un jardin où il y avait quatorze arbres. Cela nous semblait presque la 
campagne. Nous avions une poule apprivoisée; elle se laissait caresser 
de la meilleure grâce du monde, et lorsque finalement il nous fallut la 
mettre au pot, mes sieurs et moi nous ne pûmes nous résoudre à en 
manger. 

Rosa Bonheur s'amusa beaucoup de cette histoire de poule. Elle 






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mes pinceaux, aussi avais-je une peur bleue chaque fois qu'il entrait 
dans iiiiin m sanctuaire ». tant je craignais qu'il ne barbouillât mes 
tuiles. Lorsque Nathalie ou moi nous le grondions, il nous taisait des 
pieds de nez. Ne pouvant triompher de ses caprices, je l'ai donné au 
Jardin des Plantes, où j'ai eu plusieurs lois le plaisir de le voir gambader 
dans la grande cage. 

Apres dîner, Rosa Bonheur m'a montré quelques daguerréotypes 
pris d'après elle lorsqu'elle était toute jeune tille. 

— .l'ai bien change, n'est-ce pas. mais j'ai toujours conservé l'habi- 
tude de porter les cheveux courts: je ne les axais pas plus abondants 
qu'ils ne sont maintenant ; mais, au lieu d'être blancs, ils étaient brun 
foncé, avec quelques reflets rouges. Je vous donne ces épreuves, les 
voulez-vous ': 

— Vraiment, vous me les donne/: 

— Que voulez-vous que j'en fasse, elles seront très bien entre vos 
mains; j'aime mieux que vous les ave/. Bonsoir, demain je VOUS don- 
nerai une séance. 

Mercredi, i 3 juillet. 

Ce matin, Rosa Bonheur m'a emmenée avec elle en forêt. Tandis que 

Panthère allait au pas, le long d'une allée délicieuse, mademoiselle m'a 
questionnée sur les relations que j'avais à Boston. Apres quoi elle m'a dit : 

— Vous ave/ autant de bons amis en France; moi la première. 
car je vous aime beaucoup. Vous est-il agréable que je le dise. Et vous, 
m'aimez-vous un peu, Anna? 

— Chère mademoiselle 

— Je le vois bien. Pour mon compte, je vous ai toujours porté beau- 
coup de sympathie. 

A notre retour, Rosa Bonheur m'a donne une séance pour me per- 
mettre de terminer le dessin. L'avant examiné : 

— Laissez-le comme cela, dit-elle, il est très bien et peut vous servir 
pour la peinture. 

— Je réclame encore dix minutes pour terminer l'oreille, si nous 
le voulez bien, M. Tony en sera plus satisfait. 

— Ah! dit-elle d'un ton moqueur, je vois que vous persistez à pré- 
férer ses conseils aux miens Mais vous avez raison, poursuivit-elle 

un peu nerveusement, seulement quand la « grande Posa Bonheur » 
vous dit : " Laisse/ le dessin comme cela, il est très bien d, il me semble 
que cela doit vous suffire. Du reste, la séance esl terminée, faites ce que 
vous voudrez, je monte travailler. 



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82 ROSA BONHEUR 



— Ma mauvaise humeur s'est envolée dan- les nuages. Je ne veux 
pas que vous partie/ : demain je vous donnerai une séance. 

Vendredi, 1 5 juillet. 

Mon dessin se trouvant calqué et mis sur la toile, Rosa Bonheur 
m'a donné la séance promise. 

J'ai commencé de peindre la tête d'étude. Mademoiselle en a semblé 
satisfaite, si bien qu'a la fin de la séance elle m'a dit : 

— Il faudra que vous me donniez cette étude, car je serais contente 
d'avoir quelque chose de nous. 

— Je serai bien plus satisfaite encore de vous l'offrir, car votre 
désir me rend toute fière, mademoiselle : je crains même qu'il ne me 
fasse ridiculement ambitieuse. Imaginez que je rêve déjà de voir ce 
dessin près d'une de vos œuvres, dans quelque musée 

Je m'attendais à la voir sourire. C'est au contraire avec un sérieux 
presque attendri que Rosa Bonheur répondit : 

— Mais ce serait très bien. Comme cela, nous serions toujours 
l'une à côté de l'autre. Et quand vous viendrez me rejoindre là-haut. 
— ses veux se levèrent vers le ciel. — ma mère et ma chère Nathalie 

vous tendront la main Que la vie est triste! Ah! j'aurai bien de la 

peine le jour où vous ne serez plus avec moi ; je me sentirai si seule! Je 
n'aurai plus mon Anna ! 

— Mais, mademoiselle, repris-je en lui prenant la main, je revien- 
drai l'année prochaine, au mois de mai : d'ici là. vous aurez le temps 
d'avancer quelques-uns de vos beaux projets de composition. 

Je posai mes lèvres sur la main fine que je tenais entre les miennes, 
et la lui montrant, j'ajoutai : 

— Permettez-moi de vous demander un moulage de cette main 
qui a tant travaillé et qui a exécuté de si belles oeuvres : ce sera mon 
talisman, car je suis convaincue que la main, tout comme le regard, 
porte l'empreinte indélébile de l'âme. Elle dénonce le caractère et la 
volonté. J'espère réussir à bien interpréter la vôtre dans mon portrait. 

— La main est en effet un symbole vivant de notre être, un indice 

de la vie que nous menons le fais des vœux sincères pour votre 

bonheur et votre succès. Je nous aime comme si nous étiez ma fille, 
mon enfant ! 

Elle m'embrassa, en ajoutant : 

— Dites demain à votre mère que cela me rajeunit le cœur de vous 
avoir; mais ne restez pas à Paris, revenez le soir: je poserai sûrement 
dimanche. 



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que je vois sur cette toile l'ovale de votre figure et l'expression Je vos 
yeux. Mettez-vous à côté, que je compare. 

Elle me regarda longuement. Ouvrant alors un carton, elle en tira 
un dessin : 

— Voici encore ma mère dans lui costume landais: c'est presque 
votre profil. Montrez-moi la photographie que j'ai prise de nous l'autre 
jour ; 

Il y eut un moment de silence. Au lieu de replacer la toile au tond 
de l'atelier, lace au mur. Rosa Bonheur la disposa sur un chevalet en 
disant : 

— Je tiens beaucoup à ce portrait: que de fois ma mère m'a pro- 
tégée au cours de ma vie. — Sa voix prenait un ton de tristesse très 
grande. — Je ne pourrai vous poser aujourd'hui, poursuivit-elle, laites 
ce que vous voudrez. Je viendrai vous voir vers trois heures. 

Une fois de plus, en dépit des promesses, il fallait me résigner a me 
passer de modèle. Je me mis aux accessoires. Lorsque Rosa Bonheur 
vint me retrouver, elle dit a peine quelques mots de mon travail, 
alluma une cigarette, s'étendit sur la chaise longue et se mit à contempler 
sa Foulaison. 

— Ne tinirez-vous pas votre toile pour l'Exposition de 1900? deman- 
dai-je. 

— Je le voudrais bien, mais il me faut un peintre en bâtiment pour 
couvrir le ciel. 

— Un peintre en bâtiment, v pensez-vous, mademoiselle : 

■ — Pourquoi pas, il montera plus facilement que moi sur les 
planches, et, pendant que le ciel sera encore frais, je finirai les détails 
dans la pâte. Un peintre en bâtiment peut très bien taire ce travail, vous 
ne le croyez pas ? 

— Mademoiselle, répliquai-je, voulez-vous que je sois votre peintre 
en bâtiment: Toute boiteuse que je sois, et malgré qu'il me faille une 
canne pour marcher, je suis assez alerte pour grimper sur n'importe 
quel échafaudage. Si jamais l'envie vous prend de m'engager. faites-moi 
revenir d'Amérique. 

— Ma chère Anna, c'est entendu, je vous ferai venir exprès. Si ma 
Nathalie avait vécu, j'aurais terminé la Foulaison ; elle aussi voulait 
faire ce que vous me proposez; elle était si dévouée à ma gloire! elle 
avait tant d'ambition pour moi! 

Continuant notre conversation sur la Foulaison. je demandai à Rosa 
Bonheur si elle était d'avis que, dans un tableau, les détails dussent être 
bien pousses. 



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mais aussi pour moi-même. 

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Au moment où n< 

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était un superbe ara 
Rosa Ronhei i 

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lion que je lui ai ad 



ROSA BON li El R 



Cependant, ce petit sauvage possède beaucoup de talents de société. 

Il prononce à merveille les commandements militaires : a Porte/ armes! 
\.\n^ deux, trois! » Il imite le bruit du tambour d'une façon remar- 
quable. Lorsqu'il va pleuvoir, il ne cesse de jacasser et continue de 
bavarder aussi longtemps que dure la pluie. C'est un aussi bon prophète 
que Mathieu Landsberg. 

Tout proche de l'ara s'élevait une grande cage : Rosa Bonheur 
l'entr'ouvrit et donna quelques caresses à une tourterelle blanche dont 
elle n'avait pas à craindre les coups de bec. 

— Elle me connaît bien, c'est une vieille amie, elle a près de trente 
ans. Que de souvenirs elle vous conterait si elle avait la parole ! Elle 
a été 1 amie de mes chiens, de mon aigle et de tous mes chats. 

Lundi, i 8 juillet. 

Il fait 32 degrés de chaleur! 

— Je ne puis vous poser encore aujourd'hui, me dit Rosa Bonheur. 
Faites-moi une petite pochade de vous-même, cela me fera plaisir, Je 
monte, car j'ai à retoucher un dessin pour M. Tedesco. 

Ces perpétuelles remises au lendemain me contrarient plus que je 
ne le saurais dire et je n'ai pas été maîtresse de dissimuler une petite 
moue de mécontentement, après le déjeuner, en voyant Rosa Bonheur 
se mettre à écrire. Elle s'en est aperçue, mais la manière dont elle s'est 
excusée me laisse encore pleine d'attendrissement à l'heure où je 
trace ces lignes. 

— Si je ne peux vous servir de modèle, c'est parce que j'écris a votre 
mère, me dit-elle en même temps qu'elle achevait sa lettre. Asseyez- 
vous auprès de moi. 

Et l'excellente femme me lut ce qui suit : 

By, le iS juillet 1898. 
Chère madame klumpke. 

J'éprouve le plaisir de venir vous dire combien je me suis attachée de 
Pâme et du Cœur à votre fille, mademoiselle Anna, qui est un ange de bonté. 
Malgré mon âge, car je suis plus vieille que vous-même, mon cœur est resté 
affectueux, comme était du reste celui de la mère adorée que j'ai perdue à l'âge 
de onze ans. 

J'ai aussi perdu une amie qui était mon ange gardien et depuis je luttais 
entre le désir de quitter la terre et celui d'y laisser encore quelques preuves 
du talent que Dieu m'a accordé, et voici que les nobles âmes que j'aime tou- 
jours, quoique n'habitant plus ce monde, m'envoient une amie et en même 
temps votre affection, je l'espère, et j'en ai même la certitude. Je suis heureuse 






Pcrmcti 



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ROS \ BON II HT 



Après cela, comment demander des séances? 
Vers deux heures, elle m'a priée de monter avec elle au second étage. 
pour voir son travail de la matinée. 

— Voici, dit-elle, un fusain que mes amis les Tedesco ont ramassé 
dans une vente pour pas grand'chose, en dépit de ma signature. Ils me 
l'ont apporté pour que je le retape. C'est ce que je lais, mais ni par 
amusement ni par intérêt : par pur souci de ma réputation. Car je 
déteste rafistoler ces vieilles croûtes. N'est-ce pas que c'est mauvais: 
Soyez franche, j'y tiens. 

— Je trouve, répondis-je avec hésitation, que vos bruyères si. m un 
peu routes Mais oserai-je vous critiquer? 

Sans me répondre directement, elle dit : 

— Après ma nomination comme officier de la Légion d'honneur, 
j'ai tenu à reprendre ma place au combat : ainsi que noblesse, talent 
oblige. Or. depuis quelques années, il s'était déclaré parmi les artistes 
un mouvement en faveur du pastel. Je n'ai pas voulu rester étrangère à 
ce courant ; il me rappelait des maîtres admirés dans ma jeunesse, au 
musée du Louvre, sans pourtant que j'aie jamais pris une seule leçon 
de ce genre. Cependant l'idée que l'art est un, quoique divers, m'a 
encouragée à me lancer à corps perdu dans cette spécialité. J'ai donc 
fait quatre grands pastels, qui ont été exposés l'année dernière à la galerie 
Georges Petit. A mon vif étonnement, j'ai aujourd'hui le droit de dire, 
comme le héros de Corneille : « Mon premier coup d'essai, ce fut un 
coup de maître. » Tenez, voici la photographie du Parc aux moutons, 
celles des Bisons dans la neige, du Cerf dans la brume. Cela vous plaît-il ? 

Je ne songeai pas à dissimuler mon admiration. 

— Vous voyez que votre vieille amie ne manque pas de poésie! 
Croyant voir dans ces paroles quelque chose comme un reproche. 

je répondis un peu confuse : 

— Vous ai-je froissée par mon observation de tout à l'heure ? Je 
n'aurais pas dû vous critiquer. 

— Tout au contraire, reprit-elle, vous m'avez témoigné là un senti- 
ment de sincère amitié. Je veux vous donner ces trois photographies, 
après v avoir mis une dédicace. El maintenant, aile/ travailler. 

A six heures. Rosa Bonheur est entrée comme un ouragan dans 
l'atelier : 

— Je suis contrariée, c'est une journée de perdue, j'ai abîme cette 
méchante croûte; j'ai envie de me taire sauter la cervelle. 

— Attende/ que le portrait soit termine, fis-je en riant. 

— Je suis en nage, j'ai envie de me noyer. 



9 o ROSA RONHEIR 



— Comme Ophélie • Il me semble que la mort la plus digne d'une 
grande artiste, d'une Rosa Bonheur, c'est d'expirer comme le Titien, le 

pinceau à la main. 

— C'est vrai, lit-elle en relevant fièrement la tête, mais venez voir 

combien j'ai raison d'être contrariée N'est-ce pas que j'ai abîmé cette 

croûte ? 

Rosa Bonheur axait tout simplement transformé la •< vieille croûte » 
en un pastel délicieux. 

— N'êtes-vous pas d'avis, fis-je en riant, que le- grands artiste-- t'ont 
toujours bien quand ils sont mécontents d'eux-mêmes? 

Elle me répondit avec un sourire : 

— Je vois que vous avez l'oeil juste, je reprends de l'énergie. Ah! 
je désirerais faire encore tant de belles choses. 

— Pourquoi ne les feriez-vous pas: répliquai-je. 
Elle ne répondit rien. 

Mercredi. 20 juillet. 

Ce matin, malgré l'averse, Rosa Bonheur est sortie avec Panthère. 
son domestique et ses deux chiens. Elle est rentrée à neuf heures, toute 
trempée. 

— Oh! ce n'est rien, dit-elle, je me suis promenée sous la pluie. 
L'effet de cette atmosphère grise était ravissant. Monte/ avec moi. nous 
allons faire du feu pour me sécher. 

Pendant que la flamme pétillait dans l'âtre, elle a pris à la main son 
travail d'hier. 

— Le pastel pour M. Tedesco est terminé, je n'y touche plus, .le 
vais travailler à mes bœufs rouges. 

Il v avait auprès d'elle une étude de cheval. 

— Ceci \ous plait-il : demanda-t-elle. Laites-moi donc une copie 
de ce cheval, je yeux voir comment nous vous en tirerez, .le vous don- 
nerai le mien et je garderai le vôtre. Je nous mettrai aussi une dédicace. 
Je veux que vous ayez un souvenir de moi. 

— L'est trop, beaucoup trop! 

- Vous voulez donc me froisser: Quand vous serez à Boston, ma 
chère Anna. VOUS penserez bien quelquefois a moi : VOUS ne m'oublierez 
pas tout à lait, n'est-ce pas: 

— Comment pourrai-je jamais vous oublier, mademoiselle : Je tra- 
vaillerai en pensant à vous et je m'efforcerai, par mes efforts, de mériter 
l'intérêt que VOUS me témoignez. 






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vient joliment bien. Vous l'enlèverez avec une bonne exécution dans le 
grand tableau. Demain, cependant, je veux travaillera mes bœufs rouges. 
Car Rosa Bonheur est en pleine période d'inspiration depuis quelques 
jours, et il me semble que. .si elle me facilite peu l'achèvement Je mon 
travail, c'est apparemment qu'elle n'entend pas perdre des heures pré- 
cieuses. Aussi bien suis-je résolue a interrompre mon séjour à By, SOUS 
prétexte de montrer son portrait à M. Tony, après-demain samedi, jour 
de réception. Rosa Bonheur a consenti et m'a promis de poser encore 
une lois avant mon départ. 

Vendredi, 22 juillet. 

Pendant notre promenade en foret. Rosa Bonheur m'a dit : 

— Est-il réellement nécessaire que vous allie/ demander conseil a 
M. Tony? Vous avez donc besoin d'autres avis que les miens: 

Je ne répondis rien ; elle ajouta : 

— Je croyais que votre admiration pour moi était sincère: mais je 
m'aperçois que vous n'avez que de la pitié pour votre vieille amie. 

- Delà pitié! m'écriai-je, j'ai toujours eu une fervente admiration 
pour VOUS, mademoiselle, et pour votre talent; ce serait plutôt de 
l'envie que je devrais ressentir en face de votre gloire. Depuis que je suis 
ici, à peindre votre portrait, vous êtes si bonne, si affectueuse pour 
moi, que vous me laites oublier le peintre de génie, pour ne me laisser 
aimer que la femme. C'est votre faute si parfois j'oublie la distance qui 
me sépare de la grande artiste à laquelle je devrais davantage d'égards... 

— Laissez donc là votre « grande artiste ». lit-elle avec quelque 
impatience, et aimez-moi pour moi-même. 

— C'est ce que je fais, mais vous ne voulez pas le croire. 

— J'ai été tellement adulée à cause de mon talent qu'il m'est diffi- 
cile de penser que je suis aimée un peu pour moi-même mais peut- 
être que nous , vous êtes sincère ! 

— Je le suis, croyez-moi. Le souvenir des jours heureux que j'ai eu 
le privilège de passer auprès de vous restera ineffaçable, quelque vaste 
que soit l'Atlantique qui nous séparera l'une de l'autre. 

Après un moment. Rosa Bonheur arrêta la voiture. 

— Chère Anna, me dit-elle, je voudrais vous faire aimer le paysage, 

on éprouve tant de sensations émouvantes en l'étudiant Dans nos 

promenades en forêt, je m'aperçois avec plaisir que VOUS savez appré- 
cier les tons délicats de l'atmosphère mystérieuse du matin. Si peu 
d'artistes ont réussi à rendre cet effet! Pourquoi ne vous créez-vous pas 
un genre nouveau '-. 






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«.I imagination, ih.un il m 
sous les yeux, «i je veux ti 




,! ROSA BONH I i R 



— Voilà ce que c'est de n'avoir pas fait assez d'études, l'imagina- 
tion ne se développe pas. Passez-moi mon costume bleu et « pioche/ » 
bien. 

Apres dîner, je me suis mise à emballer ma toile: ce que voyant, 
Rosa Bonheur m'a ordonnée de la laisser ici et de n'emporter que les 
études. Elle parlait d'un ton un peu vexé : 

Est-ce que vous dédaignez mes L < rnseib :- Avez-v< »us plus confiance 
en M. Tony qu'en Rosa Bonheur? 

— Vous êtes donc jalouse de .M. Tony ? ai-je répondu un peu 
piquée. 

— Anna, vous êtes méchante. Vous ne comprenez donc pas combien 
je vous estime. 

— Pardonnez-moi, je vous en prie. 

— C'est bien, n'en parlons plus: mais lorsque vous serez à Paris, 
je vous engage à relire la lettre que j'ai écrite a votre mère il v a une 
semaine. Bonsoir ! 

J'eus de la peine à retenir mes larmes. Qu'ai-je donc lait pour la 
froisser ainsi • 

Samedi, 23 juillet. 

Ce matin, au moment où j'allais partir. Rosa Bonheur m'a engagée 
à revenir ce soir. 

— Ne voudriez-vous donc pas prendre un peu de repos- Laissez- 
moi ne revenir que dans quatre ou cinq jours. 

■ — Non, non, dit-elle, je veux que vous continuiez le portrait: je 
vous poserai demain A ce soir, n'est-ce pas? 

Une fois de plus mes dispositions étaient à vau-l'eau. Je revins pour 
dîner, selon son désir. Elle m'attendait sur le perron. 

— 11 me semble, dit-elle en m'embrassant, que vous êtes partie 
depuis dix jours. Vous m'avez bien manque : aussi, pour me distraire, 
j'ai choisi quelques études pour commencer un nouveau tableau. 

Elle ajouta d'un ton malicieux : 
- Eh bien, Miss Anna, qu'a dit le beau Tony? 

Ce n'est pas sans une certaine anxiété que je dus lui dire la surprise 
éprouvée par M. Robert-Fleury de ne me voir lui présenter que des 
études, alors qu'il croyait le portrait achevé. Sur les deux études elles- 
mêmes, son impression était que le dessin valait mieux que la peinture. 

— Je ne suis pas de son avis, interrompit Rosa Bonheur d'un ton 
hautain. Quels reproches vous a-t-il laits pour l'étude peinte: 

— Il trouve que les ombres sous les cheveux, prés de l'œil, du ne/. 









I 







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\«>u>. lutin- 

1 



ROSA BONHEUR 



que je venais de subir, je me demandais quel accueil allait bien être lait. 
par ce caractère volontaire et un peu vif, à la suite des opinions de 
M. Tony Robert-Fleury, car s'il avait examine avec intérêt les photo-: 
graphies que j'avais laites récemment de Rosa Bonheur, celle où l'illustre 
artiste en blouse est debout, tenant sa palette à la main et la couronne 
de lauriers sur la tête, l'avait tout à fait enchanté. 

- Voilà ce qu'il faudrait faire! s'était-il écrié. Si vous en avez le 
courage, recommence/ votre travail. Abandonne/ la pose assise, prenez 
celle-ci. elle a infiniment plus de caractère. Du reste, vos études de tète 
pourront servir; elles sont dans le même éclairage, et les séances que 
Rosa Bonheur vous aurait encore données sur le premier portrait, vous 
les mettre/ sur celui-ci ; seulement, loue/ un atelier, soit à Moret. soit a 
Paris, vous serez bien plus libre et plus indépendante qu'en restant à Bv. 
.le n'avais pas dissimulé combien j'hésitais à soumettre un tel chan- 
gement de plans à Rosa Bonheur: il prit alors la photographie et écrivit 
au dos : 

Admirable ! ! ... C'est connue cela que le portrait doit être fait. 

Tony Robert-Fleury. 

Tout en montant à l'atelier, je priai timidement Rosa Bonheur de 
jeter les veux sur ces courtes lignes : 

— Qu'est-ce que tout cela veut dire : s'écria-t-elle en s'arrêtant. 
C'est en blouse maintenant qu'il me veut ? Ne m'avez-vous pas dit qu'il 
trouvait très bien la première étude assise en costume féminin ï 

■ — C'est vrai, mais cette épreuve l'a littéralement ravi ; voici pour- 
quoi il m'a fortement engagée à changer la pose et à prendre celle de la 
photographie, 

— Oh! non. par exemple, reprit Rosa Bonheur avec un peu d'irri- 
tation ; il faut finir le portrait que vous avez commencé et qui marche 
déjà très bien. 

— Cependant, mademoiselle, il ne s'agit pas de faire deux portraits, 
mais un seul. 

— Et l'Exposition de Pittsburg? 

— Cela ne fait rien, l'important est que je fasse un bon portrait de 
vous. Croyez-moi, chère grande artiste, je n'abuserai pas de votre bonté, 
j'ébaucherai la toile dans un atelier que je louerai à Paris ou à Moret. 
Quand j'aurai suffisamment avancé mon travail, je reviendrai à Bv : les 
séances que vous m'auriez données sur le portrait assis me suffiront 
amplement pour cette nouvelle toile, au succès de laquelle je tiens, en 



9 8 



h' OSA HO Mil I [< 



raison même de 1 amitié que vous voulez bien me porter. Toutes mes 
études peuvent servir, puisqu'elles sonl dans le même éclairage. M. Tony 
a dit que je devais faire tout au monde pour réussir un beau portrait, et 
c est pourquoi il a écrit ce mot. Il trouve la pose superbe. « C'est impos- 
sible d'en trouver une plus parfaite comme tenue et comme éclairage », 

m'a-t-il dit. Me le permettrez-vous, chère mademoiselle: 

Rosa Bonheur m'avait laissée parler sans rien repondre. 

— Et qu'est-ce que M. Tony a pensé de la couronne de laurier 
qui est sur ma tète r 

— J'ai dû lui raconter la petite scène de l'autre jour, cela l'a fait 
sourire. 

— Lui avez-vous dit où je l'avais placée et le voeu que j'avais 
exprimé ? 

— Non, mademoiselle. 

La voix de Rosa Bonheur se lit grave : 

— N'oubliez jamais que j'attache à cette simple couronne une- 
importance plus grande que vous ne pouvez le croire. 



Dimanche, 24 juillet. 

— J'attends aujourd'hui ma nièce, son mari et leur rils Jean, m'a 
dit ce matin Rosa Bonheur en entrant à l'atelier. J'ai commande hier 
une voiture chez Lazare; voudrez-vous venir avec nous? Nous irons 
à Barbizon, votre vieux Barbizon, dont vous m'avez parlé si souvent. 
Vous me montrerez l'atelier de Rousseau, celui de Millet, l'auberge de 
la Clef d'Or, où vous avez travaillé pendant plusieurs êtes. 

Pouvais-je ne pas accepter: Et pourtant je regrettais la séance pro- 
mise. 

M. et M mc Launay ne tardèrent pas à arriver. Nous montâmes en 
voiture aussitôt déjeuné. 

Passant près des gorges d'Apremont, Rosa Bonheur a déclaré que 
c'était la contrée la plus grandiose de la forêt. 

— C'est ici, ajouta-t-elle, que Diaz, Rousseau et tant d'autres ont 
travaillé si longtemps; mais que de sujets il reste encore à peindre. 

A Barbizon. dans l'atelier vide de Théodore Rousseau, comme je 
déplorais l'état d'abandon dans lequel se trouvait la pièce où cet illustre 
artiste avait conçu tant de chefs-d'œuvre, Rosa Bonheur, en veine de 
bonne humeur, s'approcha d'un énorme tas de haricots qui s'élevait 
dans un coin, en prit quelques-uns, les joignit à un morceau de plâtras 
qu'elle détacha de la muraille lézardée, et me tendit ces objets en disant 



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— Oh! dis-je, laissez cette palette comme elle est: je voudrais la 
conserver telle qu'elle vous a servi : les deux laces me seront une source 
d'inspiration lorsque je serai retournée a Boston. 

— Vous m'aimez donc bien avec sincérité? 

— Oui, croyez-le. 

Elle me regarda, comme pour scruter au plus protond de ma pensée. 

— Je ne puis croire que VOUS m'aime/ sincèrement. Depuis quelques 
jours, j'ai beaucoup réfléchi. En me regardant dans la glace, je me suis 
dit : " Tu n'es qu'une vieille folle! » 

— Mademoiselle, fis-jeen me recriant, le souvenir des jours que j'ai 
passés sous votre toit sera pour moi impérissable, et c'est avec une 
émotion bien sincère que je les revivrai quand je serai loin de vous. 

Depuis cette conversation, j'ai fait des études de plein air; Rosa 
Bonheur a travaillé dans son petit atelier, mais nous nous sommes 
parle à peine. Je remarque seulement que parfois elle me regarde avec 
une fixité extrême. 




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ROSA BONHEUR 



Mon cœur battait à tout rompre, et l'émotion m'étreignait la gorge 

au point que je ne trouvais rien à répondre. 

— Vous hésitez, Anna, vous ne me dites rien '-. Ah ! peut-être avez- 
vous laissé quelque amoureux de l'autre côté de l'Atlantique ? S'il en est 
ainsi 

— Non! non! ce n'est pas cela qui m'arrête!.... 

— Alors, qu'est-ce donc qui vous arrête : Vous pourrez travailler 
bien mieux ici qu'à Boston, je guiderai votre pinceau, vous partagerez 
mes inspirations. Et vous me rendrez la vie heureuse 

Les larmes coulaient de mes yeux : je repondis enfin : 

— C'est trop de bonheur pour moi ! Tout ceci est si inattendu, si 
imprévu! Donnez-moi le temps de réfléchir! le vous aime profondé- 
ment, je voudrais taire tout pour que vous soyez heureuse ; mais que 

penseront votre famille, vos amis? Ils diront : « Voyez cette jeune Amé- 
ricaine, comme elle s'est habilement introduite auprès de M" e Rosa 
Bonheur ! » 

— Assevez-vous ici et écoutez-moi. Vous me demandez ce que pen- 
sera ma famille : Ah ! mon enfant, vous oubliez que j'ai soixante-seize 
ans, que je ne suis plus jeune comme vous, qui avez encore une mère 

et des sœurs pour vous aimer Depuis la mort de M Micas et de sa 

fille, je ne me connais plus de parents : ces deux femmes constituaient 
ma véritable famille. Il me reste sans doute mon frère Isidore, quelques 
neveux et nièces 

— Ne seraient-ils pas heureux de vivre auprès de vous? 

— Oh! Anna, pour vivre l'un auprès de l'autre, il faut ressentir une 
sympathie mutuelle, et avoir les mêmes idées. Ma famille ne m'a jamais 
consultée dans ses affections; je suis libre de faire ce que je veux. Croyez- 
vous que si mon frère Isidore voulait prendre chez lui un ami. il vien- 
drait me demander si cela me fait plaisir- Vous êtes vraiment trop 
naïve, je n'ai de compte à rendre qu'à moi-même. Quant à mes amis, 
ils ne verront certainement que du bien à votre présence à Bv. puisqu'ils 
sauront que vous me rende/ la vie moins amère. 

— (mère mademoiselle, vous n'avez donc personne autre que moi? 

— Plus d'une fois, il est vrai, certaines de mes amies m'ont fait 
comprendre qu'elles seraient charmées de remplacer ma chère Nathalie... 

Mais sans la sympathie profonde qui doit exister de part et d'autre 

.1 ai préféré vivre seule, toute seule Vous hésite/ encore. Anna, vous 

ne dites rien : 

J'aurais voulu me jeter dans ses bras, mais je n'osai. 

— Je \ous en prie, laissez-moi réfléchir, répondis-je suffoquée. 



— Allez, mu 
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— (>h ' mon ent.mt. 
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p.iiis rc Nathalie . mais mon 

v|iie je lis J.uis ton 



ko. -A i!oMii-;n< 



resteras avec moi, n'est-ce pas, Anna? Dis-moi que tu m'aime-- et 

que tu resteras 

— Oui, je vous aime et je resterai. 

— C'est Jonc vrai ! s'écria-t-elle en me --errant dan- ses bras. 
Pendant un long instant, nous mêlâmes nos larmes. 

- Laissez-moi me reposer, fit-elle enfin, je suis fatiguée, mais com- 
bien heureuse! Bonsoir, mon Anna! 

Voici qu'il est près de minuit, .le tremble encore d'émotion en écri- 
vant ces pages. Puis-je dire tous les sentiments que je sens dan- mon 
cœur. En vérité, je ne peux croire à cette félicité inattendue de devenir 
l'amie, la fille d'adoption de Rosa Bonheur. 

Dimanche. ? i juillet. 

Posa Bonheur était fatiguée ce matin. 

— Je n'ai pas beaucoup dormi, me confia-t-elle pendant notre pro- 
menade en voiture. Ne croyez pas que ma proposition d'hier soit l'effet 
d'une décision prise à la hâte. Je vous ai souvent observée et questionnée 
sans que vous vous en doutiez. Plus je vous connaissais, plus je vous 

aimais Avec quelle satisfaction je m'apercevais que vous admiriez la 

nature de la même manière que moi. que vous partagiez mes idées 
artistiques, que vous étiez, en communion avec mes convictions reli- 
gieuses le cherchais à savoir si vous étiez libre de vos actions, si 

vous aviez de la sympathie pour mon pays; enfin, si vous aimiez la 

vieille Rosa Bonheur non seulement pour sa peinture, mais aussi 

pour elle-même Que notre vie sera heureuse désormais! mais vous 

pleurez 

— Il me semble que je vis dans un rêve 

— Non, mon Anna, c'est une belle réalité le vais prévenir mes 

amis 

■ — Ne voulez-vous pas me permettre, auparavant, décrire à ma 
mère, et d'attendre sa réponse; 

■ — Si \ous le Nouiez. 

Je me suis retirée dans ma chambre, pour songera la façon dont il 
va me falloir annoncer cette nouvelle à ma mère. Il vaut mieux, je crois, 
que j'aille la lui faire connaître de vive voix. 

Dans l'après-midi, M. Tedesco est venu à la maison avec sa fille. 
La figure de Rosa Bonheur était rayonnante, cependant elle n'a dit 
mot, suivant sa promesse. M""-' Gauthier est venue aussi; nous avons 
parle peinture et de quantité d'autres choses, mais de nous. rien. 

M. Tedesco a été enchante du tableau des Bœufs rouges. Apres 



ROSA BON III [ R 



5011 départ, j'ai montre à Rosa Bonheur la lettre que j'ai reçue de 
M. Tony Robert-Fleury, en réponse a celle par laquelle je lui avais 
annonce qu'il m'était permis de faire deux portraits. Il m'en félicitait 
dans les termes les plus cordiaux et remerciait mademoiselle de -on 
invitation. 

— .lai bien été un peu jalouse de votre maître, dit Rosa Bonheur 
en me rendant la lettre, car il me semblait que vous prêteriez ses avis 
aux miens. La modestie avec laquelle il vous offre ses conseils à l'avenir 
me touche infiniment. Son père a laissé à la postérité de bien émouvants 
tableaux d'histoire. C'était un homme éminent. Il a présidé, pendant 
plusieurs années, la distribution des prix de la modeste école de dessin 
pour jeunes tilles que j'ai dirigée. Je serais enchantée de dire au fils 
que je n'ai pas oublié la bonté de son père pour la jeune artiste que 
j'étais alors. 

Mardi, 2 août. 

Hier matin, auprès du Long-Rocher, le cabriolet suivait lentement 

une allée sablonneuse, longeant ces grandes masses si bizarrement cou- 
vertes de mousses et entourées de bruyères; Rosa Bonheur relâcha les 
guides. 

— Regardez, Anna, ces vieux genévriers! ces bouleaux qui font 
une touche brillante dans cette belle nature : souvent, parmi les vieux 
arbres, il en est qui semblent morts; mais voici que, réchauffée par un 
soleil bienfaisant, la sève monte soudain; alors, du milieu des branches 
mortes, il en surgit une nouvelle qui se charge de feuilles. N'avez-vous 
pas vu cela bien des fois sur les marronniers des Tuileries et des Champs- 
Elysées ? Le vert tendre de ce rameau est d'autant plus apparent qu'il 
est entouré des tons violacés de l'arbre mort. Ainsi, ma chère Anna, 
mon vieux cœur s'est réveillé auprès de votre jeunesse. 

Je rêve pour vous de grands succès. Je veux que vous arriviez a 
taire le paysage comme je le vois, dans la brume, avec cette atmosphère 
mystérieuse. Il ne faut pas pour cela, bien entendu, que les portraits 
soient négligés, mais créez-vous un genre 

Vous avez un œil lin, ne vous laissez pas trop influencer par les 
autres artistes; agissez d'après votre sentiment, copiez naïvement : faites 
des études, des pochades de deux heures, pas plus, et avec cela vous 
composerez vos tableaux. De la ligure en plein air, des notes rapides de 

paysages le vous aiderai : je vous ferai partager mon expérience. Je 

veux que vous vous imposiez et qu'un jour vous soyez digne d'être à 
côté de moi. 



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un critique dont j'estime infiniment le 
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Maintenant que \ 
pré> enir M k: in . 



I0 ROS \ B0NH1 U R 



Cel après-midi, Rosa Bonheur a écrit à ma mère : 

By, 2 août 1898. 

Chère madame Klumpke, 

Je vous adresse cette lettre, d'abord pour vous exprimer ma gratitude pour 
l'affectueuse lettre qui a fait réponse à la mienne, et je joins cette lettre à celle 
de votre chère Anna, ma chère confrère comme artiste peintre, pour vous faire 
part de mes sentiments de profonde amitié pour mademoiselle votre tille, dont, 
bientôt pendant deux mois, j'ai pu apprécier la nature loyale, franche et hono- 
rable. Partageant les mêmes idées et malgré la différence de nos âges, je lui ai 
proposé de vivre toutes les deux de la même vie heureuse de travail et de calme, 
continuant cette même existence que nous vivons depuis qu'elle est venue ici 
faire mon portrait. Dans sa lettre. M 1 ' Anna vous fait part de nos projets. 

Quant à moi, chère madame Klumpke. je vivais bien seule et bien décou- 
1 âgée de cette vie, depuis que j'ai eu le malheur de perdre la meilleure et la plus 
vénérée des amies, M"" Nathalie Micas, que rien ne peut me faire oublier: mais 
je sens que la bonne affection que je crois partagée par mademoiselle votre fille 
me fera retrouver, jusqu'à la fin de ma vie. le bonheur du travail et le désir dé- 
laisser encore quelques juins de succès artistiques avec l'estime des nobles 
cœurs. 

Croyez, je vous prie, chère madame, à n 1 sympathie et veuille/, me consi- 
dérer un peu comme une de vos tilles. 

R. Bonheur. 

Mercredi, ? août. 

Ma mère a dû recevoir ce matin la lettre de Rosa Bonheur en même 

temps que la mienne. Ou'a-t-clle pu en penser : 

Après dîner, j'ai aidé ma vieille amie à faire quelques agrandisse- 
ments de vues de la forêt. 

ÊteSrVOUS heureuse, Anna, de rester auprès ele moi : m'a-t-elle 
dit. Ne regrettez-vous rien • Bien sûr, n'avez-vous personne là-bas. en 
Amérique, qui VOUS aimer 

— Si, répondis-je en riant. J'ai même été demandée en mariage 
avant mon départ de Boston, et mon prétendant a promis d'attendre la 
réponse jusqu'à mon retour Rassurez-vous, mademoiselle, j'ai beau- 
coup d'amis, mais je ne me marierai jamais. 

— S'il nous reste quelques hésitations, n'est-ce pas. c'est à cause de 
ce que ma famille ou mes amis pourront penser: 

— C'est vrai, répondis-je. car ils croiront toujours que c'est par 
intérêt et non par affection que je reste auprès de vous 

— Mais, Anna, VOUS avez assez de talent pour ne pas être une charge 
pour moi; vous ferez comme Nathalie, vous partagerez certains frais de 













.1 l'.n is, ch bii 

plein .m ; il \ .1 ioni \ 

ma / 



ROSA BONHEUR 



mon Anna C'est une alliance qui n'entraînera de responsabilités que 

pour nous-mêmes. Nous travaillerons bien: nous gagnerons notre vie 
chacune de notre côté. Nous nous donnerons les jouissances que nou> 
pourrons nous procurer par notre travail. Depuis que je sais que vous 
reste/ avec moi, je prends intérêt a tout, je veux m'occuper de tout. 
J'entends qu'on vous respecte et qu'on vous obéisse comme à moi-même. 
Quand nos deux toiles pour l'Exposition de Pittsburg seront terminées. 
nous ferons des changements dans la maison, nous nous installerons 
pour l'hiver. Avec quelle ardeur nous allons a piocher » ! Dieu m'ai- 
dera à guider vos inspirations. A votre âge, je « piochais » terme. Je veux 
qu'un jour vous soyez digne d'être à côté de moi. 

— Mais VOUS, VOUS êtes arrivée au sommet de la gloire. 

— Au sommet de la gloire. — elle hocha la tête, — on n'y arrive 
jamais. Quoi qu'on fasse, il reste toujours à l'artiste quelque chose à 
perfectionner. Vous verrez comme vous deviendrez forte. C'est main- 
tenant mon unique, mon plus ardent désir, je veux faire de vous une 
seconde Rosa Bonheur. 

— Chère grande artiste ! m'écriai-je. vous n'y pensez pas. je ne peins 
pas des animaux, mais des hommes. 

— Est-ce que les hommes ne sont pas des animaux, lit-elle en sou- 
riant. Mais considérons la question de plus haut, que l'on peigne de> 
hommes, des animaux ou des paysages, ce sont les mêmes principes qui 
s'appliquent dans tous les cas. En disant que je veux faire de vous une 
seconde Rosa Bonheur, je ne prétends pas dire que vous ferez un second 
Marché aux chevaux. Je sais bien que vous resterez toujours Anna 
Klumpke, avec votre propre personnalité; mais, en suivant ma méthode 
de travail, vous gravirez un degré de plus. 

— Chère amie, vous n'avez pas besoin d'invoquer l'amour de l'art 
pour me taire chérir une situation qui me permettra de recevoir chaque 
jour vos précieux enseignements. Si l'on m'accuse de demeurer auprès 
de vous par raison d'intérêt, eh bien, puisque vous m'aimez, ce que 
l'on dira me sera indifférent. Ma conscience est pour moi. 

— Ne suis-je pas là pour vous défendre. Anna- Ma famille me 
connaît. Il est bien naturel que nous nous soyons attachées l'une à 
l'autre ? Nous avons les mêmes pensées sur ce qui est beau dans la nature: 
nous défendons les mêmes idées, nous ressentons les mêmes sympathies. 
Vous me rendez la force et l'entrain nécessaires pour faire encore de 
belles choses. On comprendra tout cela. 

A l'égard des personnes de ma famille, de mon frère, de mes neveux. 
de mes nièces, vous serez gentille et aimable, n'est-ce pas: mais je vous 



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ii2 «OS \ BON HE I i 

■ Oh! ma chère amie, pourquoi parlez-vous Je la mort: Mais 
vous savez bien comme je serai heureuse de travailler avec vous. Je 
\i\ re auprès de vous. 

- Vous êtes assez résolue pour vous engager à ne jamais me quitter: 
Oui, certainement, et vous pouvez être assurée que je tiendrai 
religieusement ma parole: ni mère, ni sœurs, ni personne n'auront la 
puissance d'influer sur ma décision. 

— ■ Ce sera un pacte, un vrai pacte, lit-elle en riant. 

Comme celui de Méphistophélès lorsqu'il demande a Faust de 
lui abandonner son âme, répondis-je en riant aussi. 

— (Test ainsi que je l'entends. La chose est décidée, n'est-ce pas: Ce 
sera le mariage divin de deux âmes : 

— Puisque vous m'adopte/ dans votre cœur, je vous serai toujours 
fidèle. 

— Merci. Anna, je sais maintenant que vous ne me quitterez pas. 
quoi qu'il advienne. Vous me rendez bien heureuse, car lorsqu'on a d\.i 
(aient et qu'on est vieille comme moi, il est difficile de croire qu'on est 
aimée pour soi-même. J'espère que vous ne regretterez jamais d'avoir 
renonce au mariage pour rester auprès de la vieille Rosa Bonheur. 

Vendredi, 5 août. 

Rosa Bonheur attend pour demain la visite de M. Lefèvre de 
Londres, de sa femme et de sa fille. Demain aussi viendra la réponse 
de ma mère, cl l'impatience que j'éprouve de la connaître ne va pas 
sans une certaine inquiétude. 

Samedi, 6 août. 

Déjà les invités étaient arrivés lorsqu'au moment de nous mettre a 
table, nous avons reçu chacune une lettre. Rosa Bonheur et moi: le 
temps nous a manque pour nous communiquer nos impressions. Durant 
le déjeuner, mademoiselle a lait à elle seule presque les Irais de la 
conversation. \ mettant toute sa bonne grâce et tout son charme. Nous 
avons ensuite passé à l'atelier, et Rosa Bonheur a promis à M. Lefèvre 
de terminer prochainement le tableau des Chevaux sauvages. 

— Vous pourrie/ l'exposer en même temps que le portrait que lait 
Miss Anna, ajouta-t-elle. 

M. Lefèvre regarda longuement mon travail, et donna son assen- 
timent à la proposition. 

— Nous avons trouvé, mon mari et moi. Rosa Bonheur beaucoup 
plus gaie que la dernière lois que nous l'avions vue, me dit M" u Lefèvre 






quand 

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m, V B0NHEU1 

Cette lettre est très affectueuse, sans doute, mais ce n'est pas du 
tout ce que j'attendais. La vôtre est-elle plus favorable a nos projets? 

— Non. hélas! répondis-je. Je vais vous la traduire. 

— Votre mère s'imagine que la proposition que je vous ai laite n'est 

pas sérieuse, fil Rosa Bonheur quand j'eus terminé. File n'approuve 
pas que vous renonciez à la situation que vous vous êtes créée à Boston. 
l'ui qu'elle vous donne rendez-vous pour mercredi prochain chez votre 
soeur la doctoresse 1 , nous lui porterez une nouvelle lettre de moi. 

Vendredi, i 2 août. 

Les journées que je viens de passer ont été des jours de lutte et 
d'anxiété. 

Mercredi, au moment de partir pour Paris, Rosa Bonheur m'a 
remis un pli ouvert en disant : 

— Vous lire/ ce que je dis a votre mère, (le n'est pas une réponse 
a la lettre que j'ai reçue, mais a celle qu'elle vous a envoyée. Pénétrez- 
vous bien des raisons que je lui donne, afin de vous détendre et de la 
convaincre. Souvenez-vous que je ne pourrais plus vivre sans vous; 
votre famille ne me connaît pas comme nous 

— Ne vous tourmentez pas. répliquai-je. soyez persuadée que je ne 
vais pas à Paris pour y chercher un consentement dont je n'ai plus 
besoin, puisque j'ai engagé ma parole de ne jamais vous quitter 

— Qui sait! s'écria Rosa Bonheur, si votre famille ne se laissera 
pas influencer par la mauvaise opinion qu'a le monde, en général, des 
femmes qui vivent ensemble. C'est contre ces préjugés que j'ai lutte 
toute ma vie. Heureusement, j'ai trouvé en vous l'interprète dont j'ai 
besoin pour que la postérité me juge avec impartialité. 

Si vous vous sentez faiblir, partez : mais songez, mon Anna, que 

c'est ma mort que vous signerez en abandonnant la vieille Rosa Bonheur. 

Quelques heures plus tard, j'étais au milieu des miens, et la lettre 
dont je m'étais .hargee lut lue à haute voix. 

By, par Thomery, S août 189S. 
Chère madame, 

.le réponds, ainsi que je dois le faire, sincèrement et loyalement, à votre 
lettre du 5 août. 

.Ma proposition à M llc Anna, votre fille aînée et aimée, n'est pas faite à la 
légère; à mon âge. — et je suis beaucoup plus âgée que vous-même, chère 
madame Klumpke, — on connaît tout de la vie. Je sais qu'il est juste et 

1. M""' Jules Déjeriné, née Augusta Klumpke. 






■ 







compogm v 

ment! 



,,6 ROS \ BONHEl R 



i chacune notre indépendance, car je crois, Dieu merci, avoir trop de fierté 

et d'honneur pour m'imposer en quoi que ce soit. Miss Anna est libre comme 

i et je suis la première à penser comme vous, chère bonne mère que vous 

êtes: j'engage votre chère Anna à garder son atelier de Boston et ses relations 

distinguées. 

Votre chère lettre ne peut que me faire vous estimer davantage, car il entre 
dans mon vieux cœur un peu de sentiment maternel pour votre Anna. Qu'elle 
vous consulte donc, ainsi que ses sœurs; je n'en suis nullement fâchée, au 
contraire ; c'est très sérieux, et avant tout j'aime votre chère Anna pour elle- 
même, je vous en donne ma parole d'honneur. 

Elle vous remettra après-demain elle-même cette lettre, ne voulant rien 
déterminer avant vos conseils. Je sais ce que vaut votre famille, illustre par vos 
filles, qui sont toutes des femmes de haute intelligence et du meilleur monde ; 
moi. chère madame, je ne suis guère mondaine: mais, par mon talent et mon 
honneur, je suis digne d'être l'amie de votre famille comme de vous-même. 

Voilà tout ce que je puis vous dire, je sais que vous êtes la meilleure des 
mères, et j'éprouve pour vous affection et respect. 

Rosa Bonheur. 

Sauf ma sieur Dorothée, qui. après m'avoir donné raison, sortit 
aussitôt de la pièce, tout le monde se tourna contre moi. Je ne m'at- 
tendais pas à ce blâme presque unanime, et j'en fus péniblement affectée. 

Dans un esprit que je ne saurais évidemment que louer, mon beau- 
frère 1 insista sur le sacrifice que je faisais de ma situation à Boston, 
dépeignant d'une façon brillante l'avenir artistique qui m'attendait dans 
mon pavs. 

— Qui vous dit que ce n'est pas un caprice passager de vieillard. 
Un prétexte quelconque ne la fera-t-il pas changer d'idée un jour ou 
l'autre? Kt si vous cesse/ de nous accorder, comment vous tirerez-vous 
de la situation dans laquelle vous vous mette/. Songe/ qu'elle est sur le 
déclin de la vie. 

— Si par malheur nous nous brouillons, repliquai-je. je retournerai 
à Boston. Grâce à l'expérience que j'aurai acquise auprès d'une artiste 
si justement populaire dans toute l'Amérique, il ne me sera pas difficile 
de trouver des portraits. J'aurai, en outre, la ressource de fonder un 
cours dans lequel j'enseignerai aux jeunes filles ce que j'aurai appris 
auprès de l'incomparable Rosa Bonheur. 

— Je ne doute pas. dit ma mère, que tu ne sois capable de recon- 
quérir i\n rang artistique aux États-Unis, mais as-tu réfléchi à la situa- 
tion qui sera la tienne chez Rosa Bonheur: Il me semble que tu es trop 
lière pour accepter les fonctions Je demoiselle de compagnie. 

— Certainement, répondis-je, mais j'ai un rôle plus glorieux à 

i. Le IV Jules Déjerine, aujourd'hui professeur à la Faculté de médecine 



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Ce malin. Rosa Bonheur a écrit à ma mère : 



Bv. le 12 août i* 



Chère madame Klumpke, 



Depuis hier, depuis le retour de votre chère fille. M 1 Anna, nous avons 
bien causé et c'est après avoir bien réfléchi l'une et l'autre que nous avons 
décidé d'associer nos vies. 

Seule et séparée jusqu'à présent, isolée, ma vieillesse était bien triste. 

M"° Anna m'a l'ait paît franchement des craintes maternelles que vous 
éprouviez si je venais à mourir. J'ai donc l'intention d'arranger nos affaires le 
plus tôt possible, de façon à garantir toute l'indépendance honorable de l'amie 
qui m'est envoyée en ce monde, et vous connaîtrez ma très noble affection pour 
votre fille et la sincérité de mon âme, qui comprend si bien votre affection 
maternelle, car je vous aime davantage en voyant les craintes que vous auriez 
le droit d'avoir si je n'étais pas digne de votre Anna, de vous et de votre famille. 

Soyez donc bien assurée que je suis bien digne de l'affection de votre Anna, 
qu'elle sera honorée et heureuse avec moi et vous ne pourrez pas faire autre- 
ment que de m'aimer d'après ma conduite avec elle. Car, je vous le dis encore, 
je suis digne d'être son amie, la vôtre et celle de votre famille. 

Permettez-moi de vous serrer sur mon vieux cœur en attendant que je 
puisse vous voir. 

Votre très alfectionnée, 

Rosa Bonhei R. 




LA K O I( I I EN IUTOHNE, 
aquarelle, pai Rosa Bonheur. 







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in- \ BON IIKL'R 



narration de ce que fut l'existence que Rosa Bonheur et moi nous avons 
des lors vécue au château, existence paisible et pour la plupart des 
jours forcément un peu monotone, en dépit de tout ce qu'un labeur 
d'artistes présente de nouveauté et de poésie dans sa quotidienne répé- 
tition. Avant de commencer ce qui constitue l'objet spécial de ce livre, 
la vie de Rosa Bonheur, je me bornerai a noter quelques incidents 
auxquels je fus mêlée et les entretiens a la suite desquels je fus amenée 
à entreprendre un tel travail. Quant à ceux qui ont trait directement à 
son histoire, ils trouveront leur place naturelle a la lin de ce livre. 

Non sans peine, jetais parvenue à terminer le portrait de la noble 
femme. En compagnie du tableau qu'elle-même avait peint, il s'en était 
aile à l'Exposition de Pittsburg, et moi-même j'avais tonne le dessein 
de le suivre de près outre Atlantique. Puisque j'avais promis à Rosa 
Bonheur de vivre désormais auprès d'elle, il importait que mes intérêts 
à Boston lussent définitivement réglés, car j'avais jusqu'à ce moment 
conserve là-bas mon atelier. Rosa Bonheur, bien qu'à regret, axait 
consenti a mon départ, et déjà je laisais mes préparatifs, lorsque survint 
le déplorable naufrage de la Bourgogne qui, comme on sait, entraîna 
la mort de cinq cents passagers. Partirai-je donc ? Rosa Bonheur ne put 
s'y résoudre. 

— Vous êtes loi le de vous exposer a de pareils dangers : Que dev ien- 
drais-je, et qui écrirait ma biographie si mon Anna venait à disparaître 
dans les tlots : Envoyez votre procuration : les choses s'arrangeront 
sans vous. 

Et pourtant j'aurais bien voulu régler en personne mes affaires de- 
Boston ; mon absence allait entraîner pour moi, je ne m'y trompais pas. 
un assez grave préjudice; d'autre part, il m'eut été fort agréable de 
revoir les personnes amies dont j'avais pris congé pour peu de mois et 
que je reverrais désormais je ne savais quand. Mais je vis Rosa 
Bonheur si inquiète à mon sujet que je ne pus me décidera lui infliger 
une contrariété aussi grande. Je renonçai à partir. 

M. Gambart, auquel M. Lefèvre avait parlé du portrait que j'avais 
peint, venait de me proposer de l'acquérir; cette oeuvre m'était deve- 
nue si précieuse par les souvenirs qui s'y rattachaient, que je ne m'en 
serais certainement séparée à aucun prix, si Rosa Bonheur elle-même 
ne s'était laite près de moi l'avocate de son vieil ami. 

— Je vous poserai pour un second portrait, disait-elle en manière 
de consolation. S'il est mieux réussi et qu'il plaise davantage à M. Gam- 
bart, eh bien, vous le substituerez au premier, en mettant comme 
condition qu'il en publiera une gravure. 



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ce que j'ai lait pour Dubufe et aussi pour M Consuélo Fould. Si j'écou- 
tais cl- vieil ami, en effet, je passerais une bonne partie de mon temps, 
non seulement à embellir mes portraits, mais encore a augmenter par 
mes animaux la valeur commerciale Je paysages laits par d'autres 
peintres. Maintes lois il a essayé de me convertir à ses idées là-dessus; 
il est même allé un jour jusqu'à m'envover deux tableaux, avec des 
indications détaillées pour y placer des animaux. 

Peut-être, ma chère Anna, va-t-on vous accuser maintenant de ne 
plus faire que des Rosa Bonheur? Mais Van Dyck n'a-t-il pas peint 
son protecteur à satiété, sans que personne ait jamais ose lui en taire le 
reprocher Des portraits de Charles I' 1 ', il y en a au Louvre, à Dresde, a 
Home, à Vienne, à Turin et au château de Windsor. Le pinceau d'un 
artiste a bien le droit d'avoir de la reconnaissance 

M. Gambart n'apprit pas sans un certain déplaisir que je préparais 
pour le Salon de 1899 un second portrait de Rosa Bonheur, et il voulut 
m'obliger à renoncer à mon projet. Mademoiselle n'entendit pas que 
j'eusse la peine de défendre ma cause. Elle lui écrivit : 

Vous n'avez pas le droit, mon cher monsieur Gambart, en achetant un 
portrait, d'exiger qu'un altiste ne puisse en faire dix autres d'après la même 
personne, si ce ne sont des copies absolument semblables. Dans le cas actuel. 
il sciait plus simple de garder le portrait que vous ave/, acheté. Ce portrait est 
très beau, d'un effet original, artistique, et malgré l'âge avancé du modèle, 
supérieur à celui de Dubufe. 

In soir du mois de septembre, après une promenade en foret durant 
laquelle Rosa Bonheur m'avait beaucoup parlé de M" c Micas, son amie 
défunte, elle me demanda de lui montrer le cahier sur lequel je notais 
mes impressions quotidienne-. 

— Je suis curieuse, dit-elle, de me rendre compte de votre style, et 
de la manière dont vous raconte/ notre vie et les propos que j'ai tenus 
devant vous. Sans doute, vous ave/ déjà consigne nombre de détails inté- 
ressants, et je n'aurai qu'à les compléter pour arriver rapidement aux 
événements importants de mon histoire. Quant à vos impressions per- 
sonnelles, je serais enchantée de les connaître. 

Depuis le jour où l'excellente femme avait appris que je relatais ses 
actes et ses propos, je m'attendais à la demande qui venait de m'ètre 
laite, et j'escomptais à l'avance l'embarras qu'elle ne pouvait manquer 
de provoquer chez moi. Mon cœur battait très fort, en effet, lorsque je 
remis entre ses mains le journal auquel j'ai emprunte la plupart des 
pages qui précèdent. Rosa Bonheur parcourut plusieurs feuillets avec 






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jamais vous ne serez aimée plus que je vous aime. Ah! pourquoi 
nous sommes-nous rencontrées à un âge où je n'ai plus que quelques 
années à rester ici-bas! 

- Le Titien et Carlo Maratta n'ont quitte leur palette qu'à cent ans. 
Vous ferez comme eux. vous peindrez encore en [922. 

- Je ne le pense pas, mais remercions toutes deux l'Esprit infini 
de nous avoir fait rencontrer. 

Me rendant alors le manuscrit, elle ajouta : 

— Lorsque le cœur y est. les mots viennent aisément au bout de la 
plume, en quelque idiome que l'on s'exprime. Je crois maintenant que 
vous retracerez mon portrait de cette manière aussi bien que vous l'avez 
fait avec votre pinceau. Et vous publierez vos impressions sur moi; 
vous les joindrez au récit de ma vie : ce sera le meilleur moyen de 
taire connaître avec sincérité les circonstances qui nous ont rappro- 
chées, le développement progressif de l'affection que j'ai conçue pour 
vous et de celle que vous m'avez témoignée. 

C'était une des grosses préoccupations de l'illustre femme, la ques- 
tion de sa biographie; elle y revenait fréquemment au cours de nos 
longues causeries. Certain soir, dans son atelier, assises devant sa table 
de travail éclairée d'une lampe, nous devisions à mi-voix. Rosa Bon- 
heur reprit le sujet qui lui tenait à cœur. 

— Bien des auteurs de talent, dit-elle, ont écrit à mon sujet une 
foule d'anecdotes. Malheureusement, mes biographes ont toujours laisse 
dans l'ombre l'amitié que j'ai éprouvée pour ma chère Nathalie et le 
culte que j'ai voué à la mémoire de ma pauvre mère. A ceux qui m'in- 
terrogeaient, j'ai toujours répondu avec la plus entière bonne toi : 
cependant, je ne pouvais jamais oublier que je parlais à des hommes. 
Si je vous ai choisie pour être mon interprète auprès de la postérité, 
c'est parce que vous êtes une femme et que je puis m'ouvrir à vous 
avec une confiance plus entière. Vous comprendrez que Nathalie et ma 
mère ont formé à elles deux mon étoile polaire. Vous saurez exprimer 
mes pensées avec toute la délicatesse qui est le privilège de notre sexe. 
D'autre part, vous appartenez à la nation américaine. C'est là que la 
femme occupe depuis longtemps la situation exceptionnellement favo- 
rable que j'ai toujours rêvée pour mes sœurs françaises. Mon féminisme 
et mon costume ne sont pas faits pour vous surprendre. Vous en expli- 
querez facilement les causes. Je vous dirai tout, je ne vous cacherai 
rien, je ferai comme la dévote qui est devant son confesseur. Aussitôt 
que \ous aurez achevé votre travail, vous me le montrerez ; je me 



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exercé une influence heureuse ou non sur mon voyage en ce monde. 
Toute flattée que je fusse Je la confiance de ma noble amie, la 
lâche qui m'incombait me paraissait bien lourde. Souvent déjà, le soir, 
lorsque je consignais sur mon livre les impressions de la journée, je m'étais 
prise à sourire devant les maladresses de ma rédaction : seule la pensée 
que ces lignes ne tomberaient jamais sous d'autres veux que ceux de 
quelques amies avait pu m'engager à continuer en dépit de tout. Mais 




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Dessin de Rusa Bonheur. 



voilà que ces pages sans apprêt, il me faudrait les publier: bien mieux, 
transcrire d'une façon méthodique les confidences que Rosa Bonheur 
allait me taire désormais sur les phases diverses de sa vie! Je ne com- 
mençai pas sans un certain effroi ; du moins, au cours de ces narra- 
tions quotidiennes, ai-je éprouvé la jouissance très grande de revivre 
avec elle la carrière de la noble femme. Ses épreuves, je les ai subies : 
ses succès, je m'en suis réjouie; à chaque pas de son récit, j'ai vu 
palpiter la belle âme de Rosa Bonheur: j'ai partagé son culte pour la 
mémoire de sa mère, son affection pour sa Nathalie. Et puis, je son- 
geais que ma responsabilité devant mes lecteurs futurs serait atténuée 



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i3o ROSA BONHEUR 



baptême retrouvé dans les papiers de ma famille 1 . Elle a été baptisée 
dans cette même ville quatre jours après sa naissance, sous le nom de 
Christine-Dorothée-Sophie Marchisio dit Marquis, et n'avait que deux 
ans lorsque M. Dublan de Lahet la fit venir chez lui, à Bordeaux, en 
même temps qu'une nourrice d'outre-Rhin. 

M. Dublan, dont je viens de prononcer le nom. était fils d'un finan- 
cier qui avait été trésorier du roi mjus Louis XV; lui-même avait été 
page de Marie-Antoinette. 

A son retour de l'émigration, il ne retrouva que quelques débris de 
la fortune de son père, qui lui permirent néanmoins de vivre d'une 
façon honorable jusqu'à la fin de ses jours -'. 

M. Dublan appelait ma mère sa nièce et sa pupille, et il la Ht élever 
avec ses propres enfants. 

Quand ma mère eut une dizaine d'années, on commença son éduca- 
tion, et ce fut une éducation très soignée de grande dame. On lui donna 
des leçons de composition, de littérature française et de langue espa- 
gnole. Elle apprit aussi à chanter, à danser, à jouer du piano, et, plus 
tard, elle eut comme maître de dessin un artiste qui excellait dans l'art 
de faire vibrer les jeunes intelligences. 

Ce modèle des maîtres était bien proportionné, beau garçon, avec 
des cheveux blonds et bouclés. Dans tout Bordeaux on l'appelait 1' « Ange 
Gabriel », mais son vrai nom était Raimond Bonheur'. 

Lorsque ma mère songea à l'épouser, M. Dublan fît quelque résis- 
tance, parce qu'il ne trouvait pas que la position du jeune professeur 
répondît aux espérances qu'il avait conçues pour sa pupille. Le mariage 
eut lieu cependant ii>i mai 1821)'. 

1 . Voici, traduit du latin, l'extrait du registre des baptêmes de la communauté catholique 
d'Altona, délivré le 6 novembre 1824 par M. Jos. Versen, cure : 

« L'an mil sept cent quatre-vingt-dix-sept, le 2 mars, est née et le 6 du même mois a été 
baptisée Christine-Dorothée-Sophie, rille légitime de Laurent-Modeste-Antoine Marchisio 
dit Marquis, et de Marie-Anne Triling. Le parrain fut Antoine Paris et sic Christine-Doro- 
thée-Sophie, s.i femme. » 

2. M. Dublan de Lahet habitait a Bordeaux dans la rue de l'Intendance et s'occupait de 
commerce ; il avait aussi une propriété à Quinsac. 

3. Kaimond-Oscar-Marie Bonheur, tils de François Bonheur et de Marie Pérar, naquit à 
Bordeaux le 20 mars 1790. Élève de Pierre Lacour, directeur de l'école municipale de dessin, 
il fut quelque temps professeur au collège de Confolens, puis, jusqu'au moment de son départ 
pour Paris, dans un pensionnat de sa ville natale. 

L'église Saint-Seurin possède de lui deux tableaux : Saint Amand et Saint Seurin. 

4. L'acte de mariage de Raimond Bonheur est ainsi conçu : 

" Le vingt-un mai mil huit cent vingt-un, après midi, par devant nous, adjoint au maire 
de la ville de Bordeaux, délègue pour remplir les fonctions d'officier de l'état civil, ont com- 
paru en l'hôtel de ville, pour être unis par le mariage, d'une part, M. Raimond Bonheur, 
surnommé en famille • »scar, peintre d'histoire et professeur de dessin, âgé de vingt-cinq ans, 



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augure pour moi, semble-t-il, puisque, sans connaître cette circon- 
stance, c'est en peignant clés moutons que j'ai débuté dans la carrière 
artistique. 

(l'est peut-être à l'influence de ce signe du Zodiaque que je dois 
mon caractère indépendant, grâce auquel j'ai fini par triompher de tous 
les obstacles que les astres avaient prédits à leur manière : car. au 
Levant, se trouvait le signe effrayant du Sagittaire, d'autant plus redou- 
table qu'à l'Occident on voyait le signe également funeste du Taureau, 
symbole de l'aveugle fureur. 

Dans ce signe se trouvait le Soleil: la Lune, tout à fait à son 
déclin, en était très voisine, ainsi que Vénus. Cette disposition fâcheuse 
aurait paralysé mon essor, car Vénus, planète consacrée à la grâce et à 
l'amour, se trouvait sous la domination spéciale de Saturne, astre des 
méchants et des jaloux. 

Si je m'étais mariée, j'aurais été absorbée par le soin de mon inté- 
rieur, comme l'a été ma mère. Ce qui m'a sauvée, c'est l'intervention 
de Mercure, dieu du commerce, qui se trouvait en conjonction avec 
Pollux, une des plus nobles étoiles du ciel. 

Ma mère commença par m'allaiter; mais, comme j'étais une enfant 
très vigoureuse, chez laquelle la dentition avait été précoce, je lui mor- 
dis le sein, et cet accident l'engagea à me confier, bien qu'à regret, à une 
brave paysanne qui m'éleva à la cuillère. 

Ma nourrice m'adorait ; elle allait elle-même à l'étable traire la 
vache qui lui paraissait la meilleure. 

Ce zèle semble avoir excité la jalousie de ma mère, car au moment 
où elle attendait la naissance de mon frère Auguste 1 , elle écrivait a son 
amie Victoire Silvela : 

Dimanche, 12 septembre. 
Chère Victoire, 

Ma Rosalie dort sur le lit du petit Jules, et moi je vous écris, assise à votre 
pupitre. Je viens de dîner avec la Abuelita. avec laquelle j'ai barbouillé l'espa- 
gnol tant que j'ai pu ; vous vous doute/, comme je m'en acquitte. 

Vous me manque/, bien, chère Victoire. J'ai encore beaucoup de choses à 
préparer et que surtout je n'ai pas de nourrice. 11 m'en est venu une aujour- 
d'hui qui demeure à la Souille, avec laquelle je pourrais bien m'arranger. Je le 
voudrais: elle a l'air d'une brave femme: elle est fraîche et bien portante : son 
entant, qui n'a que neuf mois, est de toute beauté : elle court autant que Rosalie . 
enlin, elle me convient parfaitement, nous sommes en déficit pour le prix 

Mais, chère Victoire, je vous ennuie de nus détails de ménage : il me semble 

1. M. Auguste Bonheur, ne le 21 septembre 1S24. est mort le 21 lévrier 1884, à l'âge de 

("1 1 ans. 



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KOSA BON III. Ul< 



moitié à la ville, moitié à Quinsac, chez M. Dublan, où nous faisions 
souveni de longs séjours. 

Vussi loin que nies souvenirs peuvent remonter, je vois encore 
l'empressement avec lequel je courais au pré où l'on mettait paître les 
bœufs. Ils ont failli me corner bien des lois, ne se Joutant pas que la 
petite fille qu'ils poursuivaient devait passer sa vie à faire admirer la 

beauté de leur pelage. 

J'avais pour les étables un 
goût plus irrésistible que jamais 
courtisan pour les antichambres 
royales ou impériales. Vous ne 
sauriez vous douter du plaisir 
que j'éprouvais à me sentir lécher 
la tête par quelque excellente 
vache que l'on était en train de 
traire ! 

Ma tante Elisabeth, sœur de 
mon père, prétendait que mon 
goût pour les animaux venait tout 
simplement de ce que la chambre 
de ma mère était tapissée de sujets 
bucoliques. 

Les fils de M. Dublan allaient 
à la chasse. Ma grande joie était 
de les suivre et de voir sauter les 
lapins de garenne. Unefois même, 
avant voulu faire comme eux. 
sauter un fossé, je suis tombée 
dans la vase et l'on eut beaucoup 
de peine à m'empècher d'être 
engloutie comme le fut devant moi un de mes souliers. 

Au lieu d'apprendre à lire et à écrire, je préferais m'amuser avec 
les petits paysans. Je leur dessinais dans le sable tous les hôtes de notre 
basse-cour. 

Les leçons de français étaient pour moi des moments toujours très 
pénibles: la sueur me perlait sur le front pendant que ma mère s'épui- 
sait sans succès à me seriner l'alphabet. In jour, cependant, elle eut 
ytnc idée lumineuse : elle me dit de dessiner un âne à côté d'un A. 
un bœuf à cette d'un B, un chat à côté d'un ('.. et ainsi de suite jus- 
qu'au Z, auquel répondait un zèbre, animal que je n'avais jamais vu. 




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RO S A B O N H E I R 



je croyais qu'elle achetait de l'argent. Elle avait beau me donner des 
explications, je n'y comprenais jamais rien. 

Je me rappelle aussi que tous les dimanches ma mère me mettait 
en blanc. Combien j'étais fière de ma robe, de mes pantalons qui la 

dépassaient et Je mes souliers rouges ! Mon père m'a peinte ainsi. Je 
vous assure que ce jour-là je serrais avec joie mon polichinelle sur ma 
poitrine ci mon porte-crayon dans ma main. 

Souvent ma mère se mettait a son clavecin pour jouer et chanter 
tout à la fois. Al. Dublan l'accompagnait avec sa flûte. Tant que durait 
le concert, je restais assise a terre, et gravement je faisais des découpures 
dans une bande de papier, (l'était un berger, près de lui son chien, ù 
la suite une vache, un mouton et enfin un arbre. 

Un jour le duo me sembla plus suave que d'ordinaire; je vis 
M. Dublan se pencher vers la tête adorable de ma mère et lui adresser 
quelques observations. Je l'entendais qui disait : « Sophie, encore plus 
pianissimo», dette petite scène avait interrompu mon découpage et 
poussée par je ne sais quel sentiment, je m'étais glissée tout prés de ma 
mère et je l'observais avec délice. De temps en temps, elle me jetait un 
regard tendre. Tout d'un coup, touchée de mon extase, elle me prit sur 
ses genoux, plaça mes petits doigts sur les touches de l'epinctte et se 
mit à chanter avec mon accompagnement improvisé. Puis elle examina 
avec soin mes découpures. Quelle émotion douce envahit tout mon 
être lorsque, avec un sourire, elle me pressa sur son cœur, et me couvrit 
de baisers en m'appelant sa « grande Rosa ». Ah ! quel heureux temps 
c'était là pour moi 

Mes parents avaient pour amis deux familles espagnoles, les Sil- 
velas et les Figueras. C'est à Victoire Silvelaque ma mère faisait part du 
petit sentiment de jalousie qu'elle éprouvait a l'égard de ma nourrice. 
Chez eux l'on rencontrait plusieurs de leurs compatriotes, entre autres 
le poète Moratin 1 , qui jouait volontiers avec moi et m'appelait son 
» joli petit chou o. 

Les Silvelas quittèrent Bordeaux vers 1828 et vinrent s'établir à 
Paris, d'où ils engagèrent bientôt mon père à suivre leur exemple. 
Pousse par le désir de mieux gagner sa vie, mon père les écouta 
volontiers, car il lui était né un second fils, Isidore*, et il ne trouvait 

1. Moratin I eandro I ernandez de . poète classique et auteur dramatique. Ne à Madrid 
en 1760, il mourut a Paris en [828. Ses comédies, /<• Vieillard et /.i Jeune fille, le Café, qui 
iont de 1792, et sonou\ rage, ( >riui"es du théâtre espagnol, lui font un nom dans la littérature 
de son pays. I ors d< l'occupation française, Moratin s'était rallie au roi Joseph, ce qui le 

contraignit a l'exil lors de la restauration de 1 S 14. 

2. M. Isidore Bonheur, ne le 1 5 mai 1827, est mort le 10 novembre [901. 






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I III E I R 



Paris pour tomber dans les bras de notre père chéri, dont il nous 
semblait que nous étions séparés depuis une éternité. 

J'étais alors dans ma septième année, mon frère Auguste entrait 
dans sa cinquième et ma mère portait dans ses bras Isidore, qui n'avait 
pas encore deux ans. 

Dans la rue Saint-Antoine 1 , en lace de la maison que nous habitions, 




LA NOURRICE DE R O S A BONHEUR I O 2 7 . 



se trouvait une boutique de charcutier. En plein étalage, au milieu du 
lard et des saucisses, était exposé, en guise d'enseigne, un petit sanglier 
de bois sculpté et enluminé. Quoique ce fût loin d'être un chef-d'œuvre, 
l'animal me semblait vivant, et chaque fois que je sortais je m'apitoyais 
sur son sort, car j'étais bien persuadée qu'il attendait son tour d'être 
dépecé. 

Paris me paraissait un Bordeaux fort agrandi, mais beaucoup plus 
laid ; le pain y était trop fade et tout, jusqu'au soleil, me semblait gâte. 
et puis je n'avais plus ma terre, mes arbres et mes animaux ! 

Les Silvelas, qui tenaient une pension pour jeunes gens, venus 
i. N° 5o-52, autrefois i53. 






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, 4 o ROSA BONHEUR 



tenir tête à mes frères et lorsque nous allions jouer sur la place Royale, 
c'est moi qui étais le plus garçon de tous. 

La Résolution de Juillet m'a laissé un souvenir très vif; ma petite 
sœur Juliette venait de naître (19 juillet, lorsqu'on commença à se 
battre partout clans notre quartier, et je me rappelle fort bien avoir vu, 
devant notre porte, une pièce d'artillerie tirer dans la direction de la 
Bastille. Sa première détonation eut même cet effet, par l'ébranlement 
qu'elle causa, de jeter mon frère au bas de la porte cochère sur laquelle 
il était grimpé. J'ai vu aussi la garde royale charger sur les insurgés et 
ceux-ci la repousser en jetant de grands cris. 

Ces années-là furent loin d'être heureuses pour nous. Nous étions 
quatre enfants et mon père ne trouvait plus de leçons à donner: le 
choléra qui survint en 1 832 n'améliora pas notre sort. J'ai encore 
présent à l'esprit le lugubre spectacle de ces charrettes chargées de morts 
qui, toute la journée, circulaient dans les rues. 

Il nous avait fallu quitter la rue Saint-Antoine pour aller demeurer 
dans la rue des Tournelles ', une vieille maison Louis XIII, où il y avait 
un grand escalier de pierre. Nous habitions au-dessus d'un croquemort, 
et cela me faisait peur lorsque j'étais seule. 

De la rue des Tournelles, nous avons été sur la place de la Bastille-', 
ensuite à la rue Taitbout. 

A la fin de i83o, ma mère avait été rappelée en toute hâte à Bor- 
deaux, près de M. Dublan tombé malade. Malgré la précipitation avec 
laquelle elle nous quitta, c'est à peine si elle arriva à temps pour 
recueillir son dernier soupir. En la voyant, le vieillard, qui déjà était 
presque moribond, se dressa péniblement sur son lit et lui dit : 

— Sophie, tu es ma fille, ma propre fille, viens embrasser ton père 
mourant. 

Poussant des sanglots et se précipitant, ma mère couvrit de baisers 
désespérés le visage déjà convulsionné du père qu'elle venait de 
retrouver. 

— Lt ma mère, ma mère, qui était-elle: dis-le moi, mon père, je 
t'en supplie. 

— Mon enfant, j'ai juré de ne jamais le révéler, mais tu trouveras 
dans le secrétaire des papiers qui te le diront. 

M. Dublan voulait parler encore, mais il ne put proférer un mot. 
Affolée par la douleur, ma mère fut tout entière à le soigner, c'est-à- 

1. N° 3o. Raimond Bonheur semble avoir quitte la nie Saint-Antoine au mois d'oc- 
tobre i83o. 

2. 1M1. 






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passait outoui 

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142 



ROSA BONHEUR 



moment de l'ouvrir, elle s'aperçut alors, à sa grande stupéfaction, que 

cette serrure venait d'être forcée ! ' 

La mort de M. Dublan fut pour ma mère le commencement de la 
détresse. En même temps qu'elle retrouvait son père, elle perdait son 
protecteur. Aucune aide ne pouvait plus venir de Bordeaux, par suite 
de l'effraction du secrétaire. La disparition des papiers qui devaient 
lui révéler le secret de sa naissance et lui donner sans doute des droits 
à wnc portion de l'héritage de son père, cette disparition était la ruine 
pour elle. 

Des lors commença pour nous une vie de misère. 

i. M. Jean-Baptiste Dublan de Lahet avait C2 ans quand il mourut. Il était veuf Je Jeanne- 
Kéty Guilhem, et habitait lusses de l'Intendance, n° r5. 




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ROSA BONHEUR 



donl le labeur est utile à l'humanité. A la mort de Saint-Simon, en 
iN_'?. les adeptes de la foi nouvelle, dont Enfantin et Olinde RoJrigues 
étaient devenus les plus ardents propagandistes, se réunirent pour créer 

une sorte de couvent 
laïque dans une vaste 
maison qui existe en- 
core à Men il montant. 
Au mois de juin 
i83o, les chefs de ce 
mouvement de réor- 
ganisation sociale 
publièrent une liste 
de leurs affiliés. Ils 
étaient au nombre 
de soixante-dix-neuf, 
parmi lesquels figurait 
mon père. 

Car mon père 
avait une nature d'apô- 
tre ; il se plaisait à 
répandre partout les 
connaissances qu'il 
avait acquises, les re- 
marques qu'il avait 
faites, en un mot tout 
ce qui lui paraissait 
utile. C'était un véri- 
table serviteur de 
l'humanité. 

Quoiqu'il nous 
chérît avec l'impétuo- 
sité de son caractère, 
ce qu'il cherchait 
avant tout, c'était 
l'amélioration de la 




CHEF DE 



E P i: I! E E N l'A N I I N , 
RELIGION S A I N T - S ! M O N I I. N M' 



(Costume dessiné par Raimond Bonheur. 
Fac-similé d'une lithographie de I.cclerc (i832). 



société. Jamais il ne perdit de vue les idées généreuses pour songer à 
ses intérêts personnels. Le jour où mon père manifesta l'intention de 

l'association des travailleurs et l'influence prédominante qu'il accordait a la science et à l'in- 
dustrie dans la société nouvelle. I.a ruine Je sa fortune et l'insuccès de ses doctrines l'ame- 
lièrent, en 182?, à une tentative de suicide ; il continua son apostolat jusqu'en 1825. 






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Le personnel des divers foyers de lumière saint-simoniens devait se 
composer réglementairement de trois personnes. En premier lieu, un 
médecin du corps, puis un médecin de l'âme, qui était l'apôtre saint- 

simonien, en troisième lieu un adjoint. 

Si ce beau plan avait reçu un commencement d'exécution, ma mère 
aurail occupé un rang d'adjoint dans l'état-major de l'armée sacerdotale. 
Mai- les difficultés financières étaient immenses. Le Collège des apôtres 
ne put établir que quatre commissions de propagande; mon père figura 
dans l'une d'elles en qualité d'adjoint; quant à ma mère, il ne tut plus 
question de rien pour elle, sinon de s'occuper du soin de ses entants. 

Autour des chefs saint-simoniens. le l'ère Enfantin 1 et le Père 
Bazard, les « Pères Suprêmes ... s'étaient groupés beaucoup d'hommes 
qui depuis sont devenus illustres. C'étaient les Pereire, les Talabot, les 
Hippolyte Carnot, les Olinde Rodrigues, les Edouard Charton, les 
Jean Raynaud. les Emile Barrault et tant d'autres. 

D'une façon plus ou moins directe, toutes les idées qui agitent 
encore aujourd'hui l'esprit des classes laborieuses sont sorties de ce 
prodigieux mouvement. 

Après la rupture survenue entre Bazard et Enfantin, mon père 
demeura fidèle à celui-ci et à la famille. 

Leur maison de Ménilmontant n'était pas du tout un atelier de pro- 
duction ; c'était, si je puis m'exprimer ainsi, un séminaire dans lequel 
les apôtres devaient se préparer à leur glorieuse mission axant de se 
disperser, comme ceux du Christ, pour porter la bonne parole à tous 
les points de l'horizon. Les disciples de cette religion nouvelle étaient 
presque tous des jeunes hommes vigoureusement constitués. Ils laissaient 
pousser leur barbe, et cela leur donnait un aspect majestueux. Leur 
costume était fort pittoresque : ils portaient en etl'et un pantalon blanc. 

i. Enfantin Barthélemy-Prosper) (i 796-1 864) devint, après la mort do Saint-Simon, un 
des plus ardents propagandistes de l'idée sociale nouvelle. A la suite des journées de Juillet, 
ayanl associé ses efforts à ceux de Bazard, le fomentateur du mouvement carbonariste contre 
le gouvernement d< la Restauration, Olinde Rodrigues les proclama Pères Suprêmes. I es 
vues politiques de Bazard devaient bientôt le séparer d'Enfantin, qui rêvait la rénovation de- 
là société pai la douceur et l'affection, et. à la fois piètre et médecin, reformait le mariage et 
prétendait assurer la bonne harmonie des époux par l'intervention de ceux de ses adeptes qu'il 
investissait des fonctions de prêtres et de confesseurs. A ce moment, la Famille devint une 
véritable église, dont Enfantin était le seul pontife, l'Élu de Dieu, la Loi vivante. Pour relier 
les conditions de l'harmonie des deux sexes.il importait qu'une femme fut associée au ponti- 
ficat suprême, et l'on se mit à 'a recherche de la lemme- Messie, la Mère. Malgré les attaques 

de ses anciens amis. Enfantin voyait chaque joui s'accroître le nombre de ses fidèles ; des 
ms étaient envoyées au loin, les poursuites de [832 coupèrent court à toutes ses 
espérances, Apres son retour d'Egypte, où la plupart de ses compagnons s'étaient faits 
musulmans, Enfantin fut successivement maître de poste, membre de la commission d'Algérie, 
directeur de la Compagnie de Paris-l.von. et. par intervalle, rédacteur au journal le Crédit. 






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ROSA BON III I I 



On avait aussi formé une brigade de jardiniers; c'est dans cette 
dernière section que figurait mon père. 

A ces rénovateurs du genre humain il fallait de quoi vivre. Leurs 
ressources consistaient en dons que faisaient les adhérents à la doctrine 
ou leurs admirateurs. 

Toutes les fois qu'il le pouvait, le Collège des apôtres contrac- 
tait de- emprunts avec des capitalistes confiants dans l'avenir de 
l'institution naissante. Mais le service financier fonctionnait d'une 
façon fort irrégulière. Je me rappelle avoir entendu dire a ma mère 
qtte le l'ère Bouffard . trésorier général, avait besoin de plus de 
•_'oo. ooo francs et qu'il n'avait en caisse que 7? francs au commence- 
ment de mai [832. 

I.a visite des amis particuliers axait lieu le mercredi: les femmes 
des Saint-Simoniens ne manquaient jamais d'aller voir leurs maris et 
d'amener avec elles leurs entants. Ma mère faisait comme les autres, 
c'est ainsi que je me suis liée avec les enfants des hommes célèbres 
dont je vous ai donné les noms. 

Pour ces pèlerinages hebdomadaires, ma mère me coiffait du bonnet 
saint-simonien, et cela m'a valu plus d'une lois d'ameuter dans la rue 
des gamins qui me jetaient des pierres en se moquant de ma coiffure et 
de son gros gland. .le me rappelle combien mon père était heureux de 
nous voir porter les couleurs de la Famille de Ménilmontant, comme il 
faisait tète à sa femme et avec quel empressement il lui tendait l'offrande 
qu'elle venait chercher et qu'il accompagnait toujours de bonnes paroles. 
Oh ! les bonnes paroles! elles ne manquaient jamais. Dans les moments 
difficiles, mon père était d'une véritable éloquence: il réchauffait l'âme 
de ma mère en lui taisant entrevoir le prochain triomphe du nouveau 
christianisme. 

Le public était admis aux visites du dimanche : il y avait quelque- 
lois même, d'après ce que l'on m'a dit. jusqu'à dix mille spectateurs, 
qui restaient séparés de nous par un simple cordon et qui suivaient avec 
passion les exercices du nouveau culte. 

La première cérémonie publique eut lieu le (1 juin iN3-2.au moment 
même où. dans la rue Saint-Martin, le canon tonnait contre une barri- 
cade détendue héroïquement par une poignée de républicains. 

Le ciel, splendide jusque-là, se couvrit subitement: de violents 
coups de tonnerre retentirent et j'ai entendu un des apôtres s'écrier en 
regardant Enfantin : Père, il v a à la lois deux orages ». 

I.a solennité à laquelle nous assistions était la prise d'habit. Les 
uns après les autres, les apôtres venaient devant le Père Enfantin, qui 



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ROSA BON III l I-' 



leur disait, en les regardant comme l'eût fait un grand-prêtre : « Vous 
sentez-vous la force de revêtir ce costume ? » 

Mon prie s'approcha à son tour; je n'ai pas compris ce qu'il disait, 
mais depuis j'ai lu son discours dans une brochure. Vous la trouverez 
a la Bibliothèque de l'Arsenal a laquelle le Père Enfantin a légué ses 
collections. Mon père n'osait accepter le vêtement apostolique, il s'ex- 
primait en termes touchants sur la position malheureuse dans laquelle 
se trouvait sa famille. Rassuré cependant par la présence de Talabot 
dans le corps des apôtres, il accepta enfin les insignes sacerdotaux. 

1 ,e 9 juillet eut lieu, en grande 
pompe, l'inauguration des travaux 
du Temple. La Famille se réunit 
sur la pelouse pour attendre l'ar- 
rivée du Père Enfantin, qui sortit 
de la maison avec un brillant cor- 
tège. A cause de sa belle voix 
sonore et de sa noble prestance, 
mon père était chargé de faire 
l'office de héraut d'armes, et ce 
fut lui qui annonça solennelle- 
ment : « Le Père ! ». 

Dans cette cérémonie furent 

exécutés, pour la première fois, 

les chants liturgiques composés 

par Félicien David. Les paroles et 

cette harmonie ont produit sur moi 

une impression si vive, qu'il me 

semble encore les entendre, lorsque je songea ces lointains événements. 

Par une coïncidence curieuse, c'est précisément ce jour de fête que 

le Parquet avait choisi pour lancer deux assignations contre les Saint- 

Simoniens. 

Le Père Enfantin et les quatre principaux apôtres lurent bientôt 
envoyés devant la cour d'assises, pour repondre d'un délit contre les 
bonnes mœurs et l'ordre public. Ils étaient, en même temps, poursuivis 
devant le tribunal de police correctionnelle pour escroquerie. 

L'affaire lut appelée devant la cour d'assises le 28 août. Ces persécu- 
tions avaient rendu mon père plus ardent encore qu'il n'était auparavant. 
Revêtu de son grand costume, il se rendit à la cour d'assises, faisant 
cortège a ceux des apôtres qui avaient été choisis par le ministère public 
comme les boucs émissaires des péchés de l'association. 




LA BÉQI li: ' I 841 

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l.cs ressources diminuèrent, et lorsque ;iu commencement de 
décembre, le Père Enfantin et ses co-accusés entrèrent à Sainte-Pélagie, 
la maison de Menilmontant était presque déserte, il fallut songera se 

réparer. 

Les apôtres se partagèrent en deux groupes : l'un qui prétendait 
continuer en France la propagande entreprise: l'autre, beaucoup plus 
nombreux, qui voulait aller répandre en Orient la doctrine persécutée. 
Duveyrier et d'Eichthal étaient les chefs de ce dernier groupe, qui se 
partagea lui-même entre l'Egypte et la Grèce. 

Mon père ne put faire partie ni de l'un ni de l'autre de ces essaims 
de prédicateurs : sa famille a élever lui rendait la chose impossible. 
Mais il en éprouva un regret très vif et plusieurs fois, dans les moments 
d'exaltation, je l'ai entendu dire qu'il n'y avait que l'Église catholique 
pour comprendre que des hommes et des femmes qui veulent se con- 
sacrer à une grande cause doivent des l'avance prendre leur parti du 
célibat. 

Lorsque mon père entamait ce sujet, ma mère tondait en larmes: 
elle me prenait dans ses bras et m'embrassail convulsivement. J'étais 
trop jeune alors pour comprendre le sens de ces paroles, mais je les ai 
gardées gravées d'une façon ineffaçable dans mon esprit: elles n'ont 
point été sans influence pour m'écarter du mariage. 

Si vous voulez vous faire une idée du sentiment de bienveillance 
universelle qui régnail dans l'esprit de mon père, allez à la Bibliothèque 
Nationale, vous y trouverez un article qu'il publia dans un journal fondé 
après la dispersion de la Famille saint-simoniénne. (Test le premier et 
le dernier numéro d'une feuille intitulée : Le Carnet du Théo-gyno- 
démophile, mot qui veut dire : « l'ami de Dieu, de la femme et du 
peuple ' ». 

Morale : Une véri i ê en i ri mu i e. 

En religion, en politique, en morale, les opinions qui nous divisent ne 
sont en réalité, pour qui ne considère rien superficiellement, que l'expression, 
le moyen incomplet de la même volonté imparfaitement conçue, imparfai- 
tement exprimée, imparfaitement jugée, et qui mérite notre bienveillance, notre 
respect plutôt que notre vaniteuse haine, car cette volonté qui anime de géné- 
reux champions est bonne, son but est le même : le bien-être, le salut de tous. 

Oui. ces divisions entre les partis, qui les rendent hideux et honteux de 
leurs excès, qui les étourdissent, qui les aveuglent, tout cela est une fermen- 

i. Dans le catalogue se trouve, au nom Je Raitnond Bonheur.cette pi« ce, qui porte la cote 
/p. [3go; c'est un petit cahier Je iG pages in-8°, imprime en [833 elle/ Cordier et siune par 
E. la\. m, R. Bonheur et fi. Biard. 



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— Enfant que lu es, 
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ROSA BONHEUR 



moins bien payées que- ses cachet-, de musique. C'est à peine si, en sacri- 
fiant sa santé à ce labeur ingrat, elle arrivait à ajouter douze sous par 
jour à notre famélique budget. 

Par surcroît de fatalité, je tombai malade, et il me semble encore 
voir ma mère se pencher sur moi pour me faire boire mes potions. 
Sa main se posait sur mon Iront brûlant, et je mettais mes deux bras 
autour de son cou. baisant longuement -es beaux veux humides de 

larmes Hélas I les fatigues qu'elle éprouva Ji\ fait de ma maladie 

achevèrent d'épuiser sa constitution, déjà terriblement éprouvée par la 
misère supportée avec tant de fierté... . Klle mourut. Apres avoir été 

élevée comme une princesse, elle n'a même pas eu de tombeau Nous 

étions si pauvres, qu'il fallut la laisser enterrer à la fosse commune 1 

Ah ! ce que c'est que la vie ! Ma mère, la plus noble et la plus fière 
des créatures, succombant à la fatigue et à la misère, pendant que mon 

père rêvait au salut du genre humain Quand j'ai obtenu mes succès 

et gagné de l'argent plus que je n'en pouvais dépenser, combien n'au- 
rais-je pas donné pour savoir en quel lieu pleurer ma mère et rendre- 
honneur à ses restes, mais il était trop tard ! 

i . Les funérailles Je M» Bonheur eurent lieu le i" mai i S 33 et ses restes furent déposés 
à la fosse commune du cimetière Montmartre, ainsi que l'atteste le registre d'entrée. 




CROQUIS 1) ALBUM, PAR ROSA 11 ON III ! R, 







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raconté au long de la petite brochure qui m'a été consacrée dans la série 
Jes Contemporains que l'on publiait alors' : 

Le Bois de Boulogne..., dit-il, ne ressemblait guère à ce qu'en a fait de nos 
jours le génie du luxe et des améliorations. 

Ce n'était qu'un fourré de jeunes arbres, assez mal peignés, et succédant 
d'une façon médiocre aux vieilles futaies de chênes, de hêtres et de bouleaux, 
abattus en i8id par messieurs les Cosaques. 

Des avenues larges et poudreuses coupaient à angles droits ces insipides 
taillis, peu fréquentés dans la semaine, si ce n'est par le duel ou par le 
suicide. 

Quelques rares bourgeois, habitants de Neuilly ou des villages circonvoi- 
sins, y venaient chercher un peu d'ombre pendant la canicule. On pouvait 
encore y rencontrer ça et là quatre ou cinq amateurs d'équitation, montés sur 
des rosses indignes, ou un égal nombre de bambins, déserteurs de la « mu- 
tuelle », qui se consolaient de la férule ou du bonnet d'àne en chassant aux 
papillons ou en dénichant des merles. 

Malgré ses ombrages rôtis par le soleil, malgré sa tristesse et sa solitude, 
le Bois de Boulogne avait cependant alors une admiratrice fervente. 

C'était une jeune fille, âgée de dix ans à peine. 

Elle ne connaissait rien de plus magnifique au monde que cette promenade 
et venait y passer régulièrement tous les jours que le Bon Dieu faisait sans 
brouillard et sans pluie. 

Avec ses traits éveillés, ses brusques allures, ses cheveux ras et sa face 
toute ronde, on l'eût prise pour un des héros de l'école buissonnière dont nous 
parlions à l'instant même, si une robe écourtée, recouvrant à mi-jambe un 
pantalon d'étoffe brunâtre, n'eût été l'indice de son sexe 

Visitant les berges et les lisières, elle faisait d'énormes bouquets de 
marguerites et de boutons d'or, ou bien elle s'enfonçait au milieu du taillis, se 
couchant sur l'herbe, passant des heures entières à écouter le chant des fauvettes, 
à observer les magnifiques effets du rayon de soleil qui filtre sous les rameaux, 
ou à contempler, rêveuse, les grands nuages blancs et roses que le couchant 
sème dans l'azur. 

D'autres fois, s'arrêtant au bord du chemin, elle dessinait sur le sable, 
avec une branche d'arbre, tout ce qui frappait ses yeux, chevaux et cavaliers, 
bêtes et gens, promeneurs et promeneuses, encadrant ses personnages dans des 
horizons de fantaisie, tout peuplés de moulins et de chaumières. 

Bientôt sa composition l'absorbait de telle sorte qu'elle ne voyait pas les 
badauds groupés autour d'elle. 

Ceux-ci tombaient des nues et s'extasiaient devant la précision des figures 
que traçait la jeune fille sur la poussière de la route. 

Un d'entre eux lui dit an jour : 

— Sais-tu que tu dessines fort bien, ma petite?... 

— Certainement, monsieur, répondit l'enfant d'un air résolu. Papa aussi 
dessine bien... C'est lui qui m'a donné des leçons! 

i. Eugène de Mirecourt. Les Contemporains. Rosa Bonheur. In-3ï. Paris, Havard, i856. 






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ROSA BONH1 l R 



métier de gros écureuil me plaisait beaucoup mieux que de taire des 
ourlets. Bientôt mon père se rendit compte de ma répugnance insurmon- 
table à manier l'aiguille et force lui fut bien de me reprendre chez lui. 
Pendant quelque temps, j'essayai d'un autre métier, celui de colo- 
riste. C'était chez M. et M me Brisson; mon père les connaissait: ils 
coloriaient au patron des gravures de modes, des armoiries, des vues 

kaleïdoscopiques : ce travail 
me plaisait assez et me per- 
mettait de gagner quelques 
sous : mais cela ne put durer 
longtemps. M 1 Brisson était 
pourtant une excellente 
femme, un peu originale, il 
est vrai. Jugez-en : elle axait 
trois fils et ne pouvait se 
consoler de n'avoir aucune 
fille. Pour se faire illusion, 
elle avait eu l'idée cocasse de 
leur donner à la maison des 
noms féminins : l'un d'eux, 
le plus jeune, qui était mon 
meilleur camarade, s'appelait 
Eléonore. 

Vers cette époque, 
M. Geoffroy Saint-Hilaire, le 
célèbre directeur du. Muséum, 
fit à mon père la commande 
d'une série considérable de 
planches représentant des 
pièces d'histoire naturelle. 
Son temps se trouva dès lors 
absorbé par ce travail et par ses leçons et il dut renoncer à s'occuper 
lui-même de mon éducation, et comme il ne voulait pas, cependant, 
que je croupisse dans l'ignorance, il eut l'excellente idée de faire une 
nouvelle tentative à mon sujet, et me lit entrer dans l'institution dirigée 
par le bon M. Gibert et par son épouse, rue de Reuillv. Là encore il 
payait, je n'ai pas besoin de le dire, de la même monnaie que pour la 
pension de mes frères. 

Dans cette maison, j'ai fait le diable ! Si l'on m'y avait laissée, 
j'aurais transformé toutes ces petites tilles en autant de garçonnets. Ma 




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,6o ROSA BONHKI R 



pratiques étranges et mystérieuses. Leur grand-maître, à cette époque, 
était un médecin célèbre, ami particulier de mon père, qui l'avait ren- 
contré dans un petit calé voisin de chez nous, le calé du Parna>^se, dont 
le propriétaire avait été autrefois le beau-père de Danton. Ce savant 
s'appelait Fabré-Palaprat; il s'était adonné à la science de l'électricité 
et tut l'un des fondateurs de la Société galvanique de Paris, s'efforçant 
de faire apprécier les expériences deVolta, auxquelles beaucoup de gens 
refusaient alors d'attacher aucune importance. 

Fapré-Palaprat avait été décoré de la Légion d'honneur pour sa 
bravoure pendant la défense de Paris en 1814, et la décoration de 
Juillet le récompensa plus tard de son rôle dans les trois célèbres 
journées de i83o. 

Je me souviens qu'un jour, mon père étant venu me chercher à la 
pension, me conduisit le soir à la chapelle des chevaliers, dans la cour 
des Miracles, pour faire de moi une petite Templière, pour me rebap- 
tiser, comme on disait dans la langue mystique de l'ordre. La cérémonie 
consistait à faire passer le néophyte sous une voûte d'acier, formée par 
les glaives que les chevaliers, rangés deux à deux, entrecroisaient symé- 
triquement au-dessus du chemin que mes petites jambes avaient à 
parcourir. 

Les officiants, très nombreux, à ce qu'il me parut, étaient vêtus 
d'un long manteau blanc, portant à l'épaule une grande croix d'un rouge 
écarlate. Ils avaient la tête couverte d'un casque terminé par une pointe 
aiguë. La chapelle, où l'on célébrait cette cérémonie extraordinaire, 
était éclairée d'une lumière faible et tremblotante : on percevait les 
sons lointains d'un orgue qui paraissaient venir des profondeurs de la 
terre. Je ne comprenais rien, bien entendu, à ce qui se passait autour 
de moi, mais il me semblait que j'étais transfigurée. D'une faible enfant, 
j'étais devenue une vaillante chevalière ! 

Il faut bien dire que, les nuits suivantes, j'eus une peine infinie à 
m'endormir dans mon petit lit de pensionnaire. Une fois même, par 
un beau clair de lune, dont les vitres du dortoir étaient tout illuminées, 
je n'y pus tenir. Je me levai et. sans presque m'habiller, mais en avant 
grand soin de boucler autour de ma taille un sabre de bois dont on 
m'avait fait cadeau, je me glissai furtivement hors de la pièce et descen- 
dis au jardin. Là, avec des airs de Don Quichotte, je commençai de 
me promener majestueusement. 

Il y avait, au long des allées, un grand nombre de magnifiques roses 
trémières: j'en fis autant de Sarrasins qu'il s'agissait de combattre : alors, 
tirant mon arme redoutable de son fourreau de carton, je me mis à 






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R O S A BONHEUR 



Dans notre petit atelier de la rue des Tournelles. où nous étions 
revenus habiter, je travaillai avec acharnement, copiant avec amour les 
plâtres que mon père me mettait entre les mains, et ne m'interrompant 
pas même lorsque des amis venaient nous voir. Lorsqu'il rentrait, le 
soir, c'était pour venir aussitôt regarder mon travail de la journée; il le 
corrigeait, plus sévèrement, je crois, que celui de ses élèves, mais s'il 

m'arrivait de taire un dessin 
passable, je voyais combien il 
était heureux de me féliciter de 
mes progrès. 

Un jour, mon père vint à 
laisser à la maison sa boîte à 
couleurs; je m'en emparai sur 
le champ. Descendant quatre à 
quatre l'escalier, j'achetai pour 
deux sous de cerises, et, reve- 
nue à l'atelier, je me mis à 
peindre ma première nature 
morte sur une petite toile déni- 
chée dans un coin. Je vois en- 
core la surprise de mon père : 
« C'est très bien, me dit-il en 
m'embrassant, continue à tra- 
vailler avec persévérance, tu 
deviendras une véritable ar- 
tiste ». Il me caressait les che- 
veux et ajoutait d'un ton plus 
ému : « Peut-être, ma fille, 
trouverai-je en toi la réalisa- 
tion de mes ambitions artis- 
tiques ! t 

Peu de temps après, il voulut bien m'installer au musée du Louvre. 
Ma joie lut si grande, de songer que désormais il me serait permis de 
travailler dans ce sanctuaire autant qu'il me plairait, que tout au long 
de la première journée, ma main ne cessa de trembler comme la feuille, 
au point que je fus incapable de donner un seul coup de crayon. Lorsque 
je rentrai, le soir, mon père s'aperçut de mon trouble : « Qu'as-tu donc, 
me dit-il, es-tu malade ? » Je me jetai dans ses bras toute en larmes et 
m'écriai : « Je suis si heureuse que je n'ai pu dessiner aujourd'hui, 
mais tu n'auras plus à te plaindre d'une telle paresse. » 




AU LOUVRE : LA VIEILLE DEMOISELLE. 
Lavis île Rosa Bonheur. 






meilleure tenue au mili 

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Siquelqui 

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en faisant le 

hantillons de mon 

voici. Ii \ icille fille , 

tout .m contraire, elle 
était pleii 

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k.is de besoin. 

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i midi, u 
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pain faisaient mon aflaii 
buvais que ^K- I eau, *.l"nt , a 
m appro> isionnet -i la I 

une petit 
bien Ji \ centin 

I ;i . iiinii | 

beaucoup plus de cuisine. Il n 
voyait chez 

voisinage, faire remplir vK- bouilli 
constituait t< >ui non 

\\ .nu ,1 
que mon père m .i\ ait a< heté et qui 
un tableau s) noptique qi 
' I ouis-Philip| \ 
historiques >.!<.• m.>:i paj 
compositions dans l 




,, | ROSA BONHEUR 

Je me souviens d'un certain après-midi où, en manière de prome- 
nade, mon père m'avait emmenée a pied de Paris au Mont-Valérien, 

qui, à cette époque, était dominé par une construction très ancienne, un 
grand monastère, entouré d'un vieux cimetière. Arrivés là, mon père 
s'arrêta au milieu des tombes, sans doute pensant a ma mère qu'il avait 
perdue peu d'années auparavant. 

En sortant du cimetière il se mit à marcher sans parler, tout absorbé- 
dans ses pensées ; moi je le suivais comme un chien suit son maître. 
Et je songeais qu'un jour aussi, je le perdrais ; j'en étais toute attendrie : 
alors mon affection pour lui me suggéra l'idée de placer mes pieds dans 
la trace des siens. D'où me venait cette pensée, surprenante chez une 
enfant i Peut-être de ma mère. 

I.e soir, à la maison, pour me distraire des préoccupations qui ne 
nous manquaient pas et de l'obsédante pensée de ma pauvre mère 
absente, il m'arrivait quelquefois de copier, à la lueur de la lampe, des 
plâtres d'animaux. Bientôt je m'aperçus que ce mode de travail avait un 
avantage très sérieux pour moi ; les ombres se détachaient avec une 
vigueur telle, que les formes des bœufs, des moutons, des chevaux, se 
gravaient dans mon esprit avec une facilité surprenante. Beaucoup de 
ces modèles étaient du sculpteur Mène '. un homme de grand talent et 
un ami de mon père. Ces moulages merveilleux m'ont tellement 
intéressée que bientôt je me suis exercée à modeler moi-même des 
animaux pour m'en servir dans mes compositions, .le maniais la truelle 
avec autant de facilité que la brosse. J'ai créé ainsi tout Lin troupeau, 
des brebis, des moutons, des béliers, des bœufs, des taureaux, des 
chevaux et des cerfs. Ces animaux étaient tous de petite taille, vous le 
pensez bien. C'est moi qui ai donné les premières leçons de modelage 
et de sculpture à mon frère Isidore. 

- Cherche ta voie, ma lille, ne cessait de me répéter mon père, 
cherche ta voie, aie l'ambition de dépasser M me Vigée-Lebrun, dont 
tout le monde parle en ce moment. Elle est. comme toi. la tille d'un 
peintre, et elle a si bien fait qu'à vingt-huit ans elle fut admise a 
l'Académie Royale et qu'elle est aujourd'hui membre de l'Académie de 
Home, de celles de Saint-Pétersbourg et de Berlin. 

Ces paroles me hantaient nuit et jour. Je les méditais longuement. 
Sun re la même voie que cette femme me paraissait une folie cependant. 

Ne pourrais-je pas me rendre célèbre, dis-je une fois à mon père, 
en me bornant à peindre des animaux '• 

— Certainement, lit-il, et je te répondrai comme un roi de France : 
i. Mène (Pierre-Jules . [810-1880, 



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ROSA BONIII :UB 



commença à me tondre: qui donc aurait pris soin de mes boucles ? 
La petite robe à carreaux que vous me voyez là. avec une pelisse, était 
tout mon uniforme. Vous pouvez, vous convaincre, par ce daguerréo- 
type, que dans ma jeunesse je ne courais pas les rues de Paris vêtue en 
garçon, ainsi que le prétendent certains de mes biographes... C'est 
seulement après mes premiers envois au Salon, quand j'ai entrepris 
d'étudier les bœufs dans les abattoirs et les chevaux dans les marchés, 
que j'ai enfourché des culottes. 

Ma vie avec mon père était un mélange de scènes de tristesse et 

d'incidents comiques. Son atelier 
était rarement balayé; c'était un 
tohu-bohu, un pêle-mêle, un vrai 
capharnaûm. Quand il recevait de 
L'argent, il le jetait dans tous les 
coins, de peur de le dépenser trop 
vite. S'il venait à en avoir besoin, 
il me disait : « Viens, fille, tâche 
de me déterrer une pièce de cent 
sous ». 

C'est dans ce pauvre milieu que 

me trouva Nathalie .Micas, la jeune 

fille qui devait occuper une place 

si considérable dans mon existence. 

J'avais quatorze ans à cette époque, 

elle en avait deux de moins, mais 

sa taille était plus élevée. Sa famille. 

établie depuis longtemps à Paris. 

était d'origine portugaise. Un de ses grands-oncles avait été chevalier 

de l'ordre de Saint-Louis et lieutenant -général dans les armées de 

Louis XV et de Louis XVI. 

Victime de la Révolution, qui avait englouti tout son patrimoine, 
M. Micas avait été obligé de se faire typographe. Plus tard, il s'établit 
fabricant de gaines et d'étuis, et sa femme dirigea un petit atelier d'une 
vingtaine d'ouvrières dans la rue de Montmorency, n" q3. 

Un jour, mon père le vit entrer dans son atelier. M. Micas venait 
lui demander de taire le portrait de sa tille : a Il faut m'accorder un 
tour de faveur, monsieur, dit-il sur un ton fort triste, parce que la 
pauvre enfant ne restera pas longtemps de ce monde. » Il parait que sa 
petite Nathalie était d'une santé très délicate et qui donnait de grandes 
inquiétudes. 




KOSA BONHEIH A SEIZE ANS. 



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R.OSA BONHEUR 



l'autre côté; il parait que Nathalie était du nombre de ces gamins, qui 
nous réjouissaient tant, lorsque nous [es voyons se disputer nos libé- 
ralités. 

C'était Nathalie encore, cette petite fille que l'on promenait tous 
les jours sur la place Royale, et qui bien des fois m'avait amusée à 
cause de rabat-jour vert que ses parents lui mettaient sur le front pour 
garantir ses veux malades de l'éclat trop vil du jour! Cet abat-jour vert 
avait le don d'exciter les rires des petits galopins de l'école Antin. et je 
n'en étais pas le moins turbulent, vous le savez. 

M Micas assistait souvent aux séances de portrait, et plusieurs lois 

elle se montra touchée jusqu'aux larmes de tout ce que je lui disais de 
ma mère et du culte véritable que je gardais pour sa mémoire. Cette 
excellente femme me prit en amitié et s'attacha désormais, autant qu'il 
lui lut possible, à me faire oublier la perte irréparable que j'avais laite, 
dominent la bonté qu'elle me témoignait n'eut-elle pas gagné mon affec- 
tion et ma confiance : C'est à elle que je lis la première confidence d'un 
rêve dont je n'avais pas osé parler à mon père. 

Une nuit, il m'avait semblé voir ma mère debout à côté de mon 
lit ; elle était vêtue d'une robe blanche, ses cheveux bouclés flottaient 
sur ses épaules. Si grande que fût mon émotion, elle n'égala point ma 
joie, et je me dressai précipitamment pour me jeter dans ses bras. Une 
étrange torpeur paralysa mes membres à ce moment-là. Je m'écriai 
cependant : « Chère maman, tu n'es donc pas morte ? » 

Ma mère se mit à sourire en faisant de la tête un signe de dénégation. 
puis elle posa sur ses lèvres l'index de sa main gauche, et. tout en me 
regardant avec des yeux pleins d'amour, elle s'effaça aussi rapidement 
qu'elle m'était apparue. Le souvenir de ce songe, de cette vision, a été 
ma consolation pendant toute ma carrière. Depuis lors, je n'ai cessé de 
garder la conviction que ma mère s'était montrée à mes veux dans le 
dessein de me faire comprendre qu'elle était toujours vivante auprès de 
moi. Que de fois, dans les moments difficiles, j'ai senti les effets de sa 

protection! Oh ! oui, c'est elle qui a été mon ange gardien, la sainte 

que j'ai toujours invoquée et vers laquelle se sont élevées mes prières 

Mon père faisait paver .ses toiles un prix dérisoire; c'était pour lui 
bonne aubaine quand il parvenait à obtenir cent cinquante à deux cents 
francs pour un portrait. Lorsque celui de Nathalie fut achevé, M. Micas 
se décida à faire faire le sien et celui de sa femme. L'effet premier de 
ces rencontres fréquentes lut bientôt de rendre les deux hommes les 
meilleurs amis du monde : peut-être étaient-ils naturellement faits pour 
sympathiser, mais la sollicitude de mon père pour la petite Nathalie, 



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ROSA BONHEUR 



J'étais pourtant déjà jeune tille, mais je n'avais pas perdu le goût des 
jeux garçonniers : je crois bien qu'a vingt ans il m'est arrivé de jouer 
i m me aux chevaux avec mon frère Isidore. 

Il vinl aussi à notre atelier une petite dame anglaise très drôle, qui 
était la femme de l'amiral Cockburn, celui qui reçut à bord du Belle- 
rophon Napoléon, lorsqu'il dut s'embarquer à Rochefort pour l'Angle- 
terre axant d'aller à Sainte-Hélène. Un jour, elle voulut m'emmener à 
Versailles et je lui dus à cette occasion ma première robe blanche. 

Entre temps, nous axions été habiter rue de la Bienfaisance 1837- 
i838), ensuite 20. faubourg du Roule (1 838), avanl d'aller rue Rum- 



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■ Vsscmblée d'aspirants, soupirants, pleins d'espoir. Coups-d'oeil profonds de pan et d'autre. Observations 
de la part du pire et Je la mère, grande envie d'apprécier de la part des demoiselles, mais timidité d 
qui permet aux prétendants de sa^ ourer d'avance les charmes des joo.ooo.ooo ooo demoiselh 

LES DEMOISELLES A MARIER. 

Cro puis de Rosa Bonheur. 



ford, 13(1841), mais il s'était auparavant produit un grand changement 
chez nous. Mon père, qui semblait tourmenté d'une grave préoccupa- 
tion, me regardait parfois d'une façon qui m'intriguait. Souvent aussi, 
à la nuit tombante, il m'emmenait avec lui dans la ville et s'arrêtait 
toujours devant la même maison ; là, il attendait patiemment qu'une 
jeune femme en sortit. A peine avait-elle paru, qu'il lui prenait le bras. 
et tous deux se promenaient de long en large pendant plus d'une heure. 

J'aurais bien désirésavoir ce qu'ils disaient, je n'osais m'approcher 
cependant et je restais à une distance si respectueuse que je ne pouvais 
rien entendre. 

Je ne m'amusais guère, et pour distraire mon ennui, j'en étais réduite 
à aller sous un réverbère observer les papillons qui, attirés par la 
lumière, venaient se précipiter dans la flamme. Ces pauvres petits 



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Vous ne me croiriez pas si je ne vous disais que le coup fut très 
rude, bien qu'il ne me surprit point: aussi est-ce avec une grande satis- 
faction que je m'éloignai pour quelque temps d'un intérieur où la nouvelle 
venue allait régner en maîtresse; même je trouvai le moyen de pro- 
longer mon absence, en prétextant des excursions artistiques. J'ai fait du 
reste, à cette époque des études très sérieuses de bergers montés sur 
leurs échasses ; n'empêche que m<>n père, finissant par craindre de ne 
pas me voir revenir à Paris, m'écrivait les lettres les plus pressantes 
pour me rappeler. 

Un de mes gros sujets de préoccupation pendant mon séjour à 
Bordeaux avait été le mystère qui planait sur la naissance de ma pauvre 
mère, et je m'étais proposé de profiter des circonstances pour interroger 
là-dessus la vieille M" 11 ' Aymée. pensant bien, non sans raison, que si je la 
décidais à parler, je saurais bientôt tout ce que je désirais connaître. 
Par malheur, je me heurtai à une volonté obstinée de garder le silence. 
Ne voulant pas m'avouer vaincue, je commençai des recherches à la 
mairie. M mc Avmée voyait avec impatience le mal que je me donnais. 

— Arrète-là tes démarches, me dit-elle enfin, à quoi cela te ser- 
vira-t-il de savoir le vrai nom de ta grand'mère ? Tout ce que je puis 
te dire, c'est que c'était une grande dame et que tu dois respecter sa 
mémoire en t'abstenant de pénétrer son secret. Promets-moi de ne plus 
t'occuper de toutes ces vieilles histoires. 

Et je le lui promis, bien qu'à regret. 

— Du reste, poursuivit-elle, qu'est-ce que cela peut te taire, est-ce 
que tu ne sais pas que si tu descends par ta mère d'une race royale, par 
ton père tti viens d'une famille de cuisiniers. 

J'ai su plus tard que M mc Aymée avait toujours eu de grandes craintes 
au sujet du valet de chambre de M. Dublan, qui lui aussi était au courant 
du mystère de ma famille. Chose inexplicable, cet homme fut, dit-on, 
mystérieusement assassiné, en même temps qu'un maire de Bordeaux. 

Il m'est arrivé plusieurs fois, au cours de ma longue carrière. 
d'avoir facilité de recommencer mes recherches avec une quasi certi- 
tude de réussite. La parole donnée à M me Aymée m'a toujours arrêtée. 
Ce que j'avais promis était sacré pour moi. 

Comme on le suppose bien, M me Aymée m'avait beaucoup ques- 
tionnée sur ce qu'était ma vie à Paris et sur l'intérieur de mon père, 
aussi ai-je eu toutes les peines du monde à obtenir d'elle qu'elle me 
laissât emmener ma sœur. Songe/ qu'elle avait élevé Juliette depuis 
1 âge de trois ans, et que ma sœur venait d'atteindre sa seizième année. 
M Aymée l'aimait comme son enfant, et ce fut pour elle un grand 



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exprès pour moi; le prix en était si modère que mon père dut renoncer 
;i luire aucune objection. N'était-ce pas moi. du reste, qui taisais bouillir 
la marmite a la maison : la vente de mes tableaux devait suffire a peu 
près à tout. Oh ! je ne regardais pas au prix de mes toiles; j'étais bien 
heureuse de prendre tout ce qu'on m'offrait, et je faisais des tableaux 
pour trois cents francs, sauf a me rattraper sur la quantité, car il me 
fallait de l'argent pour venir en aide à mon cher père que je savais 
atteint de la maladie de cœur qui devait l'emporter quelques années 
plus tard ? 







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CHAPITRI XII 



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, 7 6 ROSA BON HEUR 



" Ah ! me disait-il, tu n'as point l'art de dire les choses à moitié, toi. 
et tu n'entend> rien à la diplomatie. La niaiserie des brebis timides t'a 
paru absurde, et c'est pourquoi tu ne veux pas te contenter de leur sort; 
sache bien cependant que le rôle du cheval ombrageux n'est pas meilleur : 
après avoir eu la fumée aux naseaux et l'écume au frein, faute d'avoir 
pu se résigner au mors et à la bride, il devient bientôt une simple rosse. 
Avec du talent et de la modestie, on peut arriver fort bien à se faire 

estimer et à conquérir de nobles amitiés Ce n'est pas. tu t'en doutes, 

que j'aie grande vénération pour les formes et pour les habitudes 
du monde, ce bon ton prétendu, ces formules de conversation originel- 
lement belles, mais qui se changent en grimaces. Certainement, je 
méprise tout cela, parce que c'est le masque de bien des hypocrisies. Il y 
a là toutefois une tradition qui est suivie par la société avec plus de 
justesse qu'on ne pense. Cette société n'est pas toute fausse dans ses 
formes, pas plus que tous ceux qui disent des patenôtres ne sont des 
tartufes; la plupart sont, au contraire, de braves gens, respectables à 
tous égards. Il te faut garder la mesure des hautes convenances : le 
style débraillé, genre bousingot, ne paraît pas propre à donner idée 
d'un jugement élevé ; il en est de même de ce grand laisser-aller, 
exempt de mesure, qui fait regretter le tact exquis de la femme. Je dis ceci 
parce que je veux que rien n'altère cette brillante auréole que donne le 

talent qui fait tant d'envieux cruels et jaloux Il en est de ceci comme 

de la politique : que de gens sont prêts à tout briser, et qui n'ont pas 
le moindre plan pour nous refaire un abri solide le lendemain. C'est la 
pierre d'achoppement, à notre époque. Edifier a toujours été plus lent 

que détruire Mais je connais ton bon cœur, ma fille, et je sais qu'il 

modifiera ta manière de voir en ce qui concerne des habitudes puériles 
et stupides peut-être, si l'on n'en juge que les apparences, mais qu'il est 

nécessaire de respecter néanmoins et de mieux approfondir Point 

de singerie ni d'exagération, du vrai, du beau, de la dignité, c'est se 
sentir dans le sentier divin qui nous élève au-dessus des brutes et des 

gens pires que les brutes le laisse là ce sermon, qui n'est qu'un épan- 

chement de mon pauvre cœur paternel, jaloux de voir sans tache mon 
bien le plus précieux. » 

Ce sont à peu près les termes d'une lettre qu'il m'écrivait. Pauvre 
père, mon indépendance de caractère lui donnait bien du fil à retordre! 
El pourtant, si je lui résistais parfois, c'était précisément parce que je 
I adorais et que je sentais la nécessité de le défendre contre lui-même: 
il était si bon et si facile à exploiter ! 

J'avais dix-neuf ans i 1841 | lorsque, pour la première lois, il m'enga- 



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Je l'art m'a poussée à fréquenter les abattoirs. Je lisais les ouvrages d'ana- 
tomie avec le plus grand soin, tout en prenant des notes. Quelquefois 
même je rédigeais, comme aide-mémoire, des tableaux synoptiques. 
Nathalie venait tous les matins me retrouver dans mon petit atelier; 

nous travaillions, nous 
vivions là en tête-à-tête, 
sans recevoir la visite d'au- 
cun (lirteur. 

Avec quelle sollicitude 
cette brave amie s'ingéniait 
âme taire gagner du temps! 
C'est elle qui, par exemple, 
calquait mes dessins et les 
reportait exactement sur 
la toile, car son ambition 
n'était pas de devenir mon 
égale ; ce quelle voulait, 
ce qui suffisait à ce cœur 
dévoué, c'était de m'être 
utile, de m'épargner la pré- 
paration de mes tableaux. 
Nous travaillions avec 
acharnement jusqu'à 
l'heure du déjeuner. Dès 
que midi sonnait, vite, l'on 
embrochait des côtelettes 
que Nathalie avait appor- 
tées le matin et nous les fai- 
sions griller devant la porte 
ouverte du petit poêle en 
fonte. Quel plaisir de voir 
tomber le jus dans la sou- 
coupe qui servait de lèche- 
frite! Jamais je n'ai mangé rien d'aussi délicieux et de meilleur marché. 




V A C HE, VUE L> K DOS. 
Dessin de Rosa Honneur. 



Préparer des papiers en couleur pour pochades. — Dessiner des compositions de vaches et de 
chevaux. Étude de taureaux. - Chevaux en bas-relief pour étude de mouvements. — De 
même de bœufs, étalons. Faire Nathalie en plein air. 

» Deux dessins de bienfaisance, un pour M. David (d'Angers), — croquis d'après 
nature. — Faire des bœufs du marché, des chevaux. — Lire, sur ia conformation du cheval, 
Richard du Cantal), aller au Marche aux Chevaux, abattoirs. — Dessin à préparer en 
anatomie pour chevaux. — Finir mes grandes études de chevaux. » 



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du fameux château qu'Henri II fit construire pour Diane de Poitiers, 
mais ces vieilles murailles tentaient moins mon crayon que les moutons, 
les chèvres et les vaches qui paissaient dans les champs d'alentour. 

Je ne me plaisais qu'au milieu de ces bêtes, je les étudiais avec 
passion dans leurs mœurs, lue chose que j'observais avec un intérêt 
spécial, c'était l'expression de leur regard : l'œil n'est-il pas le miroir 
de l'âme pour toutes les créatures vivantes; n'est-ce pas là que se 



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LES TOMBER F. AUX DE PIERRE 

Dessin de Rosa Bnnhcur. 



peignent les volontés, les sensations des êtres auxquels la nature n'a pas 
donné d'autre moyen d'exprimer leur pensée. 

Je m'efforçais de mettre dans tout ce que je taisais l'exactitude des 
moindres détails. Je dessinais l'animal dans les diverses attitudes qu'il 
prenait, et lorsqu'il venait à en changer, je n'avais pas la simplicité 
d'attendre qu'il lui plût de reprendre celle que j'avais trouvée intéres- 
sante. Je saisissais la nouvelle pose. Mais s'il revenait à la première, 
j'en profitais pour compléter le croquis commencé. 

Le travail ne m'a jamais fatiguée et jamais la patience ne m'a fait 
défaut, à ce point qu'il m'est arrivé de taire ce manège pendant cinq à 
six heures de suite, sans interruption. 



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ROSA BONHEUR 



lorsque je lus devant clic la lettre qui m'annonçait mon premier sucées. 
II semble que de ce jour date vraiment notre amitié; nous nous liâmes 
en effet d'une façon complète et nous devînmes inséparables. Je n"étais 
heureuse que lorsque je la voyais près de moi ; de son côté, elle n'éprou- 
vait pas de plus ^rand plai- 
sir que lorsqu'elle venait 
à l'atelier, pour travailler 
avec moi. 

La distinction que 
j'avais obtenue rendit plus 
facile la vente de mes 
tableaux. Je continuais de 
donner à mon père tout 
l'argent que j'en tirais, sauf 
cequ'il me fallut pour ache- 
ter Margot. .Margot était 
une jument que je m'étais 
mise en tête de posséder: 
je la montais à califour- 
chon, et c'est sur le dos de 
cette bonne bête, que. 
comme Don Quichotte sur 
son Rossinante, j'ai gra- 
duellement étendu le cercle 
de mes pérégrinations 
Quoique, dans le fond de 
mon cœur, je fusse restée 
fidèle Templière, je m'em- 
presse dédire que pas une 
seule fois cependant je n'ai 
cherché querelle aux mou- 
lins à vent. 

Bien souvent il m'est 
arrivé, au cours de mes longues promenades, de rencontrer, sur les 
routes poudreuses de l'Ile-de-France, des troupeaux de ces bestiaux 
que l'on conduit aux abattoirs de Paris. Et je me souviens particu- 
lièrement d'une fois. — c'était à une époque où nous axions lotie à 
Chevilly une petite maison de campagne pour v passer l'été et faire 
des études d'animaux, — je revenais à Paris à la nuit tombante, 
montée sur nia jument Margot. I.a route était encombrée de troupeaux 




I. i: VI! \ MONTAGNARD. 

Dessin de Rusa Bonheur. 






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cette fin lamentable ' me demai 
« muets ont-ils 

nous, doril les 
punition.. .. Quel déploi 
que- celle vie donner la n l 

Meunier cfn 

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ROSA BONHI i i 



Le travail sans relâche que je menais en l'été de 1846' m'avait 
beaucoup fatiguée; je me sentais un grand besoin de repos, tout au 
moins de changement d'air; sur les instances des parents de ma belle- 
mère, qui habitaient l'Auvergne, je m'étais décidée à me rendre auprès 
deux, mais je n'entendais pas qu'un séjour de quelques mois en province, 
fùt-il forcé, dût être tout à lait sans profit pour mon art. 

Dans le> derniers jours de 1846, je partis donc par la diligence du 
grand bureau — car il n'y avait pas encore de chemin de 1er. C'était une 
de ces lourdes machines à cinq chevaux qui mettaient alors Paris en 
communication avec toutes les parties du royaume. Ma belle-mère 
faisait le voyage avec moi. Ah ! nous n'allions pas tout à fait aussi vite 
que dans les trains rapides d'aujourd'hui. Les chevaux trottaient quand 
la route était plane, mais si elle venait à monter quelque peu, l'on allait 
au pas. Je vous laisse à penser si, dans les contrées montagneuses que 
nous traversions, l'occasion pour les chevaux daller au pas était fré- 
quente. Et les voyageurs de descendre pour se dégourdir les jambes. 
J'étais généralement perchée à l'impériale, mais il ne me déplaisait pas 
non plus d'aller devant les chevaux, au long des côtes. Ces pays sont 
admirables. J'eus le temps de bien voir, durant les huit jours juste que 
dura le voyage de Paris à Clermont. Pour se rendre à Mauriac, où 
habitaient les parents de ma belle-mère, il fallait encore un jour et demi. 
Voici une lettre écrite de là-bas, et que je garde précieusement. Je 
l'adressais à M me Micas. 

Mauriac, vendredi matin, 6 septembre 1846. 

Mes chers amis, je suis ici depuis mardi, neuf heures du soir. Pardonnez-moi 
d'avoir tardé à vous donner de mes nouvelles comme je vous l'avais promis ; 
mais si vous saviez tout ce que j'ai éprouvé en voyant ce bon pays où l'on est 
si hospitalier, où l'on m'a tant fêtée que je n'ai pas encore eu un moment de 
liberté! Figurez-vous qu'ici, comme dans tous les pays de montagne, pour vous 
faire honneur, on ne trouve pas de meilleure manière que de vous servir à 
manger et à boire, comme nos premiers pères, qui avaient de plus robustes 
constitutions et qui faisaient honneur sans peine à leurs hôtes ; mais pour moi, 
si je n'avais pas bientôt fini d'épuiser le nombre des parents et amis, je pourrais 
mourir de quelque indigestion. Pourtant, je ne serais pas brave si je ne répondais 
pas à leur bonne réception ; du reste, je me porte bien, et ma belle-mère encore 
mieux; elle a repris d'une manière surprenante depuis deux ou trois jours. 
Notre voyage a été heureux, et surtout pour moi, qui étais enchantée d'être 
perchée sur l'impériale. 

Nous sommes arrivées à Clermont lundi, à six heures du matin. Vous 

1. Au Salon de 1S46, Rosa Bonheur avait exposé : un Troupeau cheminant; le Repos 
Moutons et chèvres ; un Pâturage; Brebis et agneau, dessin. 













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n.mis embi 
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ROSA BON II IIP 



pk-rrc: l'eau est comme du cristal : c'est sauvage et beau, mille lois beau. Hier 
j'ai été au pont d'Ause, perchée sur un char rustique traîné par des bœufs. 
Demain je repars avec Jacques à la chasse. Enfin, je suis heureuse autant que 
je peux. Je vous embrasse. 

Votre amie, votre enfant si vous le voulez, 



Rosa Bonheur. 



Suivaient ces lignes à l'adresse de Nathalie : 

Ma chère amie, tu vois que les distractions ne sont pas ce qui me manque . 
c'est si beau, par ici, que mon esprit n'est qu'à admirer et à imiter: chose 

bien difficile : l'imitation est si froide pour rendre ce qui est Enfin, je ferai 

de mon mieux. Ah ! si tu étais avec moi. j'en perdrais la tête de bonheur, car 
éprouver un plaisir sans toi, ce n'est qu'en jouir à moitié. C'est que, vois-tu, 
tu me comprends, toi, ma Nathalie. Il me semble qu'il y a un mois que je ne 
t'ai vue ; et puis, la vie est si différente de celle de Paris qu'il me semble être 
encore bien plus loin. Je suis tout étrange le matin; lorsque je m'éveille, je suis 
tout étonnée de ne pas me trouver où mon esprit était. J'attends avec impa- 
tience de tes nouvelles. Ne m'écris pas poste restante avant que je ne te l'aie 
dit : ce n'est pas si facile que tu crois d'aller les chercher. Voici où tu vas 
m'écrire mon adresse : chez fauché '. aubergiste à Mauriac. 

Je t'embrasse, ton amie. 

Rosa B. 
Je t'embrasse comme je t'aime. 



J'ai travaillé énormément pendant les quelques semaines de ce 
voyage de lin d'été. Lorsqu'il me fallut rentrer à Paris, mes albums et 
mes cartons étaient bourrés de croquis et d'études faits d'après les sites 
pittoresques de cette contrée, ses habitants et les animaux que j'y avais 
rencontrés. 

Les quatre tableaux que j'ai envoyés au Salon de 1847 •' ont été en 
partie composés d'après ces études. 

S'ajoutant aux récits que je taisais des incidents de mon voyage, 
les études que j'avais rapportées d'Auvergne avaient eu un autre effet 
que de me fournir des sujets de compositions, celui d'enthousiasmer 
tellement ma chère Nathalie qu'elle n'eut plus qu'un désir : taire à 
son tour ce voyage, mais le taire avec moi. Je ne pus résister à ses 

1. M. Fauché était un parent de la seconde M m " Bonheur. Sa fille épousa dans la suite 
M. Auguste Bonheur. 

j. Salon de [847: Labourage, paysage et animaux Cantal ; Moutons au pâturage Cantal : 
Etudes de chevaux étalons pur sang; Nature morte. 









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: je peux bien y être pour quelque chose, mais comme il y a longtemps 
qu'elle n'a trouvé le moyen de faire d'aussi belles études, elle se sent entraînée 

mairie elle. Enfin, mère chérie, nous tâcherons d'arranger cela pour le mieux, 
mais en attendant, nous travaillons beaucoup, et il se trouve qu'hier nous 
avions tous les habitants du pays sur le dos. ce qui devenait horriblement 




PAG i: 1) A Lli UM . 
Croquis de Rosa Bonheur. 



gênant. Il est encore une chose bien contrariante, c'est qu'il ne fait plus bien 
beau et que nous sommes obligées de nous mettre sous un hangar pour 
travailler. 

Dans mon égoïsme, quoique je ne puisse t'aider, la pensée que vous avez 

de l'ouvrage contribue bien à ce que le temps ne me semble pas aussi long 

Enfin, ma bonne mère, le temps et Dieu voudront peut-être que tant d'années 
de travail et de veilles ne soient pas perdues. J'allais oublier de te dire que je 



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tomba gravement malade: bientôt son état parut sans espoir. Peu de 
jours avant de rendre le dernier soupir, il nous lit appeler, mon père et 
moi. 

— Raimond, dit-il à son ami. je suis bien malade et je ne me 
relèverai pas; toi non plus, tu ne vivras pas longtemps. Laisse nos 
deux entants toujours ensemble, tu vois combien elles s'aiment. Kosa 
a besoin de la protection et de l'affection de ma Nathalie. Venez, mes 
enlants. que je vous bénisse ! 

Tout émues, nous nous agenouillâmes devant son lit. Avant mis ses 
mains sur notre tête, le bon père Micas nous dit alors : « Ne vous quitte/ 
jamais, mes chères enlants. et que Dieu vous protège! » Puis il nous 
embrassa. Quelques jours après, il n'était plus 1 . Depuis lors. Nathalie 
et moi, nous ne nous sommes jamais quittées, et si la mort nous a 
séparées, nos âmes se retrouveront, je l'espère. Elle et ma mère veillent 
sur moi. 

i. \1 . Frédéric- Louis Micas, né le 9 décembre 1802, est mort le 19 mars 1S4X.H l'âge Je 
46 ans. 




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compter les objets que nous avions envoyés à la section de sculpture, 

nous occupions une page presque entière du catalogue. 

Mon frère Auguste avait une nature morte, un portrait d'enfant et 
mon portrait : Isidore, une toile et un plâtre représentant le même sujet. 
c'est-à-dire un Cavalier attaqué par une lionne. Mon père y figurait 
par un paysage. Quant à mon envoi, il se composait, pour la peinture, 
de six tableaux : Bœufs et taureaux de la race du Cantal, Moutons au 
pâturage, Chien courant, un Bœuf, le Meunier cheminant, Pâturage 
des bœufs de Sol ers. 

Non contente d'exposer à la section de peinture, j'avais envoyé à 
la sculpture un taureau et une brebis. 

La faculté d'exposer sans avoir à se préoccuper du jugement préalable 
d'un comité d'examen permit à beaucoup d'artistes, cette année-là, de 
montrer un talent qu'on ne leur soupçonnait pas. Certains même, qui 
avaient reçu l'étincelle, produisirent un nombre exceptionnel d'œuvres 
remarquables. Des éclats de rire homériques accueillirent, par contre, 
un bon nombre de toiles, et furent fort utiles aux infortunés qui avaient 
bravé le ridicule en les signant de leur nom. Combien de malheureux, 
en effet, qui, jusque-là, avaient attribue leurs insuccès au parti pris des 
jurvs d'admission, durent perdre leurs belles illusions et renoncer à 
rivaliser avec Raphaël et Rubens ! 

Le jury qui fut chargé d'apprécier le mérite des objets exposés com- 
prenait toutes les illustrations du temps : Horace Yernet le président, 
Robert Fleury père, Léon Cogniet, Delacroix, Meissonier, Corot. Jules 
Dupré, Flandrin, Isabey..., et c'est à cet auguste tribunal que je dus 
l'honneur inespéré de recevoir une médaille d'or pour l'ensemble de 
mon exposition, une médaille d'or à moi, humble débutante, qui n'avais 
obtenu jusque-là qu'une médaille de bron/e. 

Anatole de la Forge, le brave défenseur de Saint-Quentin, m'a 
adressé, à ce sujet, un éloge qui, s'il était fondé, serait de nature à me 
remplir d'orgueil. Ne prétendait-il pas que, en dépit de mes vingt-six 
ans, j'étais devenue une rivale dangereuse pour Brascassat. c'est-à-dire 
pour le Paul Potter, pour le roi des animaliers français de l'époque. Il 
attribuait même à la conscience que celui-ci en avait, les efforts visibles 
et heureux que Brascassat lit désormais pour se surpasser lui-même. 

En même temps que le jury m'accordait la haute récompense que 
je viens de dire, le ministre v joignait, à titre exceptionnel, un magni- 
fique vase de Sèvres, et. bientôt après, la commande du Labourage 
nivernais. .le dis le Labourage nivemais. parce que c'est le nom qui fut 
donne à mon tableau, mais l'Etal ne me demandait qu'un sujet de 



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teur distingué et qui, alors, donnait des leçons au château de la Cave, 
dans la Nièvre. Nathalie m'avait accompagnée, et sa présence, comme 
ses encouragements, me lurent utiles pour mon travail. Je fis ce tableau 
avec une rapidité étonnante, car je tenais à ce qu'il lut achevé pour le 
Salon de i 849. 

Hélas ! je ne peux me défendre d'un serrement de cœur, toutes les 
lois que je pense à mon Labourage nivernais. C'est pourtant cette toile 




111 1 BŒUFS suis LE JOUG. 

Dessin de R.'s.i Bonheur. 



qui a créé en realite ma réputation ; mais, pour moi, quel souvenir 

lugubre elle me rappelle Quelques jours avant sa mort, mon père 

examinait encore mon travail d'un oeil heureux, et il m'embrassait en 
disant : « Je vois que tu suis de près Vigée-Lebrun, et que ce n'est pas 
en vain que je te l'ai donnée pour modèle. » Pauvre père, malgré les 
souffrances qu il endurait depuis longtemps et qui s'aggravaient tous les 
jours, il ne soupçonnait pas que le prix de ma peinture était destiné 
a payer ses funérailles et les Irais de notre deuil. 

Mon père ne survécul qu'un an. presque jour pour jour, à son ami 
M. Micas, qui s'était montre trop bon prophète. Il expira le 2!-! mars 1849. 



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d artistes, hélas! comme pour l'ami que nous regrettons, le jour de la justice 
date seulement du jour de leur mort ! 

Raimond Bonheur avait le culte et la passion de l'art. Pauvre, et père d'une 
famille nombreuse, il lit de ses enfants autant d'artistes, et l'aînée de cette 
jeune famille, M"' Rosa Bonheur, a déjà conquis une place éminente parmi nos 
talents de premier ordre. Deux de ses lils, Auguste et Isidore, ont exposé déjà 
des toiles et des sculptures riches d'espérance. Rien n'était plus touchant et 
plus simple que l'intérieur de cette famille aux mœurs patriarcales. Un jour, 
Delaroche vint la visiter : il trouva dans l'atelier tout ce petit monde occupé, 
et les plus jeunes enfants eux-mêmes crayonnant déjà. Il en sortit ému jusqu'aux 
larmes. 

Après avoir longtemps et courageusement lutté contre la misère avec cette 
sérénité d'âme et cette confiance en Dieu qui ne l'ont pas un instant abandonné 
jusqu'à sa dernière heure, Raimond Bonheur avait obtenu, depuis quelques 
mois, la direction de l'une des écoles communales de dessin, instituées par la 
ville de Paris pour les jeunes filles. Nul n'a plus de droits à la survivance de 
cette direction que M" e Rosa Bonheur, et l'administration fera un acte de 
justice en la lui confiant. 

M. Gustave d'Eichtal a prononcé quelques mots profondément sentis sur 
la tombe de Raimond Bonheur. Il a parlé avec cœur de son dévouement à sa 
famille, de son abnégation, de son talent, de son courage ; mais ce que M. Gus- 
tave d'Eichtal a omis de dire, c'est qu'à ce dévouement profond, à ce culte 
pieux pour les sentiments et les affections de famille, Raimond Bonheur joi- 
gnait un égal dévouement aux idées généreuses d'émancipation et de progrès 
pacifiques. Enfant du peuple, sa vie fut une longue et ardente aspiration 
vers les améliorations populaires auxquelles ses sympathies ne tirent jamais 
défaut. 

L. J. 

J'avais vingt-sept ans à la mort de mon père. Deux mois après ces 
tristes journées, le Labourage nivernais figurait au Salon 1 : mais j'eus de 
la peine à le reconnaître au catalogue: mon tableau s'y trouvait inscrit 

comme étant l'Abordage nivernais, le sombrage. .l'en fus contrariée 
un moment, d'autant que ce quiproquo m'a valu nombre de demandes 
auxquelles je n ai pu répondre. Heureusement cela n'a pas nui à 
l'appréciation de l'œuvre '. 

i. Le Salon de 1840 s'ouvrit le l5 juin au palais des Tuileries. 

1. (Quelque temps après la mort de Rosa Bonheur, il m'est venu d'Amérique une lettre 
demandant si la grande artiste n'avait pas exécute un second Labourage nivernais semblable 
à celui du Luxembourg. J'ai fait diverses recherches et enfin trouve, dans un registre où 
Nathalie Micas inscrivait le sujet et le prix des tableaux de Rosa Bonheur, cette mention: 

« Copie du Labourage, vendue a M. Marc, 4.000 francs, mais 2.000 ont été donnes a 
Auguste pour sa participation dans le travail. 1 

Chose assez curieuse, Rosa Bonheur avait reçu mille francs de plus pour la copie que 
pour l'original. Cette copie, qui orne sans doute aujourd'hui la demeure de quelque Américain. 
ravée. Elle diffère de l'original, du reste, par le fond a gauche. 



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Il n'est pas sans intérêt de donner ici quelques-uns des jugements 
portés sur le Labourage nivernais. 

Dans le petit volume qu'il a consacré à Rosa Bonheur 1 , Eugène de 
Mirecourl écrivait en 1 836 : 

Aucune des œuvres de Rosa Bonheur ne connaît ce qu'on nomme la 
« ficelle », en jargon de rapin. Tous ses tableaux sont naïvement sentis et 

scrupuleusement exécutés La simplicité chez elle a mieux réussi que la 

finesse chez les autres et les efforts de ce pinceau naïf ne déplurent pas à cette 
glande enfant gâtée qu'un nomme l'opinion. 

En examinant les tableaux de M lle Bonheur, la foule se trouva surprise 
de sentir d'elle-même une impression véritable et sérieuse en face de ces grands 
bieuls blancs ou roux, à l'œil limpide, au muHe chargé d'écume : elle s'émut au 
spectacle paisible et naturel de ces moutons qui broutent l'herbe savoureuse 
des prés ou des montagnes ; elle se sentit prise d'extase devant ces paysages 
qui respirent un charme si mélancolique, si rêveur, si rempli de parfums 
champêtres. 

Peu de temps après, Ma/.ure ■ disait à son tour : 

Après les vieux peintres hollandais, et mieux que les anciens paysagistes 
en France, nous avons dans notre temps de très habiles peintres de bétail : 
MM. Brascassat, Coignard, Palizzi, Troyon, une femme surtout, qui porte le 
talent jusqu'au génie, M" Rosa Bonheur. 

Plusieurs peuvent être loués pour l'art avec lequel ils jettent les groupes 
d'animaux dans un paysage, mais si l'on considère la peinture des animaux 
sans s'inquiéter du paysage, si l'on demande une monographie du labour, rien 
ne peut se comparer à l'artiste que nous venons de citer en dernier lieu. Que 
l'on revoie, au Luxembourg, le Labourage nivernais. Si beaux sont ces bœufs 
avec leur pelage varié, leurs muscles ressortis, leurs fanons puissants! Il y a 
en eux tant de ressorts qu'ils semblent légers dans la pesanteur même de leur 
masse. Haletants, ils souffrent, mais avec quelle énergie, quelle volonté ! 
L'homme qui les guide est beau et représente la puissance humaine, dominant 
celle de la nature dans ce que celle-ci a de plus intense, la vie et le travail de 
l'être aimé. Puis il y a tant d'air à l'entour de l'homme et des bêtes ! On sent 
la grande nature dans ce qu'elle a de plus imposant. Toutefois on regrette 
l'entourage naturel qui manque à cette œuvre d'ailleurs vivante : on cherche la 
profondeur du ciel et le paysage. 

Enfin, Emile Cantrel :! , dans l'Artiste, comparait en ces termes 
Rosa Bonheur à George Sand : 

11 y a une très intime parenté entre les deux talents. M lle Rosa Bonheur lit 
souvent George Sand, c'est son auteur de prédilection et je ne serais pas 

i. Eugène de Mirecourt. Les Contemporains. Rosj Bonheur, p. 46-47. 

2. Paysage (Dieu, Li Nature et l'Art), p. 103-104. Paris, TarJieu. [858 

3. L'Artiste, n du [«1 septembre 1859. 



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qu'il en reste aucune preuve positive. N'est-il pa» permis de supposer 
cependanl qu'un même sentiment, l'amour de la nature, exalté un peu à 
l'époque par toute la littérature romantique i>>ue de Rousseau, a provo- 
que dans des genres différents une interprétation analogue de cet acte 
aussi commun qu'il est sublime, le labourage d'un champ. 

Dans un ouvrage plus récent que les précédents, les Chefs-d'œuvre 
d'art au Luxembourg 1 , M. Adrien Dézamy a consacré un M>nnet au 
Labourage Nivernais : 

La bourage niverna is . 

Six grands bœufs nivernais, six grands bœufs blancs et roux, 

Labourant un coteau, par un matin d'automne. 

Traînent une charrue inerte qui festonne 

Et rampe, avec un bruit de ferraille et de clous. 

Tandis que sur leur dos, son aiguillon de houx. 
Voltige pour hâter leur marche monotone. 
D'une voix de fausset, le conducteur entonne 
Quelque vieille chanson au refrain lent et doux. 

Le soc ouvre les flancs de la terre féconde... 
Aux trilles des oiseaux s'envolant à la ronde 
Par un long beuglement l'attelage répond. 

Le soleil resplendit sur la campagne en fête : 

Et devant ce tableau si vivant je m'arrête 

lu fredonne un refrain du vieux Pierre Dupont.] 

i. Les Chefs-d'œuvre d'art au Luxembourg. Rosa Bonheur. Paris, Baschet, 1880. In-1". 




CROQUIS 1) ALBUM, CAR ROSA BONHEUR, 







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possédait pour nie permettre de paver les dettes de mon père. Son dé- 
vouement m'a permis d'accroître rapidement mes ressources, et toute la 
famille en a profite, car de vivre séparée d'eux ne m'a pas empêchée de 
k-ur venir en aide : c'était encore moi qui faisais bouillir la marmite, tout 
comme auparavant. A mes Jeux frères, je prétais mes dessins, et combien 
de lois ai-je partagé avec eux le prix de tableaux auxquels ils avaient 
collaboré: A mon beau-frère 1 j'abandonnais mes droits d'auteur sur les 

animaux sculptés qu'il coule en bronze 
encore aujourd'hui. Je lui ai dessiné, 
sur pierre lithographique, des compo- 
sitions importantes qu il a éditées. 

Pour ne pas risquer d'entraver 
la carrière artistique de mon frère 
Isidore, j'ai cessé d'exposer à la sculp- 
ture le jour où je me suis rendu 
compte de son talent dans cet art. 
Tant qu'à ma belle-mère, je n'ai 
jamais cessé d'être bonne pour elle. 
Un an axant la mort de mon père, 
elle nous avait donné un petit frère. 
Germain'. C'est moi qui ai payé, 
aussitôt que cela me fut possible, les 
frais d'éducation de cet enfant. 

Plusieurs fois l'on a demandé ma 
main. J'ai toujours refusé. Ma belle- 
mère, au surplus, avait la manie de 
faire des unions dans sa famille. Un 
des fils qu'elle avait eus de son pre- 
mier mariage a épousé ma sœur': une 
de ses nièces est devenue la femme de mon frère Auguste. Je n'ai pas 
voulu qu'on me choisisse un époux de cette manière. Cela ne x - eut pas 
dire, certes, que je fusse d'une nature froide et indifférente, incapable 
d'apprécier les hommages Je l'homme qui fût devenu mon mari : mais, 
que voulez-vous, j'ai préféré conserver mon nom. Du reste, je suis 
heureusement parvenue à lui donner quelque éclat, grâce, sans doute. 
à la protection de ma mère. Et puis, comme la religion, l'art ne peut-il 
pas avoir ses vestales '■. 

i. M. Hippolyte Peyrol. 

2. M. (iermain Bonheur, né en 1S4S, se consacra aussi a la peinture et mourut en 1881. 

Marie lulie-Joséphine-Victoire dite Juliette Bonheur, née le 19 juillet i83o, épousa 

M, Peyrol en t852; elle eut deux iiN, MM. Hippolyte et René Peyrol, et mourut le 19 avril 1891. 




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Seconde femme de Raimond Bonheur. 



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montures. Il est vrai que souvent, pour ne pas trop épuiser les écono- 
mies de la bonne mère Micas, nous grimpions sur le même cheval. 

\1 Micas n'avait pas manqué, en même temps qu'elle nous donnait 
la volée, de nous faire promettre un compte rendu exact Je tout ce qui 
nous arriverait d'intéressant. Mais je dessinais et peignais sans relâche, 
et c'est Nathalie qui tenait la plume presque toujours; c'est même tout 
juste si je prenais le temps d'ajouter quelques lignes au galop. Il est 
vrai que Nathalie mettait sur le papier ce que j'avais dans la tête ; son 

coeur et sa plume donnaient du reste à 
l'idée commune un tour charmant. 

Ces lettres que Nathalie et moi nous 
adressions à la bonne mère Micas, je les 
ai conservées avec grand soin, et plus 
d'une lois, en les parcourant, j'ai cru 
revivre de bonnes semaines de jeunesse. 

'Je les ai relus à mon tour, ces feuillets 
qui jadis axaient renseigné minutieuse- 
ment la bonne dame demeurée à Paris, 
sur l'existence quotidienne de « ses deux 
filles » : les uns et les autres, en dépit du 
temps défavorable, respirent la gaieté et 
l'entrain, ceux de Nathalie ont parfois une 
jolie tournure littéraire ; les mots grif- 
fonnés par Rosa Bonheur, plus rares et 
tout de prime saut, ont une vie, une cou- 
leur et un pittoresque pleins de charme. 
Si les eaux minérales se montrent 
peu efficaces sur la santé délicate de 
Nathalie, la nouveauté, la beauté des sites, la sauvagerie grandiose des 
montagnes, les enchantent à l'égal lune de l'autre. « Sans doute, à 
Eaux-Bonnes, écrit Nathalie ', l'on ne rencontre que spectres, que cada- 
vres vivants qui, du matin au soir, toussent ou crachent; ou bien des 
élégants embêtants », mais que de belles excursions on fait aux alentours. 
Certain jour, Rosa Bonheur, en bonne amie des bêtes, n'a pu résister 
aux séductions d'un jeune chien de montagne qui ressemble un peu à 

i. J'ai cru devoir intercaler dans le récit Je Rosa Bonheur, et d'après les lettres qu'elle 
m'a confiées, le compte rendu de son voyage aux Pyrénées. La transcription littérale de sa 
correspondance eût risqué de paraître un peu longue au lecteur. 

2. \~ juin i85o. 




ROSA BONHEUR, SES FRERES ÎSIIIOIU 
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pourra que se confirmer ici, encore que les baigneurs soient moins 
nombreux et que la pluie continue de tomber. Et pourtant, elles ont un 
souci quanta M" Micas, dont l'industrie de gaineriene va pas trop bien, 
vu la saison. Aussi Rosa Bonheur l'engage-t-elle à ne pas se décourager : 

Car tantôt ça va, tantôt ça s'arrête, et il faut toujours se fourrer des lunettes 

sur le nez. chose que je ferai 
le plus tard possible. Dans ce 
temps-là, il faudra que vous 
fabriquiez pas mal d'étuis, car 
j'en perdrai, j'en suis sure, quel- 
ques douzaines. 

Nathalie a dû vous dire que 
nous n'aurions pas besoin d'ar- 
gent : elle se désole assez, cette 
pauvre amie, d'en dépenser au- 
tant pendant que sa mère tra- 
vaille ; aussi, si la santé lui 
revient, comme elle se promet 
de travailler! Elle tient de vous. 
Vous savez qu'elle n'est pas 
paresseuse. Pour moi. je me 
sens mieux, j'espère aussi que 
ces eaux me rendront ma force, 
et je vais faire de beaux tableaux 
et gagner beaucoup d'argent, 
pour ne pas toujours vous gêner 
comme je le fais: mais je sais 
que vous le faites avec plaisir. 
parce que vous m'aimez bien 
comme votre enfant ; aussi je 
vous le rends bien et je suis votre 
numéro deux '. 

Elle ne cesse de dessi- 
ner et de peindre au cours 
de ces excursions : les sujets 
ne manquent pas. A chaque 
détour de route ou de sentier, c'est un paysage nouveau, et, pour un 
peintre d'animaux, il y a là des bêtes à poil et à laine qui diffèrent 
par la forme et la couleur de celles qu'elle avait connues à Paris, 
dans le Nivernais ou en Auvergne; aussi remplit-elle de dessins ses 
cartons. Entre temps, elles \ont à Gavarnie, qui les enchante, et à 
Barèges, dont Nathalie rapporte une impression pénible. 
i . 27 juillet. 




ETUDE DE B O U R R I Q U A I R K . 
Dessin de Rosa Bonheur. 



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ri ton ' 




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Du li. un de l.i moni 
peint, -.1 ! 

un compte rendu 



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20 S ROSA BONHEUR 



des P\ rénées, jusqu'aux montagnes d'Espagne, et voyons planer en ce moment, 
au-dessus de nos têtes, quatre beaux aigles, ce qui n'ajoute pas peu à la s; 
gerie du pays. Nous revoyons le superbe Marboré et la belle cascade. Nous 
apercevons encore cette immense plate-forme que Ton nomme la brèche de 
Roland. 

C'est avec le plus grand sang-froid que les guides vous en racontent la 
fable : » C'est avec son sabre que Roland lit cette brèche. » Elle n'a pas moins 
de 600 pieds ; avec la même croyance, ils vous montrent l'empreinte qu'ont 
faite les pieds de son cheval. Tu peux juger de la grandeur de l'homme parla 
grandeur de l'épée, et de la taille du cheval par celle de l'homme. 

Rosa fait une petite pochade, tandis que moi. paresseuse, je t'écris. A cinq 
heures, le soleil commence à nous faire sentir ses derniers rayons; les vaches 
changent de prés et font entendre de longs mugissements; le son des clochettes 
se rapproche, et ces pauvres animaux semblent, par leur démonstration, aller 
remercier Dieu de leur envoyer un peu de fraîcheur : à les voir courir dans les 
montagnes, on les prendrait pour de légères biches. Joins à cela la couleur de 
leur pelage, qui est si doux : elles sont toutes d'un blond doré, et de moyenne 
taille. 

Nous allons nous mettre en route. Nous avons trouvé des pierres minéra- 
logiques assez curieuses, en outre une que Rosa a trouvée, où il se trouve un 
mélange de cuivre, d'argent et de fer. 

Mercredi, nous étions allées au pont de Sias, où nous avons vu une noce 
de village, et comme nous travaillions, ils sont venus derrière nous, se sont 
assis, et nous avons fait la conversation. En nous quittant, ils voulaient que 
nous allions danser avec eux... 

Tu sais comme nous t'aimons et nous t'embrassons de même. 

Jeanne-Nathalie Micas. 
Rosa Bonheur. 

Quelques jours plus tard, c'est Rosa Bonheur, cette fois, qui prend 
courageusement la plume et rédige une lettre un peu à la diable, mais 
si pleine d'intelligence et de bonne humeur, dont chaque ligne trahit la 
sincère affection pour l'amie soutirante, aussi bien que pour la mère 
demeurée à Paris et réduite à suivre ses filles seulement en imagination. 

Mardi matin, 12 août 
Chère bonne mère, 

Je reprends ce matin la lettre que Nathalie avait commencée. Nous avons 
été à Luz, qui est tout près d'ici. C'était le jour du marché. Nous avons acheté 
du raisin d'Espagne à un Espagnol qui avait un costume superbe: j'en picore 
quelques grains en vous écrivant; je voudrais pouvoir vous en envoyer, car il 
est bien bon ; j'en mange un peu à jeun. En ce moment. Nathalie se lève : nous 
allons voir le médecin aujourd'hui pour ses douleurs: je pense que c'est tou- 
jours l'effet des bains. Voilà le soleil qui montre son nez, ce n'est pas dommage. 



ROSA BON H EL' R 



Ali ' j'allais oublier de vous dire que nous avons acheté un panier pour Eulalie, 
mais un panier du pays, un beau panier avec du rouge et du bleu, bigre. Voici 
s,,n portrait : il est gros comme une maison et légei comme un pinceau. 

Dans ce ment. Nathalie peigne sa queue; elle se fait belle pour plaire au 

docteur : elle a un faible pour cette sorte de mammifères. Nous avons fait toutes 
smtes de choses, chère grosse mère, vos enfants ne sont pas sans industrie: 
dans la montagne, au bord du torrent poétique, nous avons fait un blanchis- 
sage. Je savonne très bien; Nathalie est contente de moi: j'ai reçu beaucoup 
de compliments, très mérités, du reste, car les couches de vos enfants étaient 
assez sales, et comme dans ce pays on ne fait pas la lessive, et qu'il faut de la 
potasse pour faire partir la crasse, nous avons cru. avec raison, être plus 
habiles que les blanchisseuses du pays. En voilà des détails, j'espère. 

Nathalie n'est pas trop mal, si ce n'est ses douleurs qui la tourmen- 
tent, ce qui n'est pas risible ; enfin, espérons! 

Aujourd'hui, nous allons voir. Comme le temps s'élève, nous irons faire une 
étude. N'avez pas peur, je mettrai ou je ferai mettre à Nana sa vareuse sous 
son manteau, et puis il y a plus de pierres que de terre dans ce pays. Allons. 
je finis, car je vous dirais encore des bêtises : je suis en train ce matin, ce qui 
me prouve que le temps va s'élever. Nathalie part boire son eau; elle me donne 
un bon petit baiser que je ne veux pas garder en égoïste : je vous le rends à 
vous, sa bonne mère, qui avez fait pour moi, sans vous en douter, une amie 
qui sera le bonheur de toute ma vie, car j'ai du bonheur. On n'aurait jamais 
trouvé une véritable amie comme ma Nathalie. Je vous mets cela parce qu'elle 
ne lira pas ma lettre; l'heure de la poste est venue. Je me dépèche en vous 
embrassant comme je vous aime, et c'est bien, bien, Ne m'oubliez pas auprès 
de la maison et de vos amis. 

Votre dévouée pour la vie, 

Ros.v Bonheur. 

Le 3o août i85o, les deux amies rentraient enfin à Paris et pouvaient 
embrasser celle que Rosa Bonheur appelait sa bonne grosse mère, et 
dont elles étaient séparées depuis le 8 juin. 

Le voyage aux Pyrénées, malgré la pluie trop fréquente, avait été 
tout à lait réussi au point de vue artistique, mais non pas en ce qui 
concernait son objet principal, la santé de ma chère Nathalie. Les 
médecins déclarèrent même qu'une cure supplémentaire aux eaux 
d'Ems était indispensable, force nous fut donc de partir pour la Prusse 
quelques jours à peine après notre retour du Midi. .Mais il se trouva 
que le mauvais temps dont nous avions souffert aux Pyrénées ne fit 
qu'empirer dans cette station plus septentrionale : il devint même si 
pluvieux et si froid, qu'après deux semaines seulement passées à boire 
de l'eau claire, il nous fallut reprendre le chemin de Paris. Ce ne fut pas, 
du moins, sans taire à Bruxelles une halte agréable, qui nous permit de 
visiter l'Exposition qui s'y tenait celte année-là. 



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vous dirai que c'est assez triste d'entendre continuellement un baragouin auquel 

on ne comprend rien, en sorte que. poui demander la moindre chose, il faut 

faire une pantomime expressive Vous qui voyagez si facilement sur 

votre chaise, pâture mère, je voudrais vous voir sur la terre du roi de Prusse. 
Mais voyez, voici notre voyage : parties de Paris à onze heures, arrivées à 
Bruxelles à six heures du soir le lendemain, (loucher dans cette ville et repartir 
a sept heures du matin: arriver à Cologne à sept heures du soir, mais oublié 
de vous dire qu'a la frontière belge, on nous a fait défaire toutes nos malles; 
en sortant de Belgique, encore défaire nos malles, frontière de Prusse: mais tant 
que nous étions en Belgique, ce n'était encore rien, car partout on parle 
français. A Cologne, par exemple, il fallait voir cela, j'aurais voulu que vous 
soyez la. c'était à perdre la tête : l'un parle anglais, l'autre russe, l'autre 

flamand, l'autre polonais, enfin c'est un voif-Jïich-fouch-çrak débrouilles- 

toi comme tu pourras. Qu'en dites-vous? Et encore ce n'est rien, car voici le 
plus embarrassant : on ne comprend rien à l'argent français ; il nous a donc 
fallu changer nos jolies pièces d'or françaises pour de vilaines pièces moitié 

cuivre, moitié argent, qui ont des 
valeurs auxquelles on ne s'habitue 
pas tout de suite, surtout quand on 
n'y comprend rien. Pour quatre cents 
lianes, on nous a rempli notre cabas 
de cette ferraille qui ressemble pas 
mal à des boutons de domestiques : 
je crois bien que le roi de Prusse, 
lorsque sa livrée n'est plus fraîche, 
bat monnaie. Enfin, Nathalie et moi. 
nous l'avons regardée longtemps sans 
pouvoir nous y faire et le cabas était 
tiès lourd, et nous étions obligées de le porter à deux. 

Je continue notre voyage : nous couchons donc à Cologne après avoir diné 
avec du pain au beurre et des pommes de terre, seul pain de ce pays. Pas plus de 
vin que de pain; je demande de la bière, on n'en vend que dans les gargotes ; 
le vin, trois francs la bouteille: alors je demande du porter, croyant le payer 
moins cher, niais quelle est ma surprise en apprenant que c'est trois francs 

soixante-quinze, comme le vin. Que voulez-vous, il faut faire école 

Nous couchons donc à Cologne, et à six heures du matin, nous reprenons 
le chemin de fer jusqu'à Bonne, ou nous prenons le bateau à vapeur jusqu'à 
Coblentz, puis ensuite et enfin, une voiture qui nous mène ici. à Puis. Nous y 
sommes depuis hier, quatre heures du soir. On nous a servi une cuisine peu 
flatteuse, mais très rafraîchissante et purgative, et puis de l'eau claire, c'est la 
mode du pays, .le cherche et demande du A/'//, comme ils disent, mais pas de 
bière, du vin du Rhin à trois francs. Ce matin, Nathalie a pris du lait et moi 
une espèce de soupe qui ressemble à de la moutarde délayée dans de l'eau. 
Nous aurons trois repas par jour et cela nous coûtera, en vivant bien économi- 
quement, à peu près cinq francs par jour chacune. Nous avons une chambre 
dans le genre de celle de Saint-Sauveur, et des lits, hum ! ils ne sont pas 

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avoir l'ail de rien. Dieu! que les gens de ce qu'on appelle le monde sont cor- 
nichons et plus que cela ! Je commence à croire que la simplicité du cœur est 
une chose bien rare et le bon sens encore plus. Vraiment, il n'y a pas grand 

> de ce coté-la. 
Aussi nous voilà installées: il n'y a pas moyen que Nathalie se fatigue à 
faire la cuisine, et puis, si elle demandait un chou-fleur, on lui donnerait de la 
chandelle. Il n\ a pas moyen d'y penser, et nous dépenserions encore plus. 
Je crois que les ports seront assez chers, aussi, comme je veux écrire à ma sœur 
quelquefois, je mettrai un petit bout de papier pour elle, que vous aurez la 
bonté de lui mettre à la poste à Paris. Soyez bien tranquille, notre bonne mère. 
j'aurai bien soin de mon amie, et vous la ramènerai en bon état; nous allons 
bien nous reposer et orienter notre vie de chaque joui'. Je vous embrasse et 
suis votre dévouée pour la vie. 

Rosa Bonheur. 







Puisque Nathalie va mettre nos 
lettres sous enveloppe, je puis vous 
donner sur ce reste de papier une 
idée des hommes du roi de Prusse. 
Je ne sais pas pourquoi, il m'inté- 
resse beaucoup, ce brave petit roi 
ou empereur de Prusse, c'est peut- 
être parce qu'il tient en une de ses 
villes fortifiées, et bien fortifiées de 
peur qu'on ne le lui prenne, ce 
cher Henri V. Que Dieu veuille 
qu'il reste toujours dans un pays 
ou les lois sont si en harmonie 
avec l'esprit monarchique, cela sera 
plus salutaire à sa santé. 



La fille du républicain Raimond Bonheur ne désavouait pas les 
idées de son père. N'empêche que la saison mauvaise ne leur laissait 
que parcimonieusement goûter les agréments de la ville d'eau, puisque 
huit jours après leur arrivée, Nathalie pouvait écrire : 



Depuis que nous sommes à Ems. aujourd'hui est la seule fois que nous 
nous sommes risquées à monter dans les rochers, et c'est de là. mère chérie, 
que je t'écris. Rosa fait une étude: j'aurais voulu pouvoir dessiner, mais pas 
moyen, les places ne sont pas commodes et celle que j'occupe ne me permet de 
voir que la rivière. Au-dessus de moi. j'entends les petits oiseaux, plus loin la 
chèvre qui braie, et si notre petite biche était là. comme elle s'en donnerait! 
Nous sommes dans l'endroit où les chèvres du pays \iennent brouter; c'est au 
moins un peu pittoresque. 



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•..ihn regret ni ni 

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; ers pour nous deux: embrasse ma grand'mère et bientôt aussi, vous 
tous, la bande joyeuse et les amis. 

\u diable Ems et tous ces baragouineurs ! Quel bonheur de revoir des 
humains! Vivent les amis et la France! Ma joie est dans ce moment 
sans égale, et si je n'avais peur de passer pour folle, je retrouverais mes jambes 
poui danser une polka. 
A bientôt I bientôt. 
Ta fille qui t'aime de toute son âme pour la vie, 

Jeanne Micas. 
Nous revenons le cœur content et la bourse légère 1 .] 

Au Salon de cette année-là (l85o), qui s'ouvrit dans les derniers 
jours de décembre le 26), j ai envoyé deux tableaux : Effet du malin et 
Moutons. 

En l85i, j ai exposé aussi quelques œuvres à Bruxelles : un Sou- 
venir des Pyrénées, des Vaches et moutons et un dessin : Boeuf à la 
montagne, rue prise en Auvergne. 

1. Lettre datée: • Dimanche OU lundi matin, i heure. » 




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Croquis de Rosa Bonheur. 







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Mes élèves m'adoraient et suivaient fidèlement les conseils que je 
leur donnais*. Même quelques-unes firent davantage : un matin, j'eus la 
surprise d'en voir arriver plusieurs avec les cheveux coupes. Elles 
avaient voulu se modeler sur moi, et pensaient sans doute me taire 
plaisir. Elles s'aperçurent vite du contraire : a J'ai bien envie de vous 
planter la, leur dis-je, et de ne revenir que lorsque vos tresses auront 
repoussé suffisamment pour effacer la trace de vos coups de ciseaux. » 

Au bout de quelques années, je me suis rendue a l'évidence que je 
ne pourrais travailler suffisamment pour mon compte si je ne renonçais 
à des occupations par trop absorbantes, et. en 1860, je me décidai a les 
abandonner. Mais auparavant, j'avais [Mis avec moi ma sœur Juliette 
dont mon père avait pu, pendant trois années, cultiver les heureuses 
dispositions '. 

Quand je dis que mes occupations m'empêchaient de travailler au 
gré de mes désirs, il n'en faudrait pas déduire que je ne taisais pas de 
peinture ; n'est-ce pas à cette époque précisément que j'ai entrepris et 
mené à bien l'oeuvre qui a le plus contribué à me taire connaître l 

L'histoire de cette toile est assez bizarre, comme vous aile/ en 
juger. Depuis longtemps je rêvais de faire quelque composition d'après 
un marche aux chevaux. M. Richard (du Cantal), directeur de l'Ecole des 
Haras, m'avait envoyé, vers 1844, un exemplaire de son Etude dit cheval 
qui m'a été fort utile, en attendant que son auteur devînt un de mes 
fidèles amis, dont les précieux conseils ont complété rapidement mes 
connaissances anatomiques. Par parenthèse, la devise de ce savant 
exprime tout à fait ma pensée et j'y adhère du fond du cœur : « l.a 
science est la clef des trésors de la nature. Elle en fait connaître les 

1. Pour servir a l'enseignement du dessin. Rosa Bonheur a exécuté deux séries d'études 
grandes cl petites études d'animaux qui lurent lithographiées par Sirouy, Laurens, Soulange- 

Teissier. 

2. En 1 8 5 <) , la distribution des prix à l'École impériale de dessin pour les jeunes filles 
lut présidée par Arsène Houssaye, inspecteur général des Beaux-Arts; le jury des récom- 
penses était compose de H. Flandrin, Martinet et Signol. Après quelques mots dits par Kosa 
Bonheur, A. Houssaye prit la parole en ces termes : 

C'est pour vous un grand honneur, mesdemoiselles, que d'avoir pour maître un glorieux 
artiste dont la France est Hère et que l'Europe entière nous envie. Si la nature est le maitre 
des maures, on peut dire que M 11 '' Rosa Bonheur a pris la nature pour atelier. Il nous faut 
retourner jusqu'au grand siècle des Flamands pour trouver un paysagiste aussi pénètre de- 
son art : j'ai nomme Paul Botter. — Depuis Paul Potier, nul n'a compris plus intimement, plus 
profondément, plus poétiquement, l'œuvre primitive de Dieu, l'arbre, la prairie et la I 
M" 1 ' Rosa Bonheur n'était ici, je serais heureux de l'aire l'élog au talent qui enor- 

gueillit toutes les femmes. 

\1"' R'osa Bonheur est donc un maitre inappréciable, puisqu'elle est un exemple glorieux 
poui vos jeunes ambitions et puisqu'elle vous initie à l'art par une science profonde. Noblesse 
oblige, mesdemoiselles, — n'oubliez pas un instant que les leçons d'un tel maitre sont pour 
vous des titres de noblesse. •> 



ROSA BONHEUR 



richesses infinies et elle dévoile les merveilles Je l'univers qui sont une 
énigme pour l'ignorance. >> Car je professe le plus grand respect pour les 
savants : mon père m'a appris a les considérer comme les apôtres de- 
là nature. Ils n'ont qu'un tort a mes veux, mais ce tort est immense. 
Les lumières qu'ils possèdent, ils les enveloppent de ténèbres: leurs 
révélations sont toujours entourées d'un appareil de formules que le 
public ne comprend pas. 

Bien qu'en ce qui me concerne, je ne sois qu'une ignorante, je vis 
dans la persuasion intime que la science gagnerait prodigieusement à un 
changement de méthode. S'ils écoutaient une naïve admiratrice de leur 
génie, les savants nous feraient part de leurs découvertes sans se hérisser 




PREMIERE ESQUISSE 1)1 «MARCHE AUX CHEVAUX ". PAR ROSA BONHEUR. 



d un buisson épineux : en cela ils se montreraient bien plus habiles. 

Que de fois j'ai entendu mon père exprimer son admiration pour 
Arago, qui avait trouvé le secret de parler avec clarté de la lumière elle- 
même. J'espère bien qu'un jour on élèvera un monument littéraire 
digne de lui à la mémoire de cet homme illustre. 

J'ai lu quelques traités d'astronomie ; ils m'ont laisse cette impres- 
sion que, pas plus que l'ait, la science ne doit perdre de vue les appli- 
cations pratiques dont elle est susceptible : autrement, elle est maudite 
et ses fruits sont empoisonnés. L'art et la science possèdent du reste 
un pouvoir magique ; je ne cesserai jamais de le dire : tous deux épurent 
et ennoblissent nos pensées. 

Mais je reviens à mon sujet. 

Après la mort de mon père, je n'eus plus d'autres maîtres que ceux 
dont les œuvres sont au Louvre, sans compter la bonne nature, dont 



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profondément, et c'est avec une sorte de tremblement intérieur que j'ai 
pénétré dans le cabinet de l'organisateur du coup d'Etat. Je m'attendais 
à me trouver en présence d'une espèce de tigre. A ma stupéfaction, j eus 




i: i i 1 1 1 H il ii m M i POUR i i o M \ Ki Ml 
l M in de Rosa Bonheur. 



affaire, tout au contraire, à an véritable gentilhomme, d'une taille impo- 
sante, rempli de grâce et de distinction. Son œil était vif, sa bouche 
souriante : il s'exprimait avec une élégance et une courtoisie parfaites. 
Mademoiselle, dit-il avec une certaine emphase, j'ai pris la liberté 
de vous prier de venir à mon cabinet, parce que le gouvernement de 
Sa Majesté, connaissant votre l'are mérite, désire l'honorer en nous 



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ROSA BONII 1 ( I 



pour que nous vous chargions de peindre une scène aussi mouvementée 
qu'un Marche aux chevaux. Nous n'avons pas vu assez de ces animaux 
peints par vous. 

M. Je Morny choisit, parmi les esquisses que je lui soumis, celle 
qui me plaisait le moins, fixa la grandeur de la toile et déclara qu'elle 
me serait payée 20.000 francs. 

I rès flattée sans Joute de la distinction dont j'étais l'objet, je tenais 




POUR « LE M A HC1II, Al X CHEVAUX », PAR ROSA BONHKIR. 



cependant à montrer que je savais interpréter les chevaux aussi bien 
que les bœufs. Je répondis donc, avec mon indépendance d'artiste : 

— Monsieur le ministre, je prépare une composition à laquelle je 
tiens beaucoup : j'ai toujours aime les chevaux. J'ai étudié leurs mouve- 
ments deptiis ma tendre enfance ; je sais particulièrement combien est 
remarquable la race du Perche, superbe par la hauteur de son encolure 
et l'attache de son garrot. J'avais l'intention de peindre un Marché aux 
chevaux, si vous voulez bien me le permettre, ce n'est qu'après son 
achèvement que je commencerai la Fenaison. 

M. de Morny m'avait laisse parler sans faire la moindre objection. 



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l'expo 



226 ROSA BON II II R 



ma nifique broche portant un camée gravé d'après mon œuvre même. 
el qui me lut offerte au nom de la Société royale d'encouragement des 
-Arts de la ville. Venant de la patrie des Rubens et des Van 
i tade, cette marque d'estime me trouva très sensible. Mais, sans 
doute à cause de ses grandes dimensions, ma toile n'avait pas trouvé 
d'acquéreur. Une exposition s'ouvrit à Bordeaux en 1854: je l'y expé- 
diai aussitôt, trop heureuse d'associer en quelque sorte ma ville natale 
a mon premier grand succès. J'aurais éprouvé le plus vit plaisir 
a voir entrer mon tableau dans son musée et j'en lis l'offre pour 
1 3.ooo francs. Mes prétentions lurent jugées trop élevées: la commis- 
sion municipale ne crut pas devoir me taire de réponse favorable, et 
cela me contraria beaucoup. 

Tandis que ma toile courait ainsi le monde, j'avais transporte mon 
atelier de la rue de l'Ouest à la rue d'Assas, n" 3-j. où une maison tout 
entière, sa cour et son jardin, allaient me permettre désormais de tra- 
vailler à l'aise el d'avoir successivement sous la main, je crois, tous les 
animaux de l'arche de Xoe (fin [ 853). 

dépendant, le succès obtenu à Gand par mon tableau avait fait tant 
de bruit dans la presse française, que M. de Morny, auquel j'avais vendu. 
à ce même Salon de i853, un tableau de Vaches et moutons* dans un 
chemin creux, comprit combien il avait eu tort de se montrer hippo- 
phobe dans l'entrevue que je viens de rapporter. Un jour que je travail- 
lais à la Fenaison, je vis arriver dans mon atelier le marquis de Chenne- 
vières, alors directeur des Beaux-Arts: il venait tort aimablement me 
proposer de substituera cet ouvrage le tableau que M. de Morny avait 
dédaigné autrefois. A mon très grand regret, je ne pus accéder à son 
désir, la veille même j'avais vendu le Marché aux chevaux. 

Voilà ce qui s'était passe : Un marchand de tableaux de Londres, 
qui n'était autre que M. (iambart. était venu s'informer du prix de ma 
toile. C'est Nathalie qui se chargeait d\\ soin de mes intérêts matériels; 
elle répondit sans hésitation : « Si le tableau doit quitter la France, il 
n'en partira pas a moins de 40.000 francs. » 

1 . Les bonnes relations du ci >mte Je Morny avec Rosa Bonheur ne s'en étaient pas tenues, 
en effet, a la commande Je /.? Fenaison ; le livre sur lequel Nathalie notait tout ce qui concer- 
nait les travaux de son amie rapporte pie. pour ce tableau Vaches et moutons , il avait ete 

convenu d'un prix de |. lianes, mais que, le tableau livre, M. de VI. .nu avait insiste pour 

n'en donner que 3.000. Bien que l'œuvre eût pu aisément se vendre alors 6.O00 francs, au 
dire de Nathalie. Ivosa Bonheur s'était montrée accommodante et elle avait offert au ministre 

un croquis du Marché aux chevaux et un portrait de I oui s \\ I. heureuse, parait-il, d 

quitter par ce moyen de deux gl ment sollicitées et lies gracieusement accordées, 

en faveur, l'une d'un détenu politique, l'autre d'un militaire puni. Son frère Auguste lui- 
même avait, à sa prière, bénéficié de la haute influence du ministre. 



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sorte un second original que les administrateurs du musée iraient 
évidemment enchantés de substituer a la peinture qu'ils possédaient. Je 

ni< donc à r oeuvre sans retard. Le tableau termine, je l'offris a la 
( Galerie Nationale : hélas '. j'en lus pour ma peine. Liés qu'ils étaient par 
les termes du testament de Jacob Bell, les administrateurs ne purent 
accepter ma proposition '. .le ne suis donc représentée dans ce musée 
célèbre que par une peinture qui. sans être dépourvue de mérite, ne 
saurait avoir l'intérêt que j'aurais voulu lui donner 2 . Quanta la grande 
toile, celle a laquelle j'avais travaillé avec tant d'amour, elle a voyagé par 
toute l'Angleterre : elle est allée en Amérique. Ses pérégrinations, au 
reste, n'ont pas nui a sa valeur. Des mains de M. ( jambart. elle est passée 
a M. Wright; de celui-ci a M. Smart, dont les collections ont été vendues 
en i S S 7 . Le Marché aux chevaux, mis aux enchères. a atteint le prix de 
268.000 lianes s 55.5oo), M. Cornélius Vanderbilt ayant payé de cette 
somme le plaisir d'en taire don au Musée Métropolitain de New- York. 

Pour ce qui est de la Fenaison Je M. de Mornv . achevée plus d'un 
an après le Marché aux chevaux, elle figura en bonne place au Salon 
de 1 85 5 et lut recompensée d'une médaille d'or. Elle appartient aujour- 
d'hui au musée du Luxembourg. 

Mais pour en revenir à M. Gambart. il convient de dire que, avant 
de vendre ma toile à M. Wright, il avait, en bon marchand de tableaux 
qu'il était, cherché à en tirer tout le profit possible, à commencer par 
rentrer dans ses 40.000 francs de frais d'acquisition. Pour lui faciliter la 
chose et manifester le plaisir que j'avais de me voir aussi bien reproduite. 
je lui abandonnai tous les bénéfices à provenir de la vente de la gravure. 

Pour ce qui est des expositions qu'il se proposait d'organiser succes- 
sivement clans les grandes villes du Royaume-Uni, M. (iambart eut 
l'idée ingénieuse de me faire contribuer en personne, bien qu'à mon 
insu, à leur réussite. Il connaissait ma passion pour la grande nature et 
mon faible pour Walter Scott : l'exposition de mon tableau ne me créait- 
elle [vis une merveilleuse occasion de satisfaire ce double goût en allant 
visiter les montagnes d'Ecosse. Voilà ce qu'il s'attacha à me faire 
entendre, sans négliger non plus de faire valoir l'avantage que je trou- 
verais à surveiller l'exécution de ma gravure par Thomas Landseer. 

Joints à d'aussi excellents prétextes, la perspective d'étudier l'école 
anglaise, le plaisir de voir les œuvres du célèbre animalier sir Edwin 

1. Ce tableau lut acquis dans la suite par un Anglais, M. Mac Connel, au prix de 2.5oo fr. 

2. Cette toile est aujourd'hui .1 la 1 ate Gallery. 

; . M. Richard du Cantal , l'agronome, aurait, dit-on, posé pour le personnage du paysan 
qui t onduit les bœufs. 



2 3o ' *• B0NH1 



Landseer, et d'entrer en relations personnelles avec lui et plusieurs de 
ses confrères, triomphèrent vite chez moi de la répugnance éprouvée 
malheureusement par tout I ram .11 ,1 la pensée de quitter son pays. 

Restait une question embarrassante, celle de la langue, car je ne 
savais baragouiner un seul mot d'anglais, et Nathalie pas davantage. 
Mais M. Gambart repondit victorieusement à cette terrible objection 
comme aux autres, en promettant d'être notre interprète et notre maré- 
chal des logis partout où nous irions. Il devenait impossible de résister 
plus longtemps, et nous limes nos préparatifs de départ. 

Moi, qui ne voyais que ma palette, mes pinceaux et ma boite à 
couleurs, j'aurais quitte Paris avec une simple valise. 

Nathalie, beaucoup plus perspicace, avait compris que M. Gambart 
me préparait une série de triomphes; en conséquence, elle tit des 
préparatifs formidables : jupes de soie, mantelets. dentelles, chapeaux 
géants au fond desquels on distinguait à peine nos figures. Vous voyez 
d'ici l'événement que fut notre départ, et la bonne mère .Micas qui nous 
disait : « Mes entants, vous emporte/ trop de bagages, vous ne saurez 
qu'en faire. VOUS serez obligées de les semer le long de votre route. » 

Combien ces craintes maternelles étaient fondées! Nous ne tar- 
dâmes point à nous en rendre compte, lorsqu'il fallut passer à la 
douane et nous expliquer comme nous pûmes. 

Le récit de notre voyage a été bien soigneusement note par Nathalie, 
que sa mère avait chargée d'en être l'historiographe. Pour montrer à 
la bonne mère Micas que je ne l'oubliais pas, malgré mes préoccupations, 
j'ajoutais de temps à autre quelques lignes à ses lettres, mais je voyais tant 
de choses intéressantes que j'avais à peine même le temps de dessiner. 

Les notes que j'ai prises m'ont été utiles pendant des années durant : 
elles m'ont servi à la composition de la Bousculade, les Bœufs dans les 
Highlands, la Traversée du Loch Loden, la Barque, la Ra-\ia et bien 
d'autres toiles importantes. 

'Le programme de voyage, tracé par .M. Gambart, comportait au 
début un séjour au rectoré de Wexham, une agréable résidence d'été que 
le marchand de tableaux grand seigneur avait louée non loin de 
Londres, et où il se plut à donner aux deux amies-' l'hospitalité la plus 
plaisante, la plus flatteuse en même temps. Lu leur honneur il y convia 
des illustrations de la littérature et de l'art, et sir Charles Lastlake. pre- 

1. Comme il acte (ait déjà pour les voyages aux Pyrénées et en Allemagne, j'ai cru 
devoir intercaler ici, d'après leur correspondance, le récit du voyage en Keosse de Rosa 

I '■• mheur et de Nathalie. 
•-:. Du 7 au 1 3 août i856 



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['exposition! Toul du reste avait été parfaitement organisé dans ce 
double b.Ut, et. dès le premier jour. Nathalie, un peu étourdie encore. 
pouvait mander à M" Micas : 

Birmingham, i 3 août 

Chère bonne mère, nous voici arrivées dans une des grandes villes angl 
C'est à midi que nous se. mines descendues à l'hôtel, où nous avons eu à peine- 
le temps Je nous habiller pour prendre une collation chez un grand amateur 
de tableaux, venu à notre rencontre 1 . Arrivées chez ce monsieur, la plus 
agréable réception nous attendait : tout ce que la ville de Birmingham a dé- 
plus distingué en hommes de lettres et artistes était réuni pour saluer Rosa et 
lui offrir, au nom des habitants de la ville, leurs sincères compliments d'admi- 
ration. Son tableau est exposé ici ou il obtient un grand succès. Voici, chère 
bonne mère, pour ce qui est de Pamour-propre. Maintenant, pour le confortable. 
nous voyageons comme de vrais princes. 

J'allais oublier de te dire qu'en sortant de chez cet amateur, nous sommes 
allées chez un autre- qui nous attendait avec une autre collation, car. dans ce 
pays, on collationne toute la journée; mais là c'était un vrai banquet de Bal- 
thazar; les fruits les plus rares et tout ce que la gourmandise a de plus 
recherché y étaient représentés. C'est en voiture de poste et suivies de tous ces 
messieurs que nous sommes entrées dans cette habitation qui peut bien passer 
pour un palais. 




Chez le premier amateur ou nous sommes allées, les dames avaient 
imaginé, pour faire honneur a Rosa. la chose la plus aimable qui puisse venir 
a l'esprit, et en même temps aller au cœur : c'était, au-dessus de la porte 
d'entrée du perron, un drapeau aux couleurs nationales, avec les initiales A'. B. 

Je te quitte, bonne mère, et t'embrasse de tout mon cœur 

Cette journée a été pour moi un peu rude d'émotions, je pensais à toi et 
regrettais que tu ne sois pas là. Rosa a été superbe de simplicité au milieu de 
ce triomphe. 

Encore une fois bonsoir et un baiser de ta lille qui t'aime. 

Jeanne Mic vs. 



A quoi Rosa Bonheur joignait un mot affectueux, accompagné du 



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2. M. Bouloc. 



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dans ce site admirable, faisant chaque jour do excursions avec M. Gam- 
bart, soit dans les hautes terres, sur le loch ou en mer. Rosa Bonheur 
chassait le chien marin. C'est là qu'ils rencontrèrent cet admirable 
propriétaire de mente qui voulut bien autoriser Rosa Bonheur à peindre 
un de ses chiens, à condition que le tableau lui fût donné. 

Nathalie, d'un caractère moins aventureux, restait assez souvent a 
l'hôtel, d'où sa pensée se transportait au plus vite vers sa mère et lui 
dictait les pages les plus affectueuses. 

Dimanche, 24 août'. 
Ma chère maman, 

Rosa est partie ce matin en voiture avec M. Gambart; mais je voulais te 
parler longuement et j'ai mieux aimé tester : lorsque tout le monde est là, on ne 
peut même pas donner suite à ses pensées. Je suis en ce moment dans un des 
salmis de l'hôtel, c'est la pièce la plus poétique que l'on puisse imaginer, si ce 
n'était le vent qui vient y mêler sa voix mélancolique. Les petits oiseaux sont si 
familiers qu'ils viennent se battre sur la croisée. Je suis à l'heure de la marée- 
montante. Tu ne peux te faire une idée de la mer. Rosa me disait ce matin 
avant de partir : <■ Je veux l'année prochaine que ta mère vienne avec nous en 
Bretagne. - 

Jamais Rosa ne m'a tant poulottée qu'elle le fait en ce moment, disant qu'il 
tant qu'elle répare dans la personne de la fille les peines qu'elle a faites à la 

mère » 'l'a mère est très bonne, me disait-elle ce matin...., je me sens pour 

elle la plus vive affection et je crois bien que si elle était ma propre mère, je ne 
l'aimerais pas davantage : je voudrais qu'elle sache bien que ma tète seule est 
mauvaise, non pas mon cœur; mais comme je me dis son enfant, elle oubliera 
mes travers et tachera de me croire bonne comme le font toutes les mères à 
l'égard de leurs enfants, même les plus mauvais. » Voici, mère, quelles sont tou- 
jours nos conversations lorsque nous sommes seules, c'est de toi que nous 
parlons, qui es le lien sacré de notre vie. 

Les lettres de Nathalie parlaient aussi des travaux de Rosa. In 
moment sans doute, au début du voyage, elle avait pu craindre que, 
tante de loisir pour faire des études, son amie ne dût se resigner à 
rapporter seulement une riche moisson de souvenirs de « ces choses 
nouvelles que personne encore n'avait faites, pas même les Anglais », 
fort ignorants, à son dire, des véritables mines d'or que leur pays offre 
aux artistes; mais Rosa Bonheur n'avait pas tardé à se rattraper quelque 
peu, et de Ballachulish •' Nathalie écrivait : 

Rosa a enfin commencé son travail et trois belles études sont en train ; pour 
moi, je ne fais rien. Rosa prétend que j'ai grand besoin de la regarder, ce qui 

1. Lettre de Ballachulish, 24-2^ août, 
a. Lettre du jeudi 28 août. 



ROSA BONHEUR 



t. m qu'elle me donne de bonnes leçons dont je m'efforcerai de profiter 11 est 

lifficile de trouver un garçon pour porter la boîte de Rosa : souvent ce bon 
M. Gambarl se charge comme une véritable bête de somme. Oh ! que ce pays est 
beau ! 

Les superbes bestiaux des paysans écossais avaient ravi Rosa Bon- 
heur. Elle avait rencontre des"bœufs, des taureaux, des moutons tels qu'il 
ne s'en voyail guère en France ; elle faisait d'après eux le plus de croquis 
qu'il lui était possible, mais elle pensait que bientôt il faudrait revenir, 
sans avoir eu le temps de remplir ses albums. C'est alors qu'il lui vint 
l'idée, faute de pouvoir prolonger son séjour à côté de tels modèles. 
d'en emmener avec elle un troupeau. Or, il n'était guère facile d'en 
trouvera souhait qu'à la foire de Falkirk. qui se tenait le g septembre. 
Encore qu'elle fût un peu tachée de s'attarder en Ecosse, elle s'y résolut 
cependant, sure de ne point perdre son temps. 

Vers le commencement de septembre, l'on s'éloigna donc de Balla- 
chulish pour se rapprocher de Falkirk. en traversant une région non 
moins pittoresque et poétique que tout ce que les voyageuses avaient 
contemplé jusque-là : le sauvage Glencoe, le loch Katrine où s'évoquent 
d'eux-mêmes les souvenirs de la Dame du lac. les Trossachs et leur 
vallée merveilleuse, sans compter le Glen Falloch, tout au nord du 
loch Lomond, dont Rosa lit un soir retentir le rivage de sa voix 
puissante. 

Descendre en bateau à vapeur le loch Lomond leur fut une tra- 
versée délicieuse; bientôt l'on était à Dumbarton et peu d'heures après 
revenus à Bancknoch chez M. Wilson, qui s'était aimablement offert 
a les conduire à la foire. 

Les jours qui restaient à courir d'ici là turent certes bien employés. 
La région est riche en houillères et en établissements métallurgiques : 
Ton ne manqua pas de visiter ce qu'il y avait de plus intéressant, et 
Nathalie, au retour d'une de ces promenades, écrivait : 

Chère bonne mère. 

.le t'écris sans savoir ni le jour ni la date. Aujourd'hui, nous sommes allées 
voir la plus ancienne fonderie de 1er du monde entier et je t'assure que c'est ce 
que l'on peut désirer voir de plus beau. Figure-toi des fourneaux qui brûlent 
depuis deux cents ans jour et nuit sans jamais s'être éteints une seconde. L'on 
compte dans cette fonderie pour le moins 25 millions de métaux : tout nous a été 
montré avec le plus grand soin, et séance tenante, devant nous, on nous a fait 
une marmite dont nous avons vu fondre le 1er. couler dans le moule, et pour la 
rareté du fait, on doit nous faire la soupe dedans je soir; cette journée pour 
nous a été des plus intéressantes. 



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dont tu as entendu parler, et un autre de leurs amis. L'on a loué un bateau à 
oui née, afin d'en être bien les maîtres. Tu vois que ce n'était pas 

i< ncer. Mais au bout d'une heure que nous étions en pleine mer. ces 

messieurs se sont sentis malades, et à moitié chemin il a bien fallu renoncer à 
la chasse aux oies de mer. I.e temps était gros et notre petit bateau dansait 

m quille de noix. Tour moi. qui ne disais rien, j'ai été très contente 

de trouver un obstacle. Bien que je sois devenue une habituée de la mer, je 
ne puis pas encore sympathise! avec elle lorsqu'elle est de mauvaise humeur'. 

Enfin, l'on arriva a la veille de la fameuse foire. Des bestiaux en 
grand nombre se dirigeaient vers Falkirk et pour atteindre la ville 
traversaient à la nage, à marée basse, l'embouchure d'une rivière, tandis 
que les bouviers dans des barques les soutenaient en les tenant par les 
cornes. D'autres lois, c'étaient des bateaux pleins de moutons qui pas- 
saient d'une rive à l'autre. Pour un peintre animalier, pouvait-il y avoir 
spectacle plus captivant ? Aussi Rosa Bonheur fit-elle de nombreuses 
études. 

Le mardi 9 septembre, jour de la foire, Nathalie mandait à 
M" Micas : 

Banknoch, mardi g septembre. 
Chère bonne mère, 

ramais je n'ai vu de pays comme l'Angleterre pour n'être pas libre : 

l'on est épié dans tous les mouvements, l'on ne peut pas bouger d'un pas, que 
le lendemain toute la presse anglaise sait ce que vous avez fait et dit. « C'est 
une grande liberté ". dit M. Gambart; moi et Rosa nous appelons cela une grande 
inquisition. Tout le monde sait que Rosa va à la foire de Falkirk, aussi est-elle 
suivie ou escortée de deux cents personnes ; si la célébrité a son beau cote, c'est 
quelquefois bien ennuyeux et fatigant. Néanmoins, je crois que ces ennuis 
sont de bonnes semences pour l'avenir.... L'enthousiasme devient de plus en 
plus grand, et si les Français lui cherchent noise, il lui sera facile de se passer 
d'eux : elle ne fera jamais asse/. de tableaux pour toutes les demandes.... 

Allons, je te quitte pour aller avec M me Gambart rejoindre Rosa et ces 
messieurs qui sont au champ de foire. 

Ta nlle qui t'aime, je t'embrasse aussi pour Rosa. 

Jeanne Mic vs. 

Ces messieurs dont parlait Nathalie étaient les deux membres de 
l'Académie Royale. Leur arrivée sur le champ de foire en compagnie de 
la grande artiste française, dans la voiture de M. Wilson qtie tout le 
monde connaissait, causa une émotion considérable. 

Bientôt, Rosa Bonheur ayant fait choix de sept animaux, l'homme 
1. Lettre d'Edimbourg, 7 sept* 



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24 o ROSA BONHEUR 



m'étail bien de revenir 1 , d'autant que M. Robert-Fleury le père m'avait 

lait I honneur d'en accepter la présidence. 

Aussitôt la cérémonie terminée, je retournai en Angleterre pour y 
reprendre mes travaux interrompus. Nathalie était demeurée a Paris 
et taisait aménager les locaux de la rued'Assas pour les rendre capables 
de recevoir quelques-uns des bœufs écossais que je pensais bien ramener 
avec moi, mais j'avais compte sans l'imbroglio des législations doua- 
nières et les épizooties dont les nations gratifient généreusement les 
pays voisins, pour fermer leur- frontières à l'importation du bétail: 
il me fallut renoncer a mon projet et revendre en Angleterre les beaux 
animaux dont j'étais si fière. 

J'ai retrouvé dans les papiers de Nathalie la copie d'une lettre 
adressée par elle, durant mon absence, à M Ile Love de Lyne, une jeune 
fille de famille très distinguée, qui venait d'entrer au couvent et nous 
avait écrit, alors que nous étions en Ecosse, pour nous engager à suivre 
son exemple. 

Je ne méconnais en aucune façon le mérite des héroïnes de la vie 
monastique qui se donnent tout entières a Dieu, mais je suis persuadée 
que le Créateur serait beaucoup plus touché si, au lieu de passer sa vie 
à se prosterner devant ses autels, la jeune tille qui n'a pas le goût du 
mariage se consacrait à l'humanité. 

Voici la lettre de Nathalie : 

[Paris, octobre i856(?).] 
Chère Love et Sœur, 

Voici bien longtemps que je veux répondre à votre bonne lettre qui nous 
annonce que vous avez définitivement renoncé au monde. Recevez, ma chère 
amie, pour moi et Rosa, nos sincères félicitations. 

Nous pensions qu'avec votre foi il n'y avait véritablement que le couvent 
qui pouvait vous convenir, mais permettez-moi de douter qu'il pourrait en être 
de même pour une artiste peintre à laquelle il faut une grande indépendance 
de pensée et de mouvement. Je vous répéterai aujourd'hui, ma chère Love, ce 
que je vous disais autrefois : on fait son salut partout, et le sommet d'une mon- 
tagne peut bien être un aussi bon autel pour prier que l'intérieur d'un cloitre. 
Croyez-moi, ne cherchez pas à faire de prosélytes ; aimez vos anciennes amies 
telles qu'elles sont. Elles ont l'amour-propre de croire qu'elles n'offensent pas 
Dieu en lestant dans le giron du monde, où, en pesant chaque chose, on est 
heureux de reconnaître qu'il y a encore plus de bonnes choses que de mau- 
vaises, et bien souvent lorsque nous trouvons telle chose mauvaise, ce n'est pas 
la chose qui est mauvaise, mais nous-mêmes : ainsi donc, je dirai comme un de 
nos amis, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ! 

i. Rosa Bonheur rentra à Paris dans les derniers jours de septembre i856. 



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aussi modeste, aussi simple, aussi indulgente pour les autres talents que 
[01 |i /ou l'avez connue. Vous voyez bien, ma chère Love, que pour rester 
ce qu'elle est, au milieu de ces enivrements de l'amour- propre, il faut être une 
élue de Dieu. 

Vous me demandez, ma chère Love, une personne qui sache le dessin 
pour votre couvent: si je connaissais quelqu'un qui soit seul au monde, je lui 
parlerais de votre couvent, où, d'après ce que vous me dites, je crois que l'on est 
heureux. Quant à ma petite Angélique, sa place n'est pas encore là : elle 
nourrit de ses appointements son père et sa mère, qui tous deux sont âgés et 
hors d'état de travailler. Mlle est seule pour cette lourde tache et le jour où elle 
cessera de leur faire pension, ils mourront de faim ou ils iront sur la voie- 
publique demander l'aumône.... Si le couvent voulait s'en charger, alors peut- 
être quitterait-elle le monde.... En ce moment, elle est dans la famille Etche- 
very, et habite les montagnes des Pyrénées, ou. je puis vous l'assurer pour 
elle, ce n'est pas g;,;.... 

Je vous quitte à regret, ma chère Love, mais il me faut dire bonsoir à 
ma pauvre Rosa, qui a dû retourner à Londres toute seule 

Ainsi donc, bonsoir, ma chère Love, et croyez-nous toujours vos bien 
sincères amies. 

Je vnne Mic \s. 




BROI HE-I \ M I 1 

Offerte à Rosa Bonheur 

par la Société d'] encouragement >lcs Beaux-Arts de i iand i s j j . 







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des dessins, des croquis, des souvenirs de toute espèce. Si j'avais eu le 
goûl de servir de point de mire à la chambre noire, j'aurais pu passer 
des journées entières avec les photographes. 

C'est pour fuir cette obsession constante autant que pour me rap- 
procher de la nature, que j'ai pris la résolution de m'en a aller aux 
oiseaux », comme dit Aristophane, c'est-à-dire de me réfugier dans la 
solitude et de vivre loin du monde. 

Un de mes amis, le comte d'Armaillé, voulut bien se charger de 
me chercher une maison qui fût placée loin du bruit et dans les condi- 
tions d'isolement où je pourrais à ma guise vivre la vie des bois et des 
champs. Il découvrit auprès de Fontainebleau cette propriété dans 
laquelle je vis depuis près de quarante ans. Ses trois hectares environ, 
[liantes d'arbres séculaires dignes d'être mis en parallèle avec ceux de 
la forêl voisine, avec la maison à deux étages que l'on appelle ici le 
château, répondaient admirablement à mes désirs, .l'en fis l'acquisition. 

dette appellation de château peut sembler ambitieuse ; elle vient, 
parait-il, de ce que, aux alentours de 1400, elle servait de résidence à un 
officier de la couronne chargé de la garde des abeilles du roi, qui s'en 
allaient royalement butiner dans les genêts, les herbages, les bruyères, 
les parterres et même les vignes des environs. 

Cet officier royal était désigné sous le nom assez, drolatique de 
Bigre, qui. par la suite des temps, s'est transformé d'abord en Bige et 
ensuite en Hv. J'ai trouvé cette curieuse étymologie dans l'ouvrage de 
M. Huet, maître d'école à Thomery. Au commencement du x\ L siècle, 
le château fut habité par un certain Henri de Bye, commandeur de 
Saint-Jean-de-Latran. 

Les seigneurs de By se sont succédé sans interruption pendant près 
de quatre siècles. Au temps de la guerre de Cent Ans, des Ecossais ont 
tenu garnison ici ; quelques-uns ont marqué parmi les favoris des 
princes. J'ai trouvé dans les papiers un acte signé de Marie de Médicis, 
que j'ai donné à la comtesse d'Armaillé. Le dernier seigneur de By dont 
il soit fait mention est un certain François de Quesnoy. 

En iy3o, à la mort de sa femme, Jacqueline de Saint-Rémy, tille 
de M. de Lamotte-Fouquet, le château sortit des mains de la noblesse. 
Il bit acheté par Jean-Maximilien Leleu. Le nouvel acquéreur semble 
avoir été beaucoup plus pieux que ses prédécesseurs blasonnés. Anne 
Leleu, sa femme, lit construire une chapelle, dont la consécration eut 
lieu le [3 juillet 1 77^ . On pouvait y dire la messe tous les jours, même 
aux têtes carillonnées, à condition qu'un autre prêtre pût officier en 
même temps à Thomery. 



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animaux. 

Chose assez curieuse : à peine ai-je été installée ici. que des abeilles 
en grand nombre, utilisant la toiture débordante de l'atelier, -ont 
venues habiter chez moi. Sans doute, en voyant qu'un peintre d'ani- 




\\ A HSP. 

Dessin Je Rosa Bonheur. 



maux avait remplacé l'officier royal chargé de leur patronage, ont-elles 
deviné qu'elles n'avaient rien à craindre. Les frelons ont t'ait comme 
elles, — il y avait moins à s'en féliciter. — mettant à profit, pour 
s'y construire un nid, une corde que les ouvriers axaient laissée par 
mégarde attachée au plafond du colombier. 

M. us ce ne furent là que les petits incidents de mon installation. 
.I'a\ais en tête des préoccupations plus graves, en premier lieu de créera 
Nathalie et à sa mère une existence digne de l'affection que je leur portais. 



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elle réglait les moindres détails Je la maison avec un art surprenant; si 
intelligente qu'elle fût, Nathalie trouva dans son dévouement pour moi 
le moyen d'égaler sa mère et peut-être même de la surpasser. 

I amitié de ces Jeux femmes a contribue pour beaucoup au déve- 
loppement de mon talent. Ma plus grande ambition se trouvait accomplie, 
puisque dans cet admirable pays je pouvais me livrer tout entière au 
culte Je l'art. Néanmoins, malgré la joie que j'éprouvais à m'éloigner 
Je Paris, je n'entendais pas rompre toute attache avec la grande ville, 
et j'y ai toujours eu un pieJ-a-terrc '. 




LE DEPART POUR I. A CHASSE, PAR H OS A BONHEUR. 



Ici, j'ai dû faire bien Jes réparations. Jes modifications, des 

changements Je toutes sortes, dans la maison et dans le parc, qui 
devenait en realité mon atelier; il serait bien utile J'en taire encore 
quelques-unes, ne fût-ce que pour remettre le kiosque en état. On 
l'appelait jadis le temple Je l'Amour, tout comme à Trianon, et parfois 
les anciens propriétaires, m'a-t-on Jit. v tenaient Jes réunions joyeuses. 
Nathalie en a plus d'une lois restauré les peintures, mais depuis la 
mort Je ma chère amie, j'ai laissé aller tout cela : une partie Je la 
toiture s'est effondrée; un petit arbuste s'est avisé ironiquement Je 
prendre racine au sommet. Cependant je veux le taire reparer, ce petit 
kiosque, et nous l'appellerons le temple Jes Muses. 

i. A l'époque où Rosa Bonheur me racontait tout ceci, son pied-à-terre parisien était, 
depuis plusieurs années, rue Gay-Lussac, 7. 






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imprévue de la part d'une femme, de construire Lin frein à patins qui, 
dans sa pensée, devait servir a arrêter instantanément les trains express. 
I'< .m expérimenter ce frein, on lit établir dans la propriété, et sous 
sa direction, une petite ligne de chemin de 1er. La gare de départ 
était au milieu de mes vieux chênes. Ah! l'on a fait ici des essais qui 
n'étaient pas toujours sans danger. Que de fois, par exemple, j'ai vu le 
train prendre le murs aux dents et lancer a la volée les sacs de lest dont 
il était chargé ! 

In jour même, ces projectiles sont tombés si près de moi qu'ils ont 



o>.~Sj~o 




UN MOMENT D ALLEGRESSE. 

Dessin Je Rosa Bonheur. 



failli m'assommer. Ne sourie/ pas. cette invention était pour Nathalie 
une affaire très sérieuse; mais j'avoue bien que, quant à moi, je l'ai 
toujours considérée comme une toquade de ma chère amie. 

N'empêche qu'un beau jour, à force de tripoter son mécanisme. 
Nathalie se crut tellement sûre du résultat qu'elle convoqua le ban et 
barrière-ban de nos amis pour une grande épreuve qui devait avoir lieu 
le i3 juillet 1862. 

L'expérience lui donna raison, en effet. La petite locomotive 
s'arrêta juste a l'endroit désigné. Ce fut un triomphe, salué par des salves 
d'applaudissements; il me semble que je les entends encore. 

Nathalie fut tellement heureuse que, ne se possédant plus, elle se 
jeta au cou du mécanicien qui l'assistait, sans s'apercevoir qu'il était 



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2 5 2 ROSA BONHEUR 



Le second n'était autre que M. Gambart, qui fut l'éditeur des 
gravures faites d'après mes tableaux et auquel a succédé depuis long- 
temps déjà, dans son commerce. M. Lefèvre, son neveu. 

L'ardeur de M. Gambart et des Tedesco était telle, qu'ils atten- 
daient à peine que mes œuvres tussent achevées, pour les expédier en 
Angleterre, mais surtout en Amérique. 

A mon grand déplaisir, ils ne me laissaient même plus le temps 
d'envoyer aux Salons annuels. La dernière fois que j'ai exposé, à cette 
époque, c'est en [855, à l'Exposition universelle, avec ma Fenaison. 

M. Tedesco et M. Gambart n'ont jamais cessé de me bombarder de 
propositions excessivement avantageuses. Si je n'avais eu d'autre préoc- 
cupation que de tirer le meilleur parti de leur zèle, j'aurais pu amasser 
une fortune énorme, mais pourquoi me serais-je donné tant de mal ? 
Pour grossir la part de mes héritiers!... Nathalie et moi, nous avions 
largement de quoi vivre. Comme Agazzis, — ce glorieux zoologiste 
français, naturalisé américain, qui a été un travailleur acharné, — j'ai 
toujours été animée par cette pensée que je n'avais pas de temps à con- 
sacrer à gagner de l'argent, car l'existence humaine est trop courte. 

Je n'ai jamais consenti à aliéner ma liberté, et sous aucun prétexte. 
Mon indépendance a donné lieu même un jour à un débat carnavalesque. 

J'avais promis à un certain amateur de lui faire un tableau au prix 
de huit à dix mille francs. Le sujet devait être un attelage de chevaux, 
de bœufs ou un labourage, suivant mon inspiration. La livraison aurait 
lieu dans un délai raisonnable : j'avais pris soin de lui dire pourtant que 
j'exécuterais sa commande quand « cela me plairait ». En dépit des 
demandes réitérées de mon amateur, les années se passèrent. Je ne 
pouvais me décider à terminer la toile. Il finit par perdre patience et son 
mécontentement augmenta quand il apprit que je n'eusse été nullement 
froissée s'il en était venu à me décommander le tableau. Dans une de 
mes lettres, je lui disais, par exemple : « Mon temps va appartenir à 
de nouvelles compositions, auxquelles mon désir et mon aspiration me 
font un devoir de travailler. Je prends mon pinceau quand il me plaît. • 

Cela le mit hors de lui. Il v eut brouille, dispute, et l'affaire fut 
plaidée à Fontainebleau. Je me vis condamnée, soit à livrer le tableau 
dans le délai de six mois avec vingt francs pour chaque jour de retard. 
soit à payer des dépens et dommages et intérêts. C'est la dernière solu- 
tion que je préférai, et l'aventure m'a coûte 6.300 francs. 

Vous voyez que les artistes sont places par les arrêts de Themis 
dans la même catégorie que les entrepreneurs. On suppose évidemment 
qu'il leur est possible de produire à jour fixe une œuvre intéressante. 




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ROSA BON H KM' 



comme si on leur demandait d'élever un mur. de creuser un fossé ou 
de macadamiser une route. Les enfants des Muses ne reçoivent les inspi- 
rations de leurs divinités tutélaires et n'arrivent a produire des œuvres 
durables, que lorsqu'ils travaillent uniquement pour l'amour de l'art. 

J'ai eu moins de satisfactions avec l'amateur dont je viens de vous 
parler que je n'en devais éprouver avec un personnage qui cependant 
ne manquait pas d'importance, le duc d'Aumale. Bien qu'il lût en exil 
depuis [848, il ne laissait pas de s'intéresser au mouvement artistique 
parisien et désirait posséder un de mes tableaux : il me basait t'ait 
savoir par la comtesse de Ségur. J'ai donc peint à son intention le 
Berger des Pyrénées qui est maintenant au musée de Chantilly, et je le 
lui ai lait parvenir en Angleterre. Le prince m'en remercia par ce 
billet très flatteur : 



Twickenliam, 5 juin 1864. 



Mademoiselle. 



Je tiens à vous exprimer moi-même, au nom de la duchesse d'Aumale et au 
mien, tout le plaisir que m'a causé votre charmant tableau. J'ose dire que c'est 
un Je vos chefs-d'œuvre (ce qui n'est pas peu dire) et nous sommes bien heureux 
de le posséder. Recevez donc tous nos remerciements, avec l'assurance de ma 
considération très distinguée. 

H. d'Ori éans. 

Mais ce que cette lettre ne dit pas. c'est que, alors que j'avais 
demandé 3. 000 francs pour ma peinture, le prince me la pava le double. 
Voilà un procédé de grand seigneur auquel les artistes d'aujourd hui sont 

peu habitués, je pense. 




CROQUIS D'ALBUM, PAR ROSA BONHEUR. 







CHAPITRI W II 

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I KXI'OSITIO: 



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m'en avait élue membre honoraire '. Mais il en était d'une autre espèce. 

Des articles de critique, des brochures même, avaient été consacrés 
à mes ouvrages. Dans l'une d'elles, dont j'ai eu déjà l'occasion de 
nous entretenir. Eugène de Mirecourl. des [856, avait sollicité pour 
moi, du gouvernement impérial, la croix de la Légion d'honneur 2 . Or, 
à cette époque, on aurait pu compter sur les doigts les femmes qui. 
depuis l'institution de l'ordre, avaient été l'objet d'une pareille distinc- 
tion, encore était-ce pour services rendus à l'armée : seule la sœur 
Rosalie avait reçu la croix pour son dévouement aux pauvres et aux 
malades. Le seul fait que mon nom fût designé pour cet honneur me 
donnait jusqu'à certain point le droit d'êlre fière. 

A l'époque où j'habitais la rue d'Assas, mon atelier était fréquenté 
par une foule d'artistes et de gens du monde; cela faisait, à la vérité. 
un cercle très flatteur autour de moi, mais qui, si je ne m'étais brusque- 
ment résolue à m'exiler dans la forêt de Fontainebleau, m'eût bientôt 
rendu impossible tout travail. J'ai vu beaucoup moins de visiteurs 
ici; en revanche, quelques-uns furent des personnages de la plus haute 
importance; vous allez en juger. 

Peu de jours après avoir reçu du duc d'Aumale la lettre que vous 
ave/ lue, j'étais en train (14 juin 1864) de travailler à mon tableau les 
Longs Rochers — vous savez bien : ce cerf à grande ramure que suivent 
toute une famille de biches et de faons — lorsque tout d'un coup j'en- 
tends un roulement de chaises de poste, un bruit de grelots, des claque- 
ments de fouets. Tout ce fracas cesse subitement devant ma porte. 
Presque aussitôt, je vois Nathalie se précipiter comme une trombe dans 
l'atelier en criant : « L'impératrice! c'est l'impératrice qui vient ici!... 
Enlève ta blouse au plus vite. Tu n'as que le temps de passer cette jupe 
et cette jaquette, ajoute-t-elle en me tendant des vêtements. En moins 
de secondes qu'il n'en faut pour le dire, la transformation de mon 
costume lut accomplie et la porte de l'atelier ouverte à deux battants. 
Déjà l'impératrice en touchait le seuil et derrière elle montaient des 
dames d'honneur, des officiers et des personnages de la cour en 

1. Rusa Bonheur avait été élue membre honoraire de l'Académie d'Amsterdam en 1834, 
de la Société des aquarellistes de Bruxelles et de l'Académie de Rotterdam en t85G, de l'Aca- 
démie des Beaux-Arts de Milan en 1862, de l'Académie de Pennsylvanie, à Philadelphie, 
et de la Société des artistes belges en îSû.i; elle le fut encore des Académies des Beaux-Arts 
d'Anvers en 1867 et de Lisbonne en 1 St .s. Je l'Académie royale des Aquarellistes de Londres 
en [885, enfin de l'Académie royale de Lisbonne en 1890. 

2. i On décore de la Légion d'honneur des religieuses et des vivandières, pourquoi donc 
exclure de la même récompense les femmes artistes qui ont, comme notre héroïne, un talent si 
incontestable et surtout une vie si pure, un caractère si digne, une histoire si féconde en 
nobles actions, en bienfaisance et en vertu? » [Les Contemporains. Eosa Bonheur, p. 93.) 



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2 58 ROSA BONHEUR 



Fontainebleau, en acceptant d'y venir déjeuner un jour qu'elle ne 

m pas. Au uniment de se retirer, elle me tendit sa main, que de 
nouveau je baisai : sans doute cela lui fut-il agréable, car. m'attirant 

itot vers elle, elle m'embrassa. 

Le tableau que dans la suite j'ai peint à son intention représentait 
des Moutons au bord de la mer. Il a figuré a l'Exposition de 1807 avant 
de prendre place aux Tuileries, .le ne sais ce qu'il est devenu depuis le 
I Septembre et la Commune 1 . 

Peu après cette journée mémorable, je reçus une invitation précise 
(pour le 3o juin ?). Avant mis mon costume de cérémonie en velours 
noir à boutons d'or, qui. avec ses manches étroites et sa jupe tombante, 
a dû faire \m amusant contraste avec les énormes crinolines que l'on 
portait alors, je me fis conduire au pied du grand escalier du château. 
A peine étais-je descendue du coupe qui m'avait amenée, qu'un garde 
vint à moi, pour m'aviser que ce côté était réservé à l'empereur et à 
l'impératrice, et qu'il me fallait aller plus loin. J'obéis, j'allai plus loin: 
mais un autre garde arrêta de nouveau ma voiture et me dit de retourner 
d'01'1 je venais. J'eus une forte envie de revenir chez moi : fort heureu- 
sement qu'en me revoyant, le premier garde lit l'effort de regarder ma 
carte avec plus d'attention et se décida à me laisser gravir les degrés, 
que garnissaient deux rangées de hallebardiers. Parvenue à la dernière 
marche, je m'arrêtai un instant, pour revivre une heure tragique de 
notre histoire. N'est-ce pas cet escalier en fer à cheval que Napoléon I er 
avait descendu, le 20 avril 1814. pour faire ses adieux à ses fidèles com- 
pagnons d'armes 

Au moment où je pénétrai dans le salon François I er , M"" de Metter- 
nich s'y trouvait elle-même, en grande conversation avec quelques jeunes 
gens. Nul d'entre eux ne parut s'apercevoir de ma présence, ce que 
voyant, je m'installai sans façon dans un des grands fauteuils qui avoi- 
sinaient la cheminée. Je savais qu'à la cour on avait l'humeur un peu 
railleuse, tout particulièrement dans le cercle de la célèbre ambassa- 
drice, et mon grand souci, pour l'instant, était de ne pas faire une trop 
grosse faute d'étiquette qui pût faire rire à mes dépens. Or. voici que. 
précisément, l'un des jeunes gens, quittant tout à coup le petit groupe 
formé autour de l'ambassadrice, s'approcha de moi en s'inclinant. 

— M lle Rosa Bonheur? lit-il. 

— Oui, monsieur. 

1. Cette année 1 804. In fête Je By 24 juillet) l'ut particulièrement brillante; un arc de 
triomphe avait été dressé a l'entrée de la rue principale et on y lisait ces mots : A Rosa 
Bonheur, By reconnaissant L'Abeille de Fontainebleau . 



I • > \ B O N H I l i ' 



L'empereur va venir dans un instant, mademoiselle. Peut-être 
ne savez-vous pas, n'ayant jamais vécu à la cour, que lorsque Leurs 
Majestés entrent dans une salle, il est d'usage de ne se lever qu'au signal 
donné par elles. Je crois devoir vous en prévenir. 

Le piège m'apparut aussitôt et je lui répondis d'un ton vil : 

— 11 e^t vrai que je n'ai jamais vécu a la cour comme vous, mon- 
sieur, cependant je n'attendrai pas le signal et me lèverai immédiate- 
ment. 

I n peu interdit, ce jeune homme si désireux de m'instruire re 
le groupe qui entourait M"" l'ambassadrice, et j'observai avec satisfac- 
tion que certains petits sourires moqueurs cessèrent tout aussitôt. 

La porte s'ouvrit enfin. L'empereur et l'impératrice firent leur 
entrée; ils étaient suivis du général qui m'avait imitée et qui. selon mes 
faibles notions d'apprenti courtisan, allait tout à l'heure me servir de 
cavalier. Contrairement a ce que l'on avait eu soin de me dire, toutes les 
personnes qui étaient dans le salon se levèrent et mon jeune homme 
lui naturellement des plus empresses. 

L'on me présenta. A ma grande confusion, ce tut l'empereur lui- 
même qui m'offrit son bras pour me conduire à table, où il me lit asseoir 
à sa droite. Pendant tout le temps du repas, il ne cessa de me parler et 
de s'occuper de moi. 

Est-il besoin de dire que le menu était des plus choisis : je me suis 
rendu compte ce jour-là cependant que, même à la table d'un empereur. 
on ne trouve pas toujours des oeufs frais. Celui qu'on me servit était 
immangeable. Mon auguste voisin s'en aperçut et me dit en souriant 
qu'une basse-cour impériale ne saurait rivaliser avec celle d'un peintre- 
animalier. 

Le déjeuner achevé, l'impératrice m'invita à l'accompagner dans 
une promenade en barque sur la pièce d'eau des Carpes. C'est elle- 
même qui maniait les rames, et pendant que nous taisions le tour du 
bassin, elle m'entretint de sujets artistiques, 'l'ont à coup, le jeune 
Prince Impérial parut sur le bord. Sa Majesté l'appela : 

— Viens, mon entant, lui dit-elle, serrer la main de M" e Rosa 
Bonheur Elle a dans son parc une ménagerie qui t'amuserait bien. 

— Oh! s'écria le jeune prince, allons la voir tout de suite. 

Deux ou trois jours après, en effet, il m'arriva à ("improviste et 
plusieurs lois depuis il est revenu. Vous save/ que je n'ai jamais aime 
me présenter en costume masculin devant les visiteurs d'importance: à 
cause de cela, je lis un jour prier le prince de vouloir bien attendre 
quelques instants. Comme il montrait un peu d'impatience. Céline lui 



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ROSA BONHEI l 



et de la cire la plus fine. Elle me montrait ensuite les passages drôles, et 
toutes deux nous riions de bon cœur. 

\1 de Metternich elle-même m'écrivit comme les autres, mais pas 
plus que les autres elle n'obtinl de réponse. Cela ne la rebuta point; 
elle \int d'autorité. Ses manière-, étaient ^i séduisantes, ses arguments 
si irrésistibles, miellé décida mon cerbère. Céline, a ouvrir la porte 
cochère pour la recevoir, et je vis tout à coup son landau entrer dans 
la cour. Je reconnus la livrée sur-le-champ, mais jetais prise : il fallait 
taire bonne contenance. Je me demandai toutefois quel bon tour je 
pourrais bien lui jouer, pour tirer ma revanche de la mystification qu'elle 
avait voulu me faire subir. J'avait ouvert à deux battants la porte du 
« sanctuaire » et je restais debout à l'attendre. La célèbre ambassadrice 
arriva donc, entourée de jeunes hommes qui voltigeaient autour d'elle. 

— Ah ! mademoiselle, dit-elle, vous me recevez la porte ouverte a 
Juux battants, comme si j'étais l'impératrice. 

— En effet, madame, mais c'est afin de laisser passer votre crino- 
line, répondis-je en taisant ma plus protonde révérence. 

La visiteuse parut ne pas entendre: elle examina avec soin tous les 
objets qui se trouvaient dans l'atelier, et .s'intéressa particulièrement à 
un dessin que j'avais là. 

- Voulez-vous me permettre de l'emporter ! lit-elle du ton le plus 
aimable. Je nous prierai, en échange, d'accepter quelques bouteilles de 
mon meilleur cru ' ? 

— Je vous remercie, madame, répondis-je sur un ton très sec, je 
ne fais aucun échange et je ne vends rien ici. (l'est M. Gambart et 
M. Tedesco qui sont mes intermédiaires. 

Apres une telle réponse. M"" de Metternich ne tarda pas à battre en 
retraite. Elle montrait un air un peu vexé, et depuis n'est jamais revenue. 

Mais tout cela n'était que de petites choses; aussi bien, quel que soit 
le souvenir que je garde de la visite de l'impératrice et de ma réception 
a Fontainebleai . vous ne serez pas surprise que le jour où elle est 
revenue m'apporter la croix de la Légion d'honneur ait marque une 
date capitale dans ma vie. 

A ce moment-là. l'empereur revenait d'un voyage en Algérie, durant 
lequel l'impératrice avait exerce la régence. Il v avait un an. presque jour 
pour jour, que Sa Majesté avait visite mon atelier, quand un après-midi, 
c'était le 10 juin, — alors que je savais seulement par les journaux qu'elle 
était venue jusqu'à Fontainebleau pour v attendre l'empereur. — voici 
qu'elle arriva ici, sans être davantage attendue que l'année précédente. 
i . «)n sait que le célèbre cru Je Johannisberg appartient à la famille Je Metternich. 



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Disanl ces mots, elle ouvrit un écrin qu'elle tenait à la main et en 
sortit une croix d'or, pendant que, tout émue, je mettais un genou en 
terre. Mais il manquait une épingle. Sa Majesté se pencha sur ma 
table de travail pour en chercher une. Un officier la tira de peine, et 
l'impératrice put fixer à ma poitrine le ruban rouge auquel pendait la 
glorieuse étoile. Elle m'aida ensuite à me relever et m'embrassa en 
disant : 

— Enfin, vous voilà chevalier. Je suis tout heureuse d'être la 
marraine de la première femme artiste qui reçoive cette haute distinc- 
tion. J'ai voulu que le dernier acte de ma régence fût consacré à montrer 
qu'a mes veux le génie n'a pas de sexe. Même, pour marquer l'impor- 
tance que j'attache à ce grand acte de justice, je ne veux pas que vous 
lassiez partie de ce qu'on appelle une << tournée ■• : votre nomination 
paraîtra avec un retard d'un jour, mais vous serez l'objet d'un décret 
spécial, qui sera mis en tète du Moniteur '. 

L'impératrice s'assit alors dans un fauteuil et s'entretint quelques 
instants avec moi. qui restai respectueusement debout. 

— Mademoiselle, si je pouvais disposer aujourd'hui de mon temps. 
me dit-elle bientôt avec une suprême bonté, je passerais de longues 
heures à examiner vos œuvres, mais des devoirs impérieux m'appellent 
à Fontainebleau, où mon fils est déjà arrivé. Nous attendons un télé- 
gramme de l'empereur qui désire que sa femme et son lils soient à ses 

i. Le décret paru au Moniteur au u juin [865 était ainsi conçu : 

» Napoléon, 
» Par la grâce de Dieu et la volonté nationale. Empereur des Français, a tous présents et 
a venir, salut. 

» Sur la proposition du ministre de notre Maison et des Beaux-Arts, 

•• Avons décrété et décrétons ce qui suit : 
» Artici e premier. - I ,i décoration de chevalier de la Légion d'honneur est accordée a 
M 1,e Rosa Bonheur, peintre '-le paysages et animaux. 

» Art. 2. — Le ministre de notre Maison et des Beaux-Arts et le grand-chancelier de la 
Légion d'honneur sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret. 
» l'ait en conseil des ministres, 

o au palais des huileries, le S juin iSr, ; . 

Pour l'Empereur cl en vertu des pouvoirs 
qu'il nous .' laissés, 

I i GÉNIE. 

Pour l'Impératrice régente, le maréchal de France, 

ministre de /a Maison de l'Empereur cl Je* Beaux-Arts, 

\ Ml 1 \\ 1 . 

l.e Constitutionnel, journal semi-officiel, commentait en ces termes le décret impérial : 
- I e Moniteur du i i juin publie un décret qui confère la croix de la Légion d'honneur a 
M 11 ' Rosa Bonheur, une femme qui a su conquérir une place éclatante parmi les artistes de 
notre temps. Ce décret est signé de l'impératrice régente; il a été inspiré par une pensée 
aussi noble que délicate et tout le monde y applaudira. » 



i OSA BON II El l 



cotes ce soir, au moment de son entrée dans sa capitale, à SOI! retour 
d'Alger. En cet instant, où j'ai la satisfaction de vous décorer. Sa Majesté 
est dans sa bonne ville de Lyon, et le préfet du Rhône lui présente les 
personnes distinguées que le conseil des ministre- a jugées dignes de- 
cet honneur. 

La souveraine se leva pour se retirer et je restai confondue de 
l'honneur qui venait de m'être fait. Quand l'impératrice tut remontée 
dans sa calèche et que tout le cortège eût disparu dans un nuage de- 
poussière'. Nathalie, la bonne mère Micas et moi, nous tombâmes dans 
les bras les unes des autres, en versant des larmes de joie. 

11 a couru des bruits assez singuliers lors de ma nomination dans la 
Légion d'honneur. L'on a dit, par exemple, que l'empereur m'avait tait 
cadeau d'une partie de la forêt. Je ne sais vraiment pas comment ni 
pourquoi une telle table a pu se répandre. Ce que l'empereur m'a 
donné, c'est un droit de chasse, qui me permettait de traquer le gibier 
pendant n'importe laquelle des quatre saisons. J'en ai profité avec 
empressement et n'ai pas tardé à acquérir l'œil exercé d'un Nemrod. 

Je partais dès le lever du soleil, ma boite à couleurs sur le dos. 
suivie de mes chiens et tenant mon fusil a la main, prête à taire feu sur 
le gibier qui se présenterait devant moi. Nathalie était prévenue qu'elle 
pouvait compter sur un lin morceau; mais souvent il arrivait ceci. 
qu'après une longue marche et de vaines attentes, je posais mon arme- 
sur la bruyère et que je me mettais à taire une pochade d'après les 
beaux arbres qui m'entouraient. De la sorte, je ne rentrais pas les mains 
vides, et Nathalie ne me grondait pas. Seulement, le dîner était maigre 
ces jours-là. 

La distinction dont j'avais été l'objet me donnait L'obligation, bien 
conforme à mes intentions du reste, de prendre part à l'Exposition 
universelle de 1867, que l'on préparait à cette époque. Depuis 1 855, 
c'est-à-dire depuis dix à douze ans, l'on n'avait vu aucune œuvre de 
moi au Palais de l'Industrie. M. Tedesco et M. Gambart, à l'envi l'un 
de l'autre, mettaient une telle hâte à s'emparer de mes peintures à 
peine sèches, qu'ils m'avaient rendu impossible toute participation aux 

1. Pendant la courte visite de l'impératrice a Rosa Bonheur, la nouvelle s'en étant 
répandue dans le hameau, la souveraine, au moment où elle s'apprêtait à monter en voi- 
ture, trouva, rassemblés dans la cour, de nombreux habitants, et un groupe de jeunes tilles 
qui lui présentèrent un bouquet qu'elles avaient improvise avec les Heurs du jardin, et des 
rameaux de cerisier couverts de leurs fruits, que se partagèrent les dames de la cour. 

L'Abeille Je Fontainebleau rapporte qu'à la fête de By, le 23 juillet 18! 5, la pièce princi- 
pale du feu d'artifice, par un nouvel hommage a la grande altiste, représenta une croix de la 
Légion d'honneur. 



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finesse transparente et éclatante de Landseer et qui n'était plus la franchise 
naturelle de nos peintres de ce- pays-ci. La Rusa Bonheur d'autrefois, nous ne 
la retrouvons que dans ses moutons; nul ne peint encore les toisons comme 
elte ; j'entends les toisons un peu peignées, car Jacque et Brendel lui en 
remontreraient sur la vraie toilette des moutons de bergerie. Les Moulons au 
bord de la mer et les Moutons dans la barque sont deux excellents morceaux. 
dignes de son meilleur temps: et nous devons ajouter aussi que son instinct 
délicat de femme lui donne, pour expiimei les fins mouvements des cerfs et 
des biches. — voir son charmant tableau des Chevreuils au repus et les Cerfs 
traversant un espace découvert — une légèreté et une grâce de dessin que l'on 
ne retrouve ni dans les Vaches écossaises, ni dans / t \s- Bourriquaires arago- 

nais ajoutons encore qu'aucun animalier en Europe ne pouvait nous montrer 

cette année un tableau de la force de sa Ra~\ia d'Ecosse, OÙ le sombre paysage 
avec sa vraie tourmente, où les buffles et les béliers avec leur air grandiose et 
bien sauvage, et le tumulte de ces bêtes superbes se bousculant l'une sur l'autre, 
produisent la plus vigoureuse impression que l'auteur du Marche aux chevaux 
ait jamais conçue. 

Depuis le jour où je m'étais installée à Bv, je n'avais cessé de 
m'occuper avec passion de la faune gracieuse de la foret; les cerfs et les 
biches m'intéressaient infiniment plus maintenant que ne l'avaient jamais 
fait les bœufs. En ce genre, les tableaux de sir Edwin Landseer m'avaient 
enthousiasmée, surtout les Enfants du brouillard et le Monarque des 
vallons. Les critiques qui me jugeront impartialement seront bien forcés 
de reconnaître cependant que, malgré l'influence sur moi de ce grand 
peintre, je suis restée moi-même, toujours Française de cœur et liére de la 
nation qui saura, je l'espère, garder la première place dans les arts. Mais 
je n'ignore pas que beaucoup de gens sont allés jusqu'à demander si c'était 
uniquement une passion d'art que j'avais éprouvée pour Landseer 




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ROSA BONHEUR 



put retenir lui sourire qui me glaça jusqu'au fond Je l'âme. Il m'adressa 
quelques paroles, ironiques peut-être, mais fort sages, me donnant à 
comprendre que. en dépit du costume masculin que je portais, mon rôle 
ne pouvait être celui d'une nouvelle Jeanne d'Arc. Il ajoutait cependant 
que je pouvais rendre d'appréciables services en préparant de la charpie 
pour les blessés, et en aidant à pourvoir de vivres les hommes qui 
défendaient la patrie. Je revins à By tout en larme-, désolée de mon 
impuissance, mais résignée a laisser passer l'orage au-dessus de ma tête. 

l'our me conformer de mon mieux aux excellents conseils du maire 
de Thomery, j'écrivis sur-le-champ à M. Gambart, devenu depuis peu 
consul d'Espagne à Nice, de m'envover quelques douzaines de sacs de 
blé. D'autre part, j'achetai tout ce que je pus de provisions de toute 
nature, établissant des cachettes partout chez moi. J'avais fait construire 
dans ma cave une muraille, derrière laquelle se trouvait entassé tout ce 
que je possédais de précieux. 

Les nouvelles de nos défaites me causaient un tel trouble et une 
telle agitation, qu'il m'était devenu totalement impossible de travailler; 
de temps en temps néanmoins, pour échapper à ces terribles préoccu- 
pations, je me réfugiais dans une petite maisonnette roulante, dont le 
frère de M me Carvalho m'avait fait cadeau et que j'avais lait transporter 
au milieu du parc. Il me semblait que, dans la solitude, entourée que 
j'étais de mes beaux arbres, enfermée pour ainsi dire dans le sein de la 
nature, je pourrais oublier pour un instant les horribles scènes de la 
vie réelle. 

Un jour, j'étais occupée à recueillir, dans mon o sanctuaire », 
quelques études que je pensais emporter a ma retraite de prédilection. 
lorsque je vis arriver Céline, les yeux hors de la tète. 

— Mademoiselle, me cria-t-elle. nous sommes sauvées! 

— Quoi! m'écriai-je, est-ce que Chanzy a remporte une victoire: 
Trochu a-t-il fait sa grande sortie: 

— Non, répondit la femme de chambre interloquée, c'est un homme 
qui vient d'arriver de Pithiviers, avec une lettre du maire et une autre 
élu Prince Royal de Prusse, l.e château, dit-il. va être protège, il ne sera 
ni pille ni incendie et nous pourrons v vivre tranquilles. 

D'une main fébrile, j'arrachai des mains de Céline la grande enve- 
loppe qu'elle me tendait et. a l'ébahissement de la pauvre femme, je 
déchirai les Auyix lettres, en disant que je ne voulais lien devoir aux 
ennemis de la France. 

Bientôt mise au courant de ce qui venait de se passer. Nathalie me 
reprocha sévèrement ma vivacité et ramassa les débris de papier qui 






ROSA BONHEUR 



jonchaient la terre. Bien que tout aussi patriote que moi, elle était moins 
impétueuse Je caractère. Elle crut bien taire de recoller soigneusement 

tous ces morceaux et de reconstituer ainsi ces lettres pour en faire 
usage s'il était utile. 

Voici le message du maire de Pithiviers : 

Pithiviers, le ty septembre IÉ 

Mademoiselle, 

Le maire de Pithiviers, au milieu de ses tristes occupations nécessitées 
par la guerre, est heureux de remettre à une personne qui part pour Males- 
herbes la route de Pithiviers à ce pays étant libre le saut-conduit ci-joint, qui 
vient de lui être ternis par un chef prussien. Il souhaite que ce sauf-conduit 
vous parvienne de suite, selon son viuu bien sincère. 

Avec ses hommages, recevez, mademoiselle, l'assurance de ses respec- 
tueuses salutations. 

H. Brieri i . 

Une seconde lettre était jointe à celle-ci : 

Versailles, i<> septembre [870. 
Mademoiselle. 

S. A. R. M- r le Prince Royal de Prusse m'a chargé de vous transmettre la 
sauvegarde ci-jointe, que j'ai l'honneur de vous faire parvenir avec l'expression 
de mes hommages respectueux. 

( > Leckenhoi I . 
Aide Je camp. 

Quant a la sauvegarde, en voici la traduction : 

C0MMAND1 Ml N I GÉNÉRAI. 

DE LA 3 e ARMÉE 

Quartier royal. Versailles, 26 septembre i s ~ 

Par ordre du commandant de la 3° armée, S.A. R. le Prince Royal de 
Prusse, il est enjoint à tous les commandants militaires de respecter la propriété 
de Rosa Bonheur, artiste peintre, et son château de By, près Fontainebleau, et 

de lui donner toute la protection dont elle aura besoin. 

De par le commandant supérieur de la .'>'' a} mec. 
le quartier-maître général, 

O. V. GôTTBERG. 

Je dois ajouter que, malgré la manière dont j'avais traite cette lettre 
de sauvegarde, je n'en étais pas moins reconnaissante au tond de l'hom- 
mage dont jetais l'objet. Plus d'une lois dans la suite, j'ai pu m'aper- 
cevoir, du reste, que des ordres axaient bien été donnes pour que ma 
demeure lut respectée. 






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Certain jour que mes domestiques étaient allés en voiture à Fon- 
tainebleau, jetais un peu inquiète, le soir venu, de ne pas les voir 
rentrer, quand ils arrivèrent enfin, mais à pied et traînant comme ils 
pouvaienl leurs paniers a provisions. Comme je m'en étonnai-. Céline 
me mit au courant de l'incident de la journée, et qui prouvait que la 
sauvegarde du Prince Royal axait gardé sa puissance, en dépit de tout 
ce que j'en avais pu faire. Ayant laissé leur break aux soins d'un auber- 
giste d'Avon, mes domestiques s'étaient rendus au marché. Leurs 
emplettes faites, ils s'en revinrent à l'auberge, mai- la voiture n'était 
plus la. Déjà ils reclamaient, lorsqu'un capitaine allemand s'approcha 
d'eux et leur dit en marnais français quelque chose comme : « Voiture, 
réquisition. » Il ne fallait pas songer à insister. Céline eut du moins la 
présence d'esprit de s'écrier : « Voiture Rosa Bonheur. » 

Mon nom lit lever la tête à l'officier, qui s'adoucit aussitôt pour 
dire : « Madame, absolument besoin voiture pour transporter blessés; 
quand fini, rendrai Rosa Bonheur. » 

Il fut fidèle à sa parole, et dès le lendemain le break me fut ramené 
par deux uhlans '. 

Une autre fois, j'eus affaire à une troupe de soldats qui voulaient 
s'emparer de ma ménagerie. De l'atelier j'avais entendu un bruit de 
voix plus animées qu'à l'ordinaire, et, comme je vivais dans l'appréhen- 
sion qu'on touchât à mes pensionnaire-, je me doutai aussitôt de ce 
qui se passait, et descendis précipitamment. 

Je ne m'étais pas trompée. Les soldats criaient : « Réquisition ! 
réquisition ! » et montraient du doigt mes animaux. Je leur expliquai 
comme je pus qu'ils trouveraient à manger à la cuisine, et ils m'obéirent 
en maugréant. 

J'ai su ensuite qu'arrivés à Thomerv ils s'étaient plaints qu'un petit 
homme les eût empêchés de prendre des bestiaux. 

— Ce petit homme n'était autre que Rosa Bonheur, leur dit-on. 
— Ahl si nous avions su. s'écrièrent-ils. nous aurions été plus 
aimables, car la grande artiste est fort bien vue en cour, elle esl la pro- 
tégée spéciale du prince de Prusse. 

Mais c'est surtout pendant l'amnistie et après la signature du traite 
de Francfort que ma maison devint un gîte d'étapes. Généralement, 

i. A cette anecdote, il convient d'ajouter celle-ci, qu'aimait a conter Etienne, le cocher, 

mari de Céline. 11 avait coutume d'aller promener son cheval en forêt. Or, les Allemands \ 
pourchassaient fréquemment les francs-tireurs français. Certain jour, Etienne se vit entoure 
par eux non loin de la croix de Montmorin. o Fort geschwind ! » Allez-vous-en '. , s'écria 
l'officier qui les commandait. Avant que d'obéir, Etienne eut soin de répondre : « Cheval 
de Rosa Bonheur », ce qu'entendant, l'officier s'excusa et passa son chemin. 



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Le maire de Thomery ne fut pas de mon avis : 

— Que voulez-vous, mademoiselle, que je fasse de voire espion ? me 
dit-il. nous n'avons pas assez de vivres pour nourrir nos pauvres soldats. 
L'on ne peut pourtant pas lui taire passer le goût du pain sans un 
jugement quelconque; aussi mon avis est-il de le lâcher et qu'il aille 
se faire pendre ailleurs. 

— Vous avez raison encore une lois, monsieur le maire, ré pondis- je. 
Je vais le conduire moi-même au chemin de fer et le mettre dans un 
train, pour être bien sure qu'il parte. 

Et c'est ce que je m'empressai de taire : je le pris dans mon tilbury 
pour le mener à Moret. Chemin taisant, je le chapitrai du mieux que je 
pus, essayant de lui persuader que la forêt de Fontainebleau était peuplée 
de francs- tireurs. 

Un autre jour. — c'était pendant l'occupation prussienne. — trois 
officiers allemands, en grand uniforme, se présentèrent à la porte du 
château et demandèrent l'autorisation de visiter mon atelier. 

— Dites-leur, recommandai-je à Céline, qu'il m'est impossible de 
donner la primeur de mes nouveaux tableaux aux ennemis de ma patrie. 

— Mais c'est le prince Frédéric-Charles qui vient en personne voir 
mademoiselle ! 

- Cela ne fait rien, Céline, je ne peux pas le recevoir, mais s'il 
désire visiter mon parc, montrez-le lui en remerciement de la sauve- 
garde qui m'a été envoyée. 

Il y avait, dans la ménagerie, un vieux cerf susceptible d'être 
encore méchant à ses heures, mais qui. toutes les l'ois que je venais le 
voir, se dressait contre le treillage et se laissait flatter. En voyant les 
officiers s'avancer vers lui. il lit quelques pas de leur côté, pour se 
laisser tomber brusquement dans un petit fossé, éclaboussant ainsi de 
boue et d'eau les beaux uniformes de ces messieurs. 

Lorsqu'elle m'a raconté la scène. Céline affirmait que le cerf avait 
agi ainsi par patriotisme, .le n'ai pas voulu contredire la brave femme 
sur ce point, mais sur un autre j'ai trouvé son zèle un peu excessif. 
Il parait que, après avoir cependant essuyé de son mieux les vête- 
ments des visiteurs, elle avait refusé avec obstination de leur laisser 
emporter, à titre de souvenir, la moindre des brosses ou des couleurs 
qu'ils axaient aperçues à travers les vitres de mon atelier champêtre, 
et qui leur faisaient envie. Céline n'avait pas compris la délicatesse de 
l'hommage que le prince voulait rendre à mon art en emportant quelque 
objet qui m'eut servi. 

Quant à l'identité du visiteur, lorsque je demandai à ma femme de 






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Sur cette brave Céline, quelles histoires n'a-t-il pas couru. On la 
considère comme un cerbère. N'a-t-on pas dit même qu'une t'ois elle 
a eu l'idée de sortir le tilbury de la remise, pour imprimer dans la terre 
molle deux ornières destinées a faire croire que j'étais sortie en voiture. 
Beaucoup de gens s'imaginent qu'ils ne pourraient approcher de moi 
sans lui graisser la patte. 

La guerre avait donné à mes préoccupations une sorte de tournure 
tragique. C'est certainement à l'influence de nos desastres que j'attribue le 
sentiment qui m'a lait abandonner un peu l'étude des animaux pacifiques 
dont je m'étais occupée jusqu'alors, pour celle de- lions et des titres. 

En [873, je reçus un jour de M. Dejeans, directeur du Cirque 
d'Hiver de Paris, une invitation à venir à Saint-Leu, près de Melun, 
pour v taire des études d'après une lionne apprivoisée qu'il possédait. 
Cette lionne se promenait en liberté; j'avoue que cela m'a donné un 
certain trac, mais Nathalie, brave comme personne, s'approcha d'elle 
sans hésiter et lui passa la main sur le dos. Elle s'appelait Pierrette, .le 
l'ai dessinée plus d'une fois ; aussi s'est-elle vite habituée à me voir et 
montrée de plus en plus caressante à mon égard. Pendant mes heures 
de repos, c'est Pierrette qui gardait mon attirail d'artiste, et personne 
n'était admis à toucher mon bien. M. Dejeans me disait : « Cette lionne 
se laisse approcher parce qu'elle vous aime, mais elle ne vous obéira 
jamais. » 

Pierrette était née au cirque et c'est M" e Bellan, une nièce de 
M. Dejeans, qui l'avait élevée au biberon, dans sa chambre, comme- 
un petit chien. Plus tard, quand la lionne devint grande et forte, on lui 
donna un lit. 

Elle a passé à Paris tout le temps du siège. Dans les dernières 
semaines, alors que tout le monde mourait de faim, Pierrette est restée 
trois jours sans manger. Enfin, on réussit à lui procurer une cuisse de 
cheval ; vous supposez peut-être que la lionne s'est jetée sur cette proie 
avec voracité, comme l'eût fait tout autre animal farouche: point du 
tout : elle attendit patiemment qu'on eût coupé sa ration en petits 
morceaux. Cette bête était vraiment extraordinaire. Elle laissait un 
chat manger entre ses jambes, et ce n'est pas sans étonnement qu'on la 
voyait jouer à cache-cache avec le cheval et l'âne qui broutaient dans la 
prairie. Fonçant sur eux et reculant ensuite, elle poussait de grands : 
ouah ! ouah ! comme font le- chiens qui s'amusent entre eux. Si le 
garçon qui gardait les vaches venait à s'endormir. Pierrette le secouait 
par sa blouse. Une fois, je l'ai vue traîner à reculons sa paillasse pour 



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mon temps, je me décidai à faire l'acquisition d'un couple de lions 
que M. Gambart me lit expédier de Marseille. Si mes souvenirs sont 
exacts, c'est vers le milieu de 1880 juin) qu'ils m'arrivèrent, et je les ai 
gardés à peu près deux moi-. Celaient des bêtes >uperbe-. 

( )n m'avait pré\ enue que le maie était très féroce et qu'on ne pouvait 
l'approcher sans danger; je suis arrivée cependant a l'apprivoiser. Néro 
reconnaissait ma voix de loin, et lorsque je le flattais, il taisait le beau 
tout connue un chat. 

Le matin, au lever du soleil, à peine ouverts les volets de sa cage 
qu'on avait disposée sur la pelouse, il guettait du coté de ma fenêtre, 
pour voir si elle était ouverte et si bientôt j'allais venir le peindre. 
A cet objet, et pour travailler plus a l'aise, j'avais tait construire devant 
la cage une petite estrade qu'une toile mettait à l'abri de la pluie et du 
soleil. Mai- il me fallait \.\\\c patience infatigable. -Mes études, j'étais 
obligée de les recommencer un nombre infini de lois avant d'arriver a 
bout, car si je me mettais a observer le lion de face, à peine avais-je 
commence de dessiner sa gueule, ses yeux ou sa crinière, qu'il semblait 
prendre Lin malin plaisir a me tourner brusquement le dos en agitant sa 
queue d'une façon ironique. 

11 me fallait chaque jour vingt livres de viande de bœuf pour 
nourrir ces deux lions; mes domestiques leur en tendaient les morceaux 
à travers le grillage avec des fourches de fer. 

Je vous assure que c'étaient de bons chiens de garde. On entendait 
leurs rugissements de Thomery. Mais c'étaient aussi des pensionnaires 
un peu encombrants et coûteux, .le les ai offerts au Jardin des Plantes 
quand ils ne m'ont plus servi de rien. Le jour où on est venu les 
chercher, il m'a semblé que Néro me regardait avec des yeux de 
reproche. 

Je suis allée le voir dans sa cage. Néro était devenu méchant 
depuis que, en dépit de la promesse qui m'avait ete faite, on avait cru 
devoir le séparer de sa lionne. Celle-ci, du reste, n'avait pas tarde a 
succomber a une maladie de la moelle épiniere (ig juillet [88g . 

Je lui parlai. 11 reconnut ma voix, leva vers moi un regard attendri 
et se laissa caresser à travers les barreaux. 

Plusieurs fois, je suis retournée le voir. In jour, on m'a dit que 
mon pauvre lion était devenu aveugle et qu'il se mourait d'ennui. Per- 
çant la foule des curieux qui stationnaient devant sa cage, je me suis 
approchée de lui et je l'ai appelé par son nom; il s"est redressé aussitôt, 
cherchant à se traîner de mon côté; mais, hélas! n'y voyant plus, c'est 
inutilement qu'il m'a cherchée. J'ai ete touchée plus que je ne saurais 



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Lorsqu'elle fut toute grande, je lui ai fait construire une cage pour 
[a nuit, car. avec les chiens, il v aurait eu bataille, mais elle était si bien 
apprivoisée que je la laissais mettre ses deux pattes autour de mon cou; 
je lui prenais la tête, je l'embrassais. C'était un modèle d'obéissance et 
de docilité. 

l'n jour, pour je ne savais quelle cause, Fathma semblait ne pas 
vouloir que je m'éloignasse d'elle, elle me retenait et ses veux axaient 
une expression attendrissante. Je m'en allai pourtant, en lui disant que 
je ne pouvais demeurer davantage, car il me fallait aller travailler. 
Aurais-je pu supposer que ma pauvre Fathma était malade ? Deux heures 
plus tard, je descendis, avec l'intention de la caresser pour lui faire 
oublier mon absence. Hélas! elle était morte! Avant de succomber, elle 
avait réussi à se traîner jusqu'au bas de l'escalier, sans doute pour 
mourir plus prés de moi Pauvre bête ! 



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Je i i bien. Tout ton monde va bien; ton amie est à l'épinette 

à la cuisine de Céline : si cela continue, j'espère pouvoir peser trois cents 
quelque jour. Ali! que ton esprit suit en paix de ce côté : ton âne travaille 
comme un amour, il a aide le cheval de trait, Roland le Brave, à rentrer votre 
charbon de terre, qui est arrivé. Tout est en bon ordre chez vous. 

Gamine embrasse bien sa maîtresse et ne me quitte pas d'une semelle. 
Votre poulailler est splendide. Hier soir j'ai caressé votre dinde, qui m'a 
semble très affectueuse et aimer cela: elle s'est blottie sous ma main et m'a 
paru flattée. Voilà. 

Pour la vue de ta mère, je ne désespère pas; je crois comme toi qu'elle ne 
recouvrera pas la vue bien franchement, mais si. seulement, elle peut voir 
poui se conduire, nous serons sauvées. Il faut attendre encore quelques jours 
et je pense que le grand air, le calme, feront quelque chose. 

Je vous embrasse bien toutes deux. etc. 

R. Bonheur. 

Nathalie et sa mûre revinrent bientôt à By, mais la vue de M" 1 -' Micas 
continua de s'affaiblir. Durant ces tristes semaines où, de jour en jour, 
l'obscurité devenait pour elle plus épaisse, elle ne cessa de luire preuve 
d'un courage admirable. Souvent elle avait besoin de notre aide; or, il 
arrivait que ses appels n'atteignaient pas nos oreilles, car sa voix était 
assez faible ; à cause de cela, une jeune bonne fut spécialement chargée 
de demeurer auprès d'elle et de guider ses pas. La nuit, par exemple, 
cette brave fille n'entendait pas toujours; elle avait le bon sommeil de 
son âge. Nathalie eut l'idée de lui attacher au pied une grosse ficelle 
dont l'extrémité était à portée de la main de sa mère. L'invention avait 
paru plaisante à la bonne malade, qui nous disait en souriant : « 11 faut 
donc que je tire cette corde ? c'est comme le conducteur qui veut avertir 
le cocher de l'omnibus ». 

Pauvre mère Micas ! elle me considérait comme la sœur de Nathalie. 
et nous aimait tout autant l'une que l'autre. Je l'étourdissais bien un peu 
de mes plaisanteries quelquefois, mais elle en riait de si bon cœur. 
comme ce jour où j'ai parié vingt francs qu'elle n'enfourcherait pas 
mes culottes. Nous n'avons jamais pu nous entendre sur qui avait 
gagné le pari; mais ce fut une jolie scène de bonne humeur, vous 
pouvez m'en croire. 

Maigre tous nos soins. M me Micas ne recouvra pas la vue : bien pis 
même, son état général s'aggrava ; il lut vite désespère et l'excellente 
femme mourut le m mai 1 S 7 5 . à l'âge de soixante-quatre ans. Pour 
Nathalie et pour moi, ce lut un pénible moment d'angoisse, mais la 
douleur cimenta encore notre affection. Cette mort, cependant, avait 
creusé dans mon existence un vide douloureux, et. mm sans effroi, je 






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magnifiques cactus, que j'ai copiés pour mes fonds Je tableaux : j'ai 
même trouvé des lions. — mais ils étaient en cage. Si seulement les 
adjudants que j'eus l'occasion de rencontrer sur mon chemin y avaient 
été aussi : Tout au contraire, certaine lois ils voulurent m'y mettre. Ne 
s'étaient-ils pas imaginés que je m'amusais a prendre un croquis de leurs 
fortifications et que je devais être un espion allemand! 

L'aventure est arrivée tout près du cap Ferra, et mon pauvre 
domestique a passe ce jour-là un mauvais quart d'heure sous les verrous, 
pendant que Nathalie et moi nous étions surveillées par un officier, 
installé en vigie à la portière de notre voiture. C'est a mon ruban rouge 
que je dois d'avoir échappé à l'empoignade. 

Cet imbroglio provenait de l'innocente fantaisie que j'avais eue de 
photographier un berger italien dont la silhouette, en tète de son trou- 
peau de chèvres, m'avait paru pittoresque. 

Le pauvre adjudant voulait à toute force que je lui montre mes 
épreuves, pour s'assurer que je n'avais pas photographié le fort. Il ne 
parvenait pas à comprendre que si je lui avais obéi, d'abord il n'aurait 
rien vu du tout sur mes plaques, ensuite la lumière du soleil aurait 
effacé tout ce que j'y avais mis. 

I. 'après-midi, j'abandonnais le costume masculin qui m'avait per- 
mis de circuler partout sans éveiller l'attention des passants, et je revê- 
tais ma toilette de grande dame. Qui donc aurait reconnu alors, sous 
ces atours, le petit campagnard qui, chaque matin, se mêlait aux bons 
et braves paysans de la Côte d'Azur, et auquel parfois on parlait de 
Rosa Bonheur, sans se douter — et cela m'amusait beaucoup — que 
c'est à elle-même que l'on s'adressait. 

Cette transformation, ce retour à mon sexe, m'avaient été imposes 
par ce bon M. Gambart. Mon ancien marchand de tableaux, depuis de- 
longues années devenu consul honoraire d'Espagne, jouissait à Nice 
d'une réputation considérable. Parlait-on d'une visite royale, il se hâtait 
d'orner le palais que les majestés devaient habiter. Leurs murailles, il 
les garnissait de gravures de prix, de tableaux dus aux artistes les plus 
célèbres, faisant ces prêts en grand seigneur, pour toute la durée des 
villégiatures royales. 

A peine avais-je été installée, qu'il avait recrute en mon honneur 
je ne sais combien de princes, de ducs, de marquis ou de simples ban- 
quiers, se gardant bien d'oublier les millionnaires américains, qu'il 
mettait au rang des têtes couronnées, en bon marchand qui sait combien 
ils ont le dollar facile. C'est ainsi que je vis venir successivement le 
duc de Montpensier, le comte et la comtesse d'Eu, l'infante Eulalie et 



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Ma chère madame Bourdon, 

Nous habitons un palais enchanté! De notre lit nous pouvons admirer la 
mer, et le paie est un Éden : ce ne sont que roses, palmiers, cactus, orangers 
couverts de leurs fruits d'or. Dire toute la magnificence de ce pays est impos- 
sible; je me réserve donc de vous conter tout cela à notre retour, qui se fera 
peut-être un peu attendre, parce que notre amie reprenant un peu de force, 
nous ne voudrions pas arrêter ce bienfaisant progrès. Ah! si Dieu voulait, 
connue nous au lion s encore des joins heureux. Elle ne rêve que beaux tableaux. 

Au revoir, ma lionne madame Bourdon, etc. 

Jeanne Micas. 

C'est à Nice que j'ai eu le bonheur Je rencontrer pour la première 
fois la duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha, cette admirable princesse 
dont ['amitié m'a été si précieuse. 

La Villa Africaine se trouvait juste en face du château de Fabron, 
qu'elle habitait pendant l'hiver avec son mari, Ernest II de Saxe- 
Cobourg-Gotha. (Tétait une princesse de la maison régnante de Bade. 
11 y avait plus de quarante ans qu'ils étaient mariés, et les deux 
époux s'aimaient comme au premier jour. 

Ah ! des mariages comme celui-là. bienheureuses les femmes qui 
peuvent en contracter!... Ces sont les deux moitiés de l'être dont parle 
Platon, qui se rencontrent sur la terre et s'unissent pour l'éternité. 

La duchesse m'a traduit [Mus d'un passage des souvenirs de son 
mari. On y voit briller la belle âme d'un prince qui cherche à faire le 
bonheur de ses sujets. Je ne sais plus à quelle époque. Ernest II leur 
avait donné spontanément une constitution tellement libérale, qu'ils 
n'ont jamais eu l'idée de se révolter contre son autorite, même pendant 
les temps orageux de l'assemblée de Francfort. 

Jamais souverain n'a été aussi dévoué aux principes proclamés à 
1 aurore de notre Révolution par la grande Assemblée de [789. Il a 
été 1 idole de son pays et on peut dire que Ernest II fut un grand 
monarque place sur un petit trône. 

A son côté, il avait une femme comprenant sa haute ambition de 
réformer 1 Allemagne par l'initiative de ses souverains et de supprimer 
ainsi les révolutions en ouvrant la carrière à tous les progrès légitimes. 

l.a politique du duc Ernest et de la duchesse Alexandrine a été 
celle du prince Albert et de la reine Victoria, leurs plus proches parents 
et intimes amis. 

Mais ce n'est pas seulement en politique que ce profond penseur 
montrait que l'Allemagne peut produire autre chose que des Bismarck. 






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La duchesse Alexandrine a fait vibrer les fibres les plus intimes 

de mon cœur De la voir, en dépit de sa naissance et de son haut 

rang, si pleine d'égards et d'affection pour moi, je n'ai pu m'empêcher de 
penser que. peut-être, cette noble femme connaissait le secret de la 
naissance de ma pauvre mère. Je lui dois la croix du Mérite de Saxe- 
Cobourg-Gotha pour les Arts et les Sciences, et cette distinction, qui 
en a provoqué nombre d'autres, m'est aussi chère que si j'étais née 
SOUS le sceptre de celui qui me l'accorda. 

L'an dernier, j'ai reçu encore délie cette flatteuse marque de souvenir: 





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Kallenberij. 28 mai 1 - 

Chère mademoiselle 
Rosa Bonheur, 

Voilà un bien long espace de 
temps qui s'est écoulé depuis que je 
n'ai eu Je vos chères nouvelles. 

(IVst Jonc avec un grand em- 
pressement que je prends la plume 
pour répondre à une Jemande de ma 
bien-aimée nièce, la princesse Henry 
Je Battenberg, tille cadette Je Sa 
Majesté la reine Victoria, qui. se ren- 
Jant en villégiature à Fontainebleau, 
pour ainsi dire dans votre voisinage, 
désire vivement l'aire votre connais- 
sance et s'entretenir avec vous des 
belles œuvres d'art que votre main a créées et qu'elle admire si chaudement. 
Vous trouverez en elle une âme d'élite, qui vous deviendra chère, et je mi;^ 
heureuse de penser qu'elle aura l'avantage Je jouir Je votre chère société. 
dont le souvenir restera à jamais précieux à 
Votre fidèlement dévouée, 

Alix VNDR1N1 DE COBOI RG. 



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Quelques jours après, j'eus l'honneur en ellet de voir arriver à 
l'improviste chez moi la fille favorite de la reine Victoria; elle était 
accompagnée de Miss Minnie Cochrane : je suppose que ces dames 
11 étaient pas lâchées de me surprendre en costume masculin. Il taisait 
très chaud ce jour-là, e: je revenais d'une promenade en voiture dans la 
forêt, vêtue d'un paletot de percaline blanche sous lequel j'eus tout juste 
le temps de glisser une jupe de velours. L'effet était probablement assez 
bizarre, car la princesse me pria de me laisser photographier par sa 
demoiselle d'honneur, avec Panthère, qu'on venait de dételer et qui 



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la suite, il s'éleva entre nous des difficultés plus sérieuses qui, pendant 
plusieurs années, ont nui à nos bons rapports. 

Sous l'effet du mécontentement, j'ai quitte la Villa Africaine et acheté 
la villa Bornala, une propriété d'environ trois hectares, et j'y ai fait 
construire un atelier. En ma nouvelle résidence, et pour faire lace a des 
frais considérables, Nathalie eut l'idée de chercher des ressources dans 
l'imitation de ce qu'avait fait Alphonse Karr, c'est-à-dire la culture des 
Heurs, et entreprit des plantations de camélias. C'était une Heur fort a 
ia mode et qui se vendait un franc pièce. 

Dans cette propriété de Nice, tout comme a By, j'ai eu des chèvres, 
des isards, des montions — c'est une espèce de mouton sauvage, et la 
peau qui es1 sous ma table de travail a appartenu à l'un de ces animaux. 

Chaque année, a l'entrée de l'hiver, quand nous partions pour Niée. 
Nathalie se crovait obligée d'expédier à l'adresse de notre villa de grandes 
caisse^ remplies de terre de bruyère prise dans la forêt de Fontainebleau; 
elle lui attribuait une qualité quasi surnaturelle, comme à tout ce 
qui tenait à notre propiété. By, a ses veux, était le type par excellence 
de la perfection agricole et horticole, et cela grâce aux soins minutieux 
qu'elle prodiguait à la basse-cour et au potager. 

Mon amie ne savait pas partir non plus sans emporter de grandes 
provisions de pommes de terre et de fruits de toute espèce. Entre temps, 
elle se faisait envoyer par Céline d'énormes bottes d'asperges, des sacs 
de haricots, des grosses de salades, et lorsque nous donnions à dîner, 
par son ordre l'on mettait à sac la basse-cour. 

On voyait arriver de By, encore tout effarés du voyage, les meilleures 
dindes, les canards les plus bruyants, les poulets les plus tendres et de 
gentils lapins qui me rappelaient mon premier début au Salon. 

— Ne vois-tu pas. ma chère Nathalie, lui disais-je, que toutes ces 
victuailles disparaissent trop vite du garde-manger? H est impossible que 
nous dévorions tant de choses en si peu de temps! Je parierais qu'elles 
s'en vont chez ! i marchande du coin et que les volailles que nous ache- 
tons ici. et pour lesquelles on nous écorche, viennent tout droit de By. 
C'est l'anse du panier qui danse sur notre table. 

Mais toutes mes observations étaient inutiles. Nathalie recommençait 
tous les ans le même manège. La pauvre chère amie! 

Apres sa mort, en 1889, je n'ai plus eu le courage de retourner à 
Nice, et j'ai cherche tout de suite à me débarrasser de la villa Bornala. 
Aussi en ai-je tire un prix dérisoire. Quand j'eus réglé les 40. 000 francs 
d'avances que nous avait laites le Crédit foncier pour nous permettre 
diverses transformations, pave 6.000 francs de frais, il m'est resté net 






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je lis ces bœufs dans les montagnes d'Ecosse auxquels on a donne sur 
la gravure le nom de Chefs écossais (Scottish Chiefsi. 

La venue en France de Buffalo-Bill et de ses Indiens n'a pas été 
sans causer une diversion très salutaire à mon esprit, grâce a la faculté 
qui m'a été donnée d'étudier de près des êtres auxquels je m'étais 
toujours intéressée, des êtres si différents de ceux qui jusqu'alors avaient 
passé sous mes yeux. 11 me semble du reste vous avoir autrefois conté 
comment, grâce a .VI. Knocdler et aux Tedesco, j'ai pu travaillera loisir 
au milieu des Peaux-Rouges, les dessiner et les peindre avec leurs che- 
vaux, leurs armes, leurs campements et leurs animaux. Même j'ai fait 
le portrait équestre du colonel Cody, et c'en est la reproduction que 
vous avez pu voir sur les immenses affiches dont il avait coutume de 
tapisser les murailles des villes. Nous étions devenus fort bons amis: 
j'ai déjeuné sous sa tente avec M. Tedesco et M. Knoedler, en compagnie 
de deux Indiens magnifiques, après quoi l'on nous a photographiés 
tous ensemble, et c'est là un souvenir qui pour moi ne manque pas de 
piquant, croyez-le bien. 

Pour n'être point en reste avec Buffallo-Bill de tous les égards dont 
il m'avait entourée, je l'ai invité à venir à By, et j'ai eu le plaisir de 
lui montrer mon atelier et mes animaux (25 septembre 18891; '' n a P L1 
cependant s'asseoir à ma table, pressé qu'il était par ses représentations. 
C'est à l'hôtel de France, à Fontainebleau, que je lui ai offert à 
déjeuner, non sans lui avoir auparavant fait cadeau d'Apache, le fameux 
cheval de M. Arbukle et aussi d'un de ses compagnons, Clair-de-Lune, 
qui, bien que moins fougueux que l'autre, ne pouvait cependant me 
rendre aucun service. Des cow-boys sont venus quelques jours plus 
tard, ont capturé au lasso les deux chevaux, les ont enfourchés avec 
une adresse qui nous a émerveillés, et, après un moment de résistance 
inutile avec de maîtres cavaliers comme ces gens-là, les ont emmenés 
paisiblement au chemin de fer (6 décembre 1889). 

Ce n'est pas la seule fois qu'on ait chassé chez moi, car bien souvent 
il m'a fallu faire prendre certains de mes pensionnaires, et ils ne se 
laissaient pas toujours faire de bonne grâce. Cependant jamais on ne 
s'était servi du lasso, d'usage à peu près inconnu dans nos régions. 
Nous employions des panneaux. Mais il m'est arrivé aussi de me servir 
de mon fusil, comme ce fut le cas pour une vieille biche que j'ai du 
abattre pour lui éviter les maux de la vieillesse. 

L'année qui suivit l'Exposition universelle m'a valu un grand 
honneur dont je ne saurais être que très flattée, celui de reeexoir ici la 



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ROSA BONH I i I 



Saint-Simonicn comme le mien. Tous deux s'étaient rencontre.-- dans la 
maison de Ménilmontant, donl son père avait conservé le meilleur sou- 
venir, sans qu'il eût partagé cependant certaines exagérations d'Enfantin. 

— Quoique je n'aie jamais été Saint-Simonien, ajouta M. Carnot, 
mon éducation a profité de ce qu'il y avait de vrai dans cette doctrine 
généreuse. Mon père et ma mère m'ont enseigné la grandeur et la sainteté 
du rôle que la femme est appelée à jouer dans la société de l'avenir, et 
persuade de la nécessité d'abolir les préjuges qui empêchent la jeune 
fille de se considérer comme la seule gardienne de sa propre dignité. 
La Française n'est-elle pas capable d'user de sa liberté avec autant de 
discrétion que l'Anglaise et l'Américaine : 

Je suis convaincu, dit-il en terminant, que les femmes auront un 
grand rôle à remplir dans l'amélioration du genre humain, et je ne 
doute pas que la pratique des institutions républicaines fasse bientôt 
entrer cette manière de voir dans l'esprit des pères, des mères, des 
frères et des filles elles-mêmes. Alors la France, qui est déjà la reine du 
goût et des arts, marchera à la tète du développement moral des deux 
moitiés du genre humain. 

La fière doctrine si bien exposée par le président de la République, 
je l'ai conçue quant à moi dès le début de ma carrière et je la sou- 
tiendrai aussi longtemps que je vivrai. 

C'était ma première rencontre avec M. Carnot: elle suffirait déjà à 
me laisser de lui un souvenir ineffaçable, mais j'ai eu aussi le grand 
plaisir de lui rendre visite à mon tour, à l'Elysée cette fois, et en 
compagnie de mon vieil ami Cain, à la suite de ma nomination a la 
dignité d'officier de la Légion d'honneur. 

C'était en 1894, c'est-à-dire vingt-sept années après la visite de 
l'impératrice Eugénie, et l'Exposition de Chicago en a fourni l'occasion. 

Peu de temps avant l'ouverture de cette Exposition, par laquelle 
les Etats-Unis célébraient le centenaire de leur indépendance. M. Gam- 
bart me fit enten Ire que la popularité dont jouissaient mes œuvres en 
Amérique m'imposait le devoir d'y participer; or je n'avais rien de prêt: 
il leva bien vite 'l'objection, en proposant d'y envoyer en mon nom 
le Roi de laforêtet la Bousculade. D'autre paît, aux États-Unis, la com- 
mission des Beaux-Arts de l'Exposition, axant passe en revue celles de 
mes toiles qui axaient antérieurement franchi l'Atlantique, demanda à 
M. Jay Gould et au gênerai Alger, de joindre à ces deux tableaux, l'un 
la Pastorale, l'autre les Moulons, ce à quoi ils consentirent volontiers. 

Un grand nombre d'artistes de haut mérite, comme vous saxe/, 
avaient aussi envoyé des œuvres à Chicago, et la France x lui 






ROSA BON H El R 



représentée avec un éclat digne de la réputation de l'art français. 

Est-il nécessaire Je vous rappeler que le jury international ayant 
cru bon de n'accorder qu'un seul ordre de récompenses, le délégué du 
ministère des Beaux-Arts protesta, et les exposants français turent 
déclarés hors concours. 

Faute de récompenses, une plaquette commémorative fut remise a 
chacun de nous. Le gouvernement décida, en outre, de dédommager 
les artistes en accordant des décorations aux plus méritants. 

Chevalier de la Légion d'honneur depuis [865, aurais-je quelque 




T ETE DE B E L 1 K R . 
Dessin de Rosa Bonheur. 



part à cette distribution r L'on m'avait bien fait espérer autrefois que 
la rosette ser tit la récompense de ma participation à l'Exposition : 
M. Carnot lui-même en avait donné l'assurance à M. Auguste Cain, et 

je n'ignorais pas que, dans les milieux officiels, on était assez dispose a 
nommer pour la première fois une femme artiste officier de la Légion 
d'honneur, mais que résulterait-il de tout cela ' i 

.l'eus, dans cette circonstance, les meilleurs avocats dans le prince 
Stirbey et mon vieux confrère le sculpteur animalier : démarches prés 



i. Dans ['Abeille de Fontainebleau du 29 août is,„>, \i. Bourges, si attentif à tout ce qui 
concernait Rosa Bonheur, avait déjà préconisé l'élévation de la grande artiste au ;;rade d'offi- 
ciei de la Légion d'honneur. 






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Auguste ( L ; i i 1 1 lut mon parrain. Il me donna l'accolade dans un 
grand dîner auquel avaient été conviés une élite d'artistes et de littéra- 
teurs'. C'est lui encore qui m'accompagna à l'Elysée, où j'allai présenter 
mes remerciements à M. Carnot ! . Le président me combla d'éloges, 
attestant que. dans ma personne, le gouvernement de la République 
n'avait pas voulu seulement récompenser mon mérite personnel, mais 
qu'il aimait aussi à me considérer comme représentant les femmes dont 
le travail, le talent et la vertu font l'honneur de leur sexe et de l'Etat . 

Quelle n'a pas été mon indignation lorsque, quelques mois plus 
tard, j'ai appris qu'un coup de poignard avait tranché l'existence du 
chef d'État qui professait les idées admirables que je vous ai dite- sur 
le rôle réservé à la femme dans l'avenir*. Cette nouvelle atroce a tourné- 
pendant quelque temps mes préoccupations vers les questions de poli- 
tique et d'histoire; j'ai relu les récits de Maxime du Camp sur les scènes 
qui ont accompagné nos dernières luttes sociales, les journées sanglantes 

i. f'.c diner, d'après les souvenirs de MM. Henri et Georges Cain, fut particulièrement 
joyeux. M. Auguste Cain avait eu l'idée d'un surtout plein de nouveauté : c'était un cactus, 
qu'il avait constellé de rosettes de la Légion d'honneur. Rosa Bonheur en avait été toute 
réjouie ( 12 mai). 

2. Et tout cela n'empêchera pas qu'elle se remette au travail avec une satisfaction non 
dissimulée. « Encore deux jours qu'on me fait perdre. Que le diable emporte tous les déran- 
gements de la gloire artistique ! J'aimerais mieux vendre de la chandelle. [Fragment de 
lettre publié par M. IL Becker dans le Petit Temps du 1" juin moo.) 

3. Ne serait-il pas utile de donner ici une liste des décorations qui furent accordées à 
Rosa Bonheur par divers gouvernements, et aussi des récompenses qui lui vinrent de plusieurs 
villes ou sociétés artistiques françaises et étrangères ? 

1843, médaille de bronze à l'Exposition de Rouen; i8.p, 3 e médaille au Salon de Paris. 
médailles de bronze à l'Exposition de Boulogne, d'argent à Rouen et diplôme d'honneur a 
Toulouse; 1847, médaille d'argent à Rouen, médaille de bronze donnée par le roi pour l'Ecole 
gratuite de dessin; 1848, médaille de i re classe au Salon de Paris ; iS53. mise hors concours ; 
1854, hommage d'une broche-camée par la Société royale d'encouragement aux Beaux-Arts 
de Gand ; i855, médaille d'or à l'Exposition universelle; i858, médaille d'argent pour ses 
bronzes d'art a l'Exposition de Toulouse; iso?, ordres de la Légion d'honneur et de San 
Garlos du Mexique; 1S07, médaille de 2= classe à l'Exposition universelle; 1880, ordre de 
Léopold à l'occasion de l'Exposition triennale d'Anvers, et croix de commandeur de l'ordre 
d'Isabelle la Catholique d'Espagne; [885, ordre du Mérite des Beaux-Arts de Saxe-Cobourg- 
Gotha ; 1890, ordre de Saint-Jacques de Portugal; 1804, croix d'officier de la Légion d'hon- 
neur et d'officier de l'ordre de Saint-Jacques de Portugal. 

4. Une quinzaine de jours après sa promotion à la dignité d'officier, le 13 avril 1894, 
Rosa Bonheur avait eu l'honneur d'être reçue à Chantilly par le duc d'Aumale. Parmi les 
unîtes, il y avait ce jour-là le général et M°" Billot, le colonel depuis gênerai Avon avec 
sa femme et sa tille, M. Lavisse, M. Bouquet de la Grye, M. Rodocanachi, M. Auguste Cain 
et ses deux rils. M. Gustave Maçon, ancien secrétaire du prince et actuellement conservateur- 
adjoint du musée Coude, a bien voulu me donner quelques renseignements sur cette récep- 
tion au cours de laquelle la bonne artiste fut heureuse de présenter au prince sa petite 
médaille du Salon de iS.p, a l'effigie du roi 1 otiis-Philippe. " Elle vous a porté bonheur, 
mademoiselle », lui dit-il. Au reste, elle avait garde le meilleur souvenir de l'accueil qui lui 
avait ete tait, des égards dont elle avait ete l'objet et qui ne l'avaient pas empêchée de fumer 
sa cigarette habituelle. 



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d'une part, Rosa Bonheur n'avait pas à me conter les phases d'une 

existence que je partageais, et que, de l'autre, divers propos que j'ai 

touchanl ses préoccupations religieuses, ses vues sur l'art, sur la 

musique, etc., nés des incidents de notre vie commune, s'isoleraient 

malaisément des causes qui les ont provoquées et ne sauraient guère se 
rattacher à un plan général de conversation. 

Que le lecteur veuille bien me pardonner si. au long des pages qui 
vont suivre, la transcription des notes de mon journal me contraint à 
intervenir en personne dans le récit : je m'attacherai du reste à ne le 
faire qu'autant qu'il sera utile pour la clarté de ma narration, a moins 
que la place prise involontairement par moi dans la vie de la bonne- 
artiste et le rôle dont son affection m'a chargée a ses derniers moments 
et dans ses dernières volontés, ne m'en tassent une impérieuse nécessite. 

Au château de Bv. la chambre de Rosa Bonheur occupait toute la 
largeur du premier eta^e ; elle était éclairée aux deux extrémités par 
de grandes fenêtres, l'une ouvrant sur le Levant, l'autre sur le Couchant. 
Les meubles avaient l'aspect un peu sévère propre au palissandre sculpte. 
Disposé au tond d'une large alcôve, son lit était tendu de rideaux en 
reps cramoisi, bordés d'une bande de velours que M Micas avait 
autrefois garnie de broderies. 

Au grand étonnement de qui pénétrait dans cette chambre pour la 
première fois, la pièce était encombrée de volières; le couloir d'accès 
en était aussi rempli : cages dorées de toutes formes et de toutes dimen- 
sions, dans lesquelles s'agitait tout un peuple d'oiseaux. Il y avait la 
plus de soixante petits pensionnaires ailés, de toutes espèces, de toutes 
couleurs, et l'on croira sans peine que. du matin jusqu'au soir, ils 
taisaient un bruit assourdissant. 

Sans pourtant les avoir jamais beaucoup dessines ni peints. Rosa 
Bonheur s'intéressait vivement à tout ce petit monde emplumé; le fait 
d'en avoir même dans sa chambre est sur ce point fort caractéristique. 

Chaque matin, elle leur donnait des graines. Au printemps, elle 
installait dans les cages des nids propres à recevoir les couvées. Elle 
s était procuré une petite boite a musique pour leur apprendre à chanter. 

Lin jour, dans une de nos causeries à batelier, je m'étonnais qu'elle 
n'éprouvât aucune gène de leur présence. 

— Aucune, lit-elle, du reste, mes oiseaux ne chantent que lorsqu'ils 
me voient descendre du lit. C'est le bonjour que chacun m'adresse dans 
sa langue. 

— J'aurais bien cru plutôt que c'était eux qui vous réveillaient! 



ROSA BONHEUR 

— Pas du tout. Je ne ferme jamais les rideaux et c'est l'aurore qui 

tire de mon sommeil avant que mes oiseaux ne commencent leur 
ramage, .l'aime voir le premier rayon Je lumière pénétrer dans ma 
chambre; c'est la cause pour laquelle chaque matin, quand les nuages 
ne m'ont pas privée du réveil que j'aime, vous me voyez si joyeuse. 

Venez voir ma petite N T éphélococcigie. Vous connaisse/ sans doute 
cette métropole des nuages et des coucous, imaginée par Aristophane 
dans sa comédie des Oiseaux lamais les dieux de l'Olympe ne vien- 
dront chez moi troubler mes amis ailés, comme ils l'ont fait dans 
l'Attique, il v a [Mus de 2.000 ans. 

Quand tout mon petit monde pépie, gazouille, sautille, il me semble 
qu'ils se reunissent à l'appel de la huppe, pour écouter ce que j'ai a 
leur dire. 

En prêtant bien l'oreille à leur chant, je me suis aperçue que 
chaque espèce avait sa langue particulière, comme Aristophane l'a 
indiqué. J'ai reconnu plus d'une lois l'exactitude des sons que sesacteurs 
ont fait entendre au peuple athénien devant lequel ils jouaient. Si je 
pouvais comprendre les divers idiomes dont se servent devant moi mes 
oiseaux, que de choses intéressantes j'apprendrais ! 

Approchez-vous de ces serins; ils sont un modèle d'union conjugale 
que les hommes devraient bien imiter. Les mâles sont aux petits soins 
pour leurs femelles; ils leur portent à manger lorsqu'elles couvent leurs 
œufs. Si la mère vient à sauter d'un perchoir à l'autre pour se 
dérouiller les ailes, le père se précipite pour prendre sa place axant que 
la couvée ait eu le temps de sentir le froid. Tous les ans. les mêmes 
ménages se reforment, je les suis de près et je ne vois jamais d'exemples 
d'infidélité. Toutefois, les mâles sont très jaloux, mais les femelles 
subissent docilement la surveillance. 

Regarde/ l'une après l'autre ces deux cages : dans la première les 
serins sont tout verts et dans la seconde tout jaunes. J'ai eu un mal 
infini à obtenir :e résultat. 

La difficulté que j'ai éprouvée est une des principales raisons qui 
m'ont conduite à penser que ces petits êtres ont des âmes qui finissent 
par devenir humaines et que dans leur l'orme suprême ces âmes conser- 
vent des sentiments qui subsistent maigre les métamorphoses. 

Voyez ce petit sautilleur : aujourd'hui, il porte sur le dos s, mi paletot 
gris d'hiver, mais au printemps, lorsqu'il veut plaire à sa femelle, tout 
son corps devient scintillant de turquoise et son chant, qui était timide 
et monotone, prend une tournure singulièrement touchante. 

Celui-là est semblable aux salants de Paris : l'été, il se hâte de 






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mystérieuses métempsycoses, et si les théories de Descartes à leur 
endroit la révoltaient, elle n'hésitait guère à prétendre que, par la bouche 
des héros de La Fontaine, ce n'était pas tant qu'on le croyait des 
hommes qui parlaient. 

J'ai trouvé dans ses papier-, au sujet des chevaux, cette réflexion 
que je suis heureuse de transcrire : 

Le cheval est comme l'homme la plus belle ou la plus misérable dus 
créatures; seulement c'est le vice ou la misère qui font l'homme indigne et 
laid; il est presque responsable de sa décadence, tandis que le cheval n'e-t 
qu'un esclave que le Créateur avait confié à l'homme et dont celui-ci abuse 
dans son ingratitude et sa misère lâche et égoïste, jusqu'à devenir au-dessous 
de la brute même. 

Sera-t-on surpris qu'un fréquent sujet de conversation chez Rosa 
Bonheur fût la place faite aux femmes dans la société contemporaine. 
Les luttes que. pour son compte, elle avait soutenues autrefois, et le 
succès qui les avait couronnées, par contraste avec le spectacle dou- 
loureux du rôle effacé qui est trop souvent celui de notre sexe en 
Europe, l'avait rendue fort ambititieuse pour ses jeunes sieurs fran- 
çaises; non pas sans doute qu'elle rêvât de les voir rompre en visière 
avec toutes les habitudes et tous les préjugés, chercher à s'évader de la 
mission qui leur est imposée par la nature et la raison des choses; elle 
souhaitait du moins qu'un certain nombre de ces préjugés fussent abolis 
et que, partout où son intelligence ou son talent la rendraient égale a 
l'homme, le seul fait de son sexe ne la réléguât point à un rang inférieur. 
En ce qui la concerne, que n'a-t-on pas dit oti pensé de son habitude 
de porter des vêtements masculins : N'était-ce pas l'indice d'une 
émancipation audacieuse? Combien de lois pourtant ne l'ai-je pas 
entendue, pendant les trop courtes saisons que j'ai vécues auprès d'elle, 
tenir à ce sujet des propos comme ceux-ci : 

— Je blâme inergiquement les femmes qui renoncent à leur vêtement 
habituel dans le désir de se faire passer pour des hommes. Si j'avais 
trouvé que les pantalons convinssent à mon sexe, j'aurais délaissé 
complètement les jupes, mais ce n'est pas le cas. aussi n'ai-je jamais 
conseillé à mes sieurs de la palette de porter des habits d'homme dans 
les circonstances ordinaires de la vie. 

Si cependant vous me voyez vêtue comme je le suis, ce n'est pas le 
moins du monde dans le but de me rendre originale, ainsi que trop de 
femmes l'ont fait, mais tout simplement pour faciliter mon travail. 
Songe/ qu'à certaine époque je passais des journées entières aux abat- 



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palmes académiques sur la garniture de vos blouses: — Leur dessin 
rappelail vaguement le fameux insigne violet. 

Rosa Bonheur jeta un petit regard sur sa broderie et se mit à rire 
En effet, fit-elle, mais vous pouvez cire assurée que ces palmettes 
n'ont aucune origine symbolique. 

Mes pantalons ont été pour moi de grands protecteurs, poursuivit- 
elle. Bien des fois je me suis félicitée d'avoir osé rompre avec des 
traditions qui m'auraient condamnée, faute de pouvoir traîner mes ji pes 
par'.i ait. a m'abstenir de certains travaux. Quant a mon costume féminin, 
au temps où j'ai commencé a nie taire connaître. Nathalie me donna 
un conseil fort intelligent : a Tu ne peux pas avoir la prétention de te 
vêtira la dernière mode, me dit-elle, aussi je t'engage a te composer un 
genre de costume qui ne subisse aucune des transformations auxquelles 
s'assujettissent les femmes élégantes : tu le conserveras toute ta vie, il 
t'appartiendra. » Nathalie avait raison: j'ai suivi son conseil et adopte 
la mode bretonne modifiée a ma guise. Il m'esl arrivé souvent, je l'avoue 
bien, de paraître un peu ridicule avec mes manches étroites, mon gilet 
et ma jupe a plis amples, mais Nathalie me consolait en disant : o Bast '. 
bast ! on connaîtra dans la foule Rosa Bonheur a ses cotillons, comme 
on connaissait Napoléon a son petit chapeau ». 

Depuis que suis à Bv, vivant constamment au milieu de mes 
animaux, je n'ai guère le temps de jouer à la grande dame : il faut 
bien que les visiteurs me prennent telle qu'ils me trouvent. Si je vais 
dans une réunion cependant, ou que je fasse des démarches officielles, 

je ne manque pas de mettre ma robe et mon chapeau à plumes Oh! 

la question de coiffure. Le chapeau à la mode a ete longtemps ma bête 
noire. Aucun ne voulait tenir sur ma tète, puisque je n'avais pas de 
chignon dans quoi on put enfoncer des épingles. Lue amie de Nathalie 
se trouva à point un jour pour me prouvera sa manière qu'il me fallait 
adopter la capote des dames àyees. Cette coiffure taisait fureur à 
l'époque dont je parle; les jeunes élevantes elles-mêmes s'en affublaient. 
Ce tut un conseil fatal ; je le suivis pourtant, mais à regret et je lui 
dois au moins une éclatante mésaventure. 

Il y a deux ans (8 octobre [896 . lors de la réception à Paris des 
souverains russe, le ministre des Beaux-Arts eut le désir de leur 
présenter les sommités de l'art français, au cours d une visite au musée 
du Louvre. Des lettres d'invitation turent envoyées, et j'eus l'honneur 
d'en recevoir une. 

Suivant mon habitude en pareille circonstance, je mis mon beau 
costume de velours noir et ma petite capote à plumes, laquelle, à cause 






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persuadée qu'à nous appartient l'avenir; je n'en veux citer que deux 
preuves : si les Américains marchent en tête de la civilisation moderne, 
c'est à cause de la manière admirablement intelligente dont ils élèvent 
leurs filles et du respect qu'ils ont pour leur femme. 

D'autre part, si les Orientaux croupissent dans une barbarie dont 
ils ne peuvent se dépêtrer, c'est parce que les maris n'estiment pas suffi- 
samment leurs épouses et que par conséquent les enfants ne sont pas 
disposes à éprouver d'affection pour leur mère. 

Nos beautés timides de la vieille Europe se laissent trop facile- 
ment conduire à l'autel comme les brebis allaient jadis au sacrifice dans 
les temples païens. 

Depuis longtemps, j'ai compris qu'en mettant sur sa tête la cou- 
ronne de fleurs d'oranger, la jeune fille se subalternise ; elle n'est plus 
que le pale reflet de ce qu'elle était avant. Elle devient pour toujours la 
compagne du chef de la communauté, non pas pour l'égaler, mais pour 
1 assister dans ses travaux ; quelque grande que puisse être sa valeur. 
elle restera dans l'ombre. 

Le souvenir du silencieux dévouement de ma mère me rappelle 
qu'il est dans la nature de l'homme de manifester ses opinions sans 
se préoccuper de l'impression qu'elles produisent sur l'esprit de sa 
compagne. 

Je sais bien, parbleu, qu'il existe des époux d'une noble trempe, 
qui sont les premiers à faire ressortir les mérites de leur femme : vous 
en connaisse/ des exemples. En ce qui me concerne, cependant, je n'ai 
jamais ose me risquer et m'en aller devant M. le maire. Kt néanmoins, 
au contraire de l'opinion saint-simonienne, je considère le mariage 
comme un sacrement indispensable à l'organisation de la société. 
Quelle grande idée que de donner à la loi humaine le pouvoir d'établir 
un contrat si puissant, si auguste, que la mort même ne saurait le 
dissoudre 

En lisant dans la Philosophie positive de Littré l'exposé lumi- 
neux que cet écrivain célèbre a donné des doctrines d'Auguste Conte. 
j'ai été frappée d'y retrouver une pensée que j'avais depuis longtemps : 
1 institution du veuvage pour les hommes aussi bien que pour les 
femmes est admirable, car elle est indispensable au repos, au bien-être 
et à la protection des enfants. Que s'est-il passe chez nous, autrefois ;• 
Mon père n'a pu supporter sa solitude. — je nous ai conté tout cela. 
Un an axant sa mort, celle qui chez nous avait remplace ma mère lui 
a donné un fils, dont j'ai pour une bonne part payé les frais d'éduca- 
tion. Eh bien! l'on a dit que c'est moi qui étais sa mère et non pas sa 






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assurément, pr< 






R O S A B O N H E 1 R 



les femmes qui se distinguent dans les sciences et dans les arts, et l'on 
aurait pu dire de moi tout ce que l'on eut voulu. Au lieu Je cela, j'ai 
toujours mené une vie honorable, je suis restée pure, et je n'ai jamais 
eu ni amants, ni enfants. 

Si mon père me reprochait quelquefois mes façons garçonnières 
et libres, je vous l'ai dit aussi, il peut du moins se rejouir là-haut, car 
durant toute ma vie, celle qu'il appelait son bien le plus précieux esl 
restée sans tache. 




VACHE ECOSSAISE, PAR R O S A BONHEUR. 



Un soir que nous parlions de musique, je demandai à Rosa 
Bonheur si elle connaissait le piano. 

— Je n'ai jamais pris de leçons, me répondit-elle, mais j'avais tant 
de plaisir à écouter ma mère lorsque j'étais entant, que chacun des 

airs qu'elle me jouait autrefois est resté gravé dans mon oreille C'est. 

je crois, la raison pour laquelle j'ai ressenti une si vive sympathie pour 
M" K ' Carvalho. J'ai toujours éprouvé à l'entendre, en effet, une joie sans 
mélange, car sa voix avait le même timbre que celle qui m'avait bercée 
dans mon enfance. 

l>cs œuvres de Gounod m'ont toujours plu; jamais cependant 

elles ne me causaient un plaisir plus raffiné que lorsqu'elles étaient 
interprétées par M'"" Carvalho. Cette cantatrice inimitable n'avait pas 



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3x6 ROSA BONH EU H 



Paris, nous allâmes un soir à l'Opéra pour y entendre la Valkyrie. 
Pendant que l'orchestre jouait la Chevauchée, elle murmura à mon 

oreille : 

— Comme l'harmonie imitative des voix de la nature est grandiose 
dans celle chevauchée: c'est la première fois que j'entends Wagner, 
niais ce ne sera pas la dernière. 

- J'admire Gluck et Beethoven, me disait-elle après la représen- 
tation. Leurs œuvres sont d'une simplicité magistrale. Mais ce que 
j'aime par-dessus tout, c'est Mo/art, dans la Flûte enchantée. Lorsqu'il 
vous arrive d'en jouer des airs le soir, tandis que je me repose sur ma 
chaise longue, vous laites défiler dans mon esprit, sans vous en douter, 
les souvenirs les plus tendres de mon enfance. 

Bien que Rosa Bonheur ne fût pas musicienne, des compositeurs Je 
talent lui axaient, à une autre époque, dédié des pages éloquentes. César 
Pyrnet, qui était encore élève du Conservatoire quand elle fut décorée, 
lui lit hommage d'une délicieuse berceuse pour violoncelle, intitulée 
la Première Rose impériale, et le grand Bizet lui-même composa une 
cantate en son honneur. 

Il m'arriva un jour de prononcer le nom de Félicien David, dont 
elle m'avait entretenu déjà à propos du Saint-Simonisme. 

— ■ Comment pourrais-je l'oublier, celui-là ! s"éeria-t-elle ; sa grande 
symphonie du Désert Va immortalisé. C'est un chant splendide. composé 
à l'occasion de l'exode des Saint-Simoniens en Égvpte. Le lever du soleil, 
la prière de l'Arabe, la marche des chameaux, le souffle du simoun, les 
lointains mirages, y sont interprétés avec l'ampleur d'un poème 
d'Ossian. 

Je vous parle d'Ossian, le connaissez-vous ? Que d'inspirations je 
lui dois; je ne puis feuilleter ses poésies sans v trouver la peinture de 
tous les grands phénomènes de la nature. 

Elle se leva pour prendre le livre de Mac-Pherson. l'ouvrit au 
chapitre de Fingal et d'une voix chaude se mit à lire cette strophe : 

Parvenue au sommet du Lena, la troupe s'étend sur les bruyères: on 
dirait un brouillard d'automne, lorsque, rassemblant ses flocons épais dans la 
plaine, il monte sur les collines obscurcies, ci de leur cime, élève peu à peu sa 
tête dans les cieux. 

Lt cette autre : 

Ses mats se dressent innombrables comme les roseaux du lac de Lago; ses 
vaisseaux offrent l'aspect d'une forêt chargée de vapeurs, lorsque les arbres 
secoués plient tour à tour sous l'effort des vents 



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Sa voix prit un accent plus ferme pour continuer : 

lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! 
Vous que le temps épargne et qu'il peut rajeunir 

1 iardez de cette nuit, gardez, belle nature. 

Au moins le souvenir, 
Gardez, gardez au moins le souvenir. 

Au moment de commencer la troisième strophe, Rosa Bonheur 
s'interrompit pour me dire : 

— Mette/ la sourdine et que le dernier vers se termine en un mur- 
mure, ce qu'on ne fait pas toujours. 

La manière dont Rosa Bonheur chantait, le sentiment qu'elle 
savait mettre dans les vers admirables du grand lyrique français, 
me donnèrent ce jour-là une preuve incontestable que chez elle le 
talent et le sens esthétique ne se confinaient pas exclusivement dans la 
peinture, mais qu'à l'occasion ils pouvaient se manifester admirable- 
ment dans toutes les autres expressions de l'art. 

Je ne sais même si elle n'eût pas certaine lois des velléités poé- 
tiques. J'ai retrouvé dans ses papiers quelques lignes dédiées à --es chers 
arbres de la forêt de Fontainebleau, qui me semblent avoir été écrites 
peu de temps après la mort de Nathalie et sans doute avec l'intention de 
les traduire en vers. 

In après-midi, que nous travaillions ensemble dans le grand 
atelier, Céline entra pour annoncer que des touristes demandaient à 
visiter la « galerie Rosa Bonheur ». 

— Mais il n'y a pas de galerie ici. lit la bonne artiste. Dite-- à ces 
messieurs que je n'expose pas de tableaux chez moi. 

La femme de chambre disparue, Rosa Bonheur se mit à rire. 

— J'y suis, dit-elle, ces gens ont vu, mentionnée dans le guide de 
Denecourt, une galerie ainsi nommée, et ils sont venus la chercher ici. 
tandis qu'elle se trouve en réalité dans la forêt. Ma galerie se compose 
d'un magnifique bouquet d'arbres: nous nous sommes promenées bien 
souvent à son ombre, sans que j'aie songé à VOUS dire qu'elle m'avait 
été consacrée par le bienfaiteur des artistes. Car ce Denecourt était un 
sincère ami de la nature : il a dépensé sa fortune et sa vie à faciliter 
l'accès de la forêt. On lui doit plus de deux cents kilomètres de routes 
carrossables, et, ce qui est encore plus précieux, une infinité desentiers 
allant dans tous les sens, des itinéraires marques en rouge et en bleu 
sur les pierres, - vous les connaisse/ — pour empêcher les promeneurs 
de s'égarer. 



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comblée pendant toute ma carrière. La Providence m'a favorisée d'une 

spéciale : je serais bien ingrate si je ne remerciais Dieu de la 

vie heureuse et exceptionnelle qu'il m'a accordée, et de la protection 

réelle dont j'ai bénéficié et 
que j'attribue à l'âme de 
ma chère mère. Je crois en 
la justice de Dieu, si ce 
n'est pas dans ce monde. 
c'est dans l'autre. Je vous 
l'ai dit déjà bien souvent : 
la seule vie matérielle est 
peu de chose et dure bien 
peu de temps pour celui 
qui sait y reconnaître 
l'Esprit créateur. 

( )n me reproche de ne 
pas aller à l'église ! J'ai 
peut-être plus de religion 
que ceux qui y vont tous 
les jours marmotter des 
prières dans une langue 
qu'ils ne comprennent pas, 
au lieu de taire tous leurs 
efforts pour mener une 

existence sans reproche 

Je crois dans l'unité 
des grandes manifestations 
divines. Toutes les reli- 
gions sont bonnes, dès lors 
que nous adorons l'Esprit 
infini dans sa création mer- 
veilleuse. L'Esprit créateur 
n'a pas voulu qu'il nous 
tût donne avant la mort de 
connaître le secret de la 
vie. 11 a tenu à nous laisser libres de la diriger chacun selon notre 
conscience, mais nous ne pouvons rien affirmer sans orgueil déplacé 
OU imposture. L'Esprit créateur ne peut être ni conçu, ni jugé par notre 
humanité. 

Notre promenade à la galerie s'était achevée sans que l'esprit de 




ETUDE DE CAVALIER. 
Dessin de Rosa Bonheur. 



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— Sut'.- 
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ROSA liOMII II 



Credo. 

Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, éternel, créateur de toute chose 
éternelle: je crois en son Fils bien aimé, le couple sauveur. Christ androgyne, 
unique sommet de transformation humaine, sublime manifestation du Dieu 
vivant qui est en tout ce qui est : qui a été conçu dans le sein de la glorieuse 
nature humaine, toujours mère et toujours vierge, q ui est né. qui est mort, 
pour renaître toujours plus parfait, qui est monté vers l'avenir qu'il nous 
ouvre où seront jugés les vivants et les morts. 

Je crois au saint amour. Dieu vivifiant toutes choses, à la sainte Eglise 
où tous sont appelés en corps et en esprit, à la communion de tous les hommes, 
sanctifiés par le travail saint, car tous seront sauvés; à la rémission des fautes : 
à la vie éternelle. 







b&yâïl 









lt i) I s \\ i) i | o N s COUCHES, PAR ROSA BONHEUR. 




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ROSA DONIIF.UR 



Elle avait jadis rêvé d'installer dans sa maison un système d'éclairage 
électrique, qui lui permit, au long des sombres journées d'hiver, et de 
ces interminables soirées qui commencent à quatre heures, de conti- 
nuer ses travaux de peinture, sans qu'il fut besoin de se préoccuper 
du soleil absent. Avant que l'été de [898 tut achevé, Hosa Bonheur 
avait décidé de mettre à exécution ce projet d'autrefois. Moteur, 
dynamo, batterie d'accumulateurs, tout cela nous arriva de Paris un 
beau matin, au grand émoi des habitants du hameau. Bv possède 
aujourd'hui l'électricité quand Fontainebleau en est encore à lui envier 
cette heureuse fortune. 

— Avec cette belle lumière d'incandescence, qui a toutes les 
propriétés de celle du soleil, disait avec enthousiasme mon illustre 
amie, comme je travaillerai bien, pendant les longues nuits d'hiver ! 
J'aurai la satisfaction de terminer plus vite mes compositions de lions 
et de montrer que la vieille Rosa Bonheur peut encore faire parler 
d'elle. L'ambition de Nathalie était de m'aider à montrer au monde 
que, malgré le poids des ans, je n'ai pas perdu la fougue de mon 
Marché aux Chevaux. 

Une de ses grosses préoccupations, depuis des années déjà longues, 
était l'achèvement de la Foulaison, cette toile dont les dimensions 
colossales autant que la superbe animation des chevaux qui s'y mou- 
vaient, frappaient tous ceux qui entraient dans le grand atelier. Plu- 
sieurs fois déjà, au cours de ces pages, j'ai parlé de cette œuvre et 
même noté la proposition faite à Rosa Bonheur de lui prêter mon aide 
pour abréger sa tache et lui servir de praticien, de telle sorte que le 
tableau pût figurer à l'Exposition de 1900. L'offre avait été acceptée, 
et il était entendu que nous nous mettrions au travail aussitôt achevée 
la construction d'un nouvel atelier que Rosa Bonheur déclarait indis- 
pensable, car elle ne pouvait se résoudre à terminer sa toile à l'endroit 
où elle l'avait commencée ; l'exiguité de la salle par rapport aux 
dimensions du tableau, l'éclairage insuffisant, lui paraissaient d'insur- 
montables obstacles au parachèvement de l'ouvrage. 

Je taisais bien observer à Rosa Bonheur qu'il eût été plus écono- 
mique et plus vite fait d'élargir la grande fenêtre et d'améliorer ainsi 
l'éclairage. 

— C'est bien possible, répliquait-elle, mais je neveux rien changer 
ici. Quand cela me coûterait une vingtaine de mille francs, ce serait 
une bagatelle à côté des trois cent mille que MM. Tedesco m'ont 
promis pour le jour où la Foulaison leur sera livrée. 

A l'époque où j'ai fait construire cet atelier, je n'ai pas pu surveiller 



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dans l'un, une large fenêtre; en haut, un plafond vitré. Mais comme ces 
arbustes qui nous entourent me gêneront, il faut vous arranger pour 
installer des volets qui intercepteront les rcllets verts. 
Se tournant vers moi : 

— Lorsque la Fonlaison sera partie pour l'Exposition universelle, 
cette nouvelle construction deviendra votre atelier, et afin qu'il soit 
bien établi qu'il vous appartient déjà, vous paierez le premier acompte. 

Dans un angle, l'architecte a reçu l'ordre de disposer une plate- 
forme sur laquelle vous installerez plus tard un intérieur de paysan 
pour composer VOS tableaux de genre. 

J'espère, ma chère Anna, que vous y travaillerez pendant de 
longues années et que vous v rencontrerez d'heureuses inspirations, 
.le vous souhaite une persévérance pareille à celle de mes amies les 
araignées, que vous voyez accrochées aux poutres Je mon "sanctuaire». 
Je respecte religieusement les toiles de ces laborieux insectes. Non seu- 
lement ils me débarrassent des mouches dont je suis harcelée chaque 
été, mais encore il me plait d'avoir sous les veux une preuve constante 
de l'admirable industrie des filles d'Arachné. 

Quinze jours plus tard, fut posée la première pierre du nouvel 
atelier, et cela se lit avec quelque cérémonie. Rosa Bonheur prit sa 
palette, une grosse brosse ronde et dessina crânement sur le bloc : 

R. B. — A. K. 
By, 2 g Août 1898. 

Ensuite elle donna le coup de marteau d'usage. 

Lorsque la charpente fut terminée, nous eûmes l'heureuse surprise 
de voir les ouvriers remplacer le traditionnel bouquet que l'on attache 
au faite du toit par deux drapeaux, l'un français, l'autre américain. 

— Ces braves travailleurs ont deviné le véritable caractère de notre 
amitié, remarqua Rosa Bonheur ; ils ont compris que ce qui m'attirait 
vers vous, ce n'est pas seulement une svmpathie personnelle, mais que 
c'en est une aussi pour la nation à laquelle vous appartenez. Nous 
êtes pour moi le symbole de l'alliance de la vieille Europe avec la jeune 
Amérique. 

En attendant que ce travail assez considérable en somme fût 
achevé, et pour nous consacrer entièrement ensuite à la Foulaison, il 
était sage que Rosa Bonheur se débarrassât tout d'abord des travaux 
qu'elle avait en train, et ce n'était pas une mince besogne. 

Je dus à cette accumulation de labeur artistique l'honneur de 
devenir non seulement l'élève de Rosa Bonheur, mais aussi, jusqu'à 



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3 2 8 ROSA BONHEUR 



I ii soir, s'étant assise dans son fauteuil de prédilection. Rosa 
Bonheur alluma une cigarette et commença à me parler de sa Foulaison. 

Elle tenait beaucoup, disait-elle, à ce que je me pénétrasse bien de la 
haute portée artistique de l'oeuvre à laquelle je devais collaborer. 

— Dans mon voyage en Ecosse, poursuivit-elle, j'avais vu à la foire 
de Falkirk un torrent de bœufs se ruer sur un troupeau de moutons 1 . 
Malgré les coups de bâton que les bergers faisaient pleuvoir sur leurs 
épaules, ces gigantesques animaux se précipitaient sur leurs victimes, 
et se heurtaient les uns contre les autres avec une furie infernale. 
N'était-ce pas là un superbe sujet de tableau ; jetais tout enthousiasmée, 
et pour me permettre de le peindre, vous le savez par les lettres de 
Nathalie, je n'ai pas hésité à acheter à cette foire un troupeau de bœufs 
et de moutons, que j'ai fait aussitôt transporter à la propriété de 
M. Gambart, où j'ai entrepris mes premières études. Mais je me 
réservais de faire mieux, et je fis préparer à Paris des locaux pour rece- 
voir mes animaux, en même temps que je me munissais de la toile 
immense qui remplit encore l'atelier. Je voulais à tout prix faire quelque 
chose de magistral. 

Lorsque tout fut prêt, il se trouva que le gouvernement français se 
refusa opiniâtrement à laisser entrer mes moutons et mes bœufs, sou^ 
prétexte qu'il y avait une épizootie dans quelque coin du Rovaume- 
Uni. Ma déception fut amère ! 

Pendant plusieurs années, je ne sus comment utiliser ma toile. 
Enfin, je me suis décidée à entreprendre d'y peindre la Foulaison, ou le 
dépiquage des blés; c'est un procédé traditionnel, que l'on employé 
encore de nos jours dans la Camargue, la grande île de l'embouchure 
du Rhône. Il existe là de grands troupeaux de chevaux, qui vivent en 
liberté et sont par conséquent à demi sauvages. La moisson faite, les 
propriétaires de ces chevaux réunissent leurs bêtes sous la conduite 
d'un gardian, comme on appelle les hommes qui les surveillent, à 
cheval eux-mêmes, et les envoient de ferme en ferme, comme on fait 
ici, et en Amérique aussi, je suppose, avec les machines à battre. 

Les gerbes ayant été délices et disposées sur une piste circulaire, le 
gardian chargé de diriger le travail se place au centre. 

Par groupes de trois ou de quatre, les chevaux sont attachés le 
long d'une corde dont le conducteur tient le bout, et ils se mettent à 
trotter comme vous voyez faire au dressage. L'équipe marche lente- 
ment tout d'abord, car les gerbes étendues sur la terre ralentissent sa 
course, mais bientôt les tiges s'écrasent, la marche des chevaux s'accélère 
i. Voir p. 239 et 255. 



33o KOSA HONUKI I' 



cl devient un tourbillon ; les grains sortent alor> des épis. De temp^ en 
temps, on arrête le travail pour permettre aux valets de terme de ramas- 
ser la récolte et d apporter de nouvelles gerbes. 

Quand les chevaux sont bien dressés, toutefois, on les laisse libres : 
le rôle du conducteur devient beaucoup plus simple, puisqu'il se réduit 
à les actionner du geste et de la voix, en ayant soin de les appeler par 
leurs noms. 

C'est une équipe de ce genre que j'ai voulu peindre, parce qu'elle 
donne une idée plus haute de l'intelligence de ces admirables animaux. 
Même, pour prêter plus de vie à mon ^ujet, je me suis inspirée d'une 
légende introduite par Mistral dans Mireille. Un jeune berger raconte 
que la Crau était autrefois terre fertile, sur laquelle mûrissaient de- 
blés Or, pendant tout le temps de la moisson, un fermier avare 

faisait travailler sans arrêter un seul jour, pas même celui de Notre-Dame 
d'Août. Attendez, je vais vous lire le passage : 

Sur les gerbes dressées qui secouaient leur grain, un cercle de chevaux 
camargues avait sans cesse piétiné. — Pas un instant de relâche ! — Toujours 
les sabots dans l'entrave ! — et sur l'airée poudreuse et tortueuse — toujours 
des montagnes d'épis à chevaucher! ' 

Pour le punir, la foudre a mis le feu à sa grange, la terre trembla, 
engloutissant toute son airée, sa famille, ses récoltes, ses troupeaux et 
lui-même, et depuis lors, chaque fois que revient le jour de Notre-Dame 
d'Août, on entend la ronde qui passe dans les nuages. 

Mon rêve est de montrer sur la toile le feu qui sort des naseaux 
des chevaux, la poussière qui jaillit sous leurs sabots. Je veux que 
cette valse infernale, ce tourbillon effréné, donne le vertige à ceux qui 
la verront. Même en plein jour, il faudra que l'on >ente comme un 
reflet de la ronde de Notre-Dame qui passe et se change en ouragan. 

Diverses circonstances que je ne pouvais prévoir, et surtout le 
manque de lumière dans mon « sanctuaire », n'ont pas jusqu'à présent 
permis que l'œuvre fût achevée. 11 y a pourtant plus de vingt-cinq ans 
que M. Tedesco m'en a offert 3oo.ooo francs pour la première fois. 

Rosa Bonheur se tut et s'approcha de la toile. Je me levai aussi, et 
comme je m'émerveillais pour la centième reprise de la fougue de ses 
chevaux, par laquelle, disais-je, se révélait le caractère impétueux de 
leur auteur. 

— C'est en effet, reprit-elle, comme dans le Marche aux chevaux, 
la Bousculade et les Bœufs écossais, je me suis laissée aller à mon 

i. Mireille, chant VI II, p. 197, 



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332 ROSA BON H I I I 



— Ceux que je préfère ? Carie Vernet, Géricault, Troyon, de Dreux, 
Ce dernier a même été un de mes guides lavons, et pendant un 
temps j'ai acheté dans les ventes tout ce que je pouvais trouver de lui. 

Quant à Brascassat, il v a eu de mauvaises langues pour dire qu'il 
était jaloux de moi : cet excellent artiste a mis fin à tous ces racontars 
en m'envoyant, avec une dédicace des plus flatteuses, une de ses remar- 
quables lithographies. 

Un jour que nous devisions à l'ombre d'un de ces chênes 
séculaires qui font la beauté du parc de By, Rosa Bonheur me parla 
des procédés de son art. 

— Voyez comme les arbres se détachent sur le ciel en vert 
vigoureux; néanmoins, un ton bleuâtre les enveloppe ; l'air circule entre 
leurs branches. Je produirais cet effet avec du bleu de Prusse et de 
l'ocre jaune; dans les ombres, je mettrais du gris bleu. 

En prenant de la terre de Sienne naturelle et du bleu de Prusse, l'on 
obtient un vert transparent, vigoureux; si vous voulez lui donner plus 
de corps, ajoutez-y de l'ocre d'or. Avec de la terre de Sienne naturelle 
et du vert cinabre foncé, on a des tons transparents Je sais bien que 
cette combinaison de couleurs a été souvent attaquée par des artistes 
du plus haut mérite, mais tout le succès dépend de la manière dont on 
fait le mélange. 

Les couleurs à base de soufre, telles que le jaune de cadmium et 
le vermillon, ne doivent pas être employées avec le blanc, sous peine de 
noircir. 

Le bleu de cobalt, les bleus de Prusse et d'outre-mer, les jaunes de 
chrome, le jaune de Naples, les ocres, les terres et les cadmiums, sont 
tous solides à la lumière. 

Pour obtenir un brun très riche et aussi vigoureux que le fameux 
bitume qui a joué tant de mauvais tours aux peintres modernes, mélange/ 
au bleu de Prus^e du rouge de Venise ou de la terre de Sienne brûlée. 

Lorsque vous voulez peindre un ciel, commencez par le côté le 
plus clair, c'est-à-dire le fond ; là-dessus, vous poserez les gris et ainsi de 
suite. Il convient que la couleur soit gaie et chatoyante dans les 
lumières; les ombres au contraire doivent rester transparentes. 

Au moment de commencer un travail sur la toile, j'ébauche très 
largement mon sujet avec de l'ocre rouge brûlée; j'accentue les contours 
dans les endroits essentiels; je frotte le fond avec un gris neutre formé 
de blanc et de bleu et d'un peu d'ocre rouge, ensuite, je laisse sécher 
avant de peindre. 



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334 ROSA BONHEUR 



Dyck, — ocre rouge, — laque brûlée, — laque de garance, — brun 
Van Dyck; — noir d'ivoire, — noir de pêche. 

Les impressionnistes s imaginent qu'avec leur facture exagérée ils 
en imposent au public. Croyez bien qu'on peut peindre avec n'importe 
quoi et n'importe comment: seulement, il faut avoir l'art de ne jamais 
montrer les ficelles du métier 1 . 

De nos jours, les jeunes se hâtent trop. Ils ne veulent plus perdre 
leur temps, disent-ils, à deviner ce qui faisait la force des vieux. Ils ont 
toujours à la bouche les mots de réalisme et d'impressionnisme, comme 
s'ils avaient inventé des formules nouvelles. Les grands maîtres, 
d'avant la Renaissance même, ne s'en servaient-ils pas ? Or, la main 
qui doit obéir à l'intelligence, comme le dit si justement Michel-Ange, 
n est pas capable à elle seule de rendre la vie, si l'âme ne cherche pas à 
approfondir le secret de la vie. 

Le point de départ doit toujours être une vision de la vérité. L'œil 
est le chemin de l'âme, et le crayon ou le pinceau doit sincèrement et 
naïvement reproduire ce qu'il voit. N'oubliez jamais que la ligne sèche 
comme un fil de fer n'existe pas dans la nature et que chaque objet 
est entouré de son atmosphère. Ce n'est qu'en se gravant fermement 
cette loi dans l'esprit qu'on arrive à rendre le relief des êtres et des 
choses 

Mes brosses et mes pinceaux sont ronds, jamais plats. 

Laver mes pinceaux a toujours été pour moi une tâche importante 
à la tin de chaque journée, et jamais je n'ai consenti à charger mes 
domestiques de ce soin. J'y attachais tant d'importance, que je ne vou- 
lais même pas que Nathalie m'aidât. Je passe deux fois chacune de mes 
brosses au savon de Marseille dans de l'eau tiède; ensuite je les rince 
au moins dix fois et ne m'arrête que lorsque l'eau ne présente plus une 

i. Au cours d'i-.ne lettre à M. Gambart, et qui a été publiée par l'Estampe à l'occasion 
de l'inauguration du monument de Fontainebleau, Rosa Bonheur écrivait à la date du 
28 mars 1897 : 

« Ne blaguons pas tant les impressionnistes ; il v en a de bons, et, du reste, le nom ne 
lait rien à l'affaire M'est avis que tous les peintres, grands ou petits, ont été des impres- 
sionnistes, à côté des impossibilistes et des fumistes. » 

Dans un livre publié en moi, The Réminiscences of Frederick GooJall, R. A. Londres, 
W. Scott and O), le peintre anglais qui, après avoir fait à Londres la connaissance de Rusa 
Bonheur, tut son compagnon en quelques-unes de ses excursions écossaises, note un propos 
de l'artiste française sur Ruskin. Elle avait déclaré au fameux critique romantique qu'elle ne 
voyait jamais les ombres semblables deux jours de suite, mais qu'en tous cas jamais elle ne 
les avait vues pourpre. « Oh! moi, lit Ruskin, je les vois au contraire toujours pourpre, oui, 
rouge et bleu. » A quoi Rosa Bonheur ajouta, quand Ruskin se fut éloigné : « C'est un 
théoricien, il voit la nature avec un teil tout petit, tout à fait comme un oiseau. » 



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336 



ROSA BONHEUR 



séparer, j'aimerais mieux me contenter pour chaque jour de mon exis- 
tence d'un morceau de pain sec. Ce sont de vrais instruments de travail. 
Si je les avais lâchés pour quelques pièces d'or, je me serais condamnée 

a croupir dans l'oisiveté lorsque l'hiver de ma vie eut commencé. — 
Connaissez-vous les conseils que donne aux peintres Vasari, dans son 
étude sur le Titien : 

Il faut, dit-il, d'abord crayonner sur le papier ses pensées de diverses 

manières. N'est-ce pas d'ailleurs un rude assujettissement que d'être obligé 
d'avoir sous les yeux un modèle toutes les lois que l'on peint. Quand, au 
contraire, on a débuté par se faire la main en crayonnant, on aborde ensuite 
la peinture avec plus de facilité. On acquiert ainsi de la dextérité, on se forme 
un style, on se perfectionne le jugement et l'on s'évite beaucoup de peines et 
de fatigues. Enfin, c'est en dessinant que l'esprit se meuble de grandes idées 
et que l'on apprend à reproduire de souvenir tout ce que présente la nature sans 
avoir besoin de son secours continuel et sans avoir à lutter, en peignant, contre 
les difficultés que rencontrent ceux qui ne savent pas dessiner'. 

Pendant ma longue carrière, je suis constamment restée fidèle à 
cette méthode, et je passe ma vie à me perfectionner dans l'art auquel 
je me suis consacrée, à entretenir l'étincelle que le Créateur a allumée 
dans mon âme; chacun de nous la possède et doit rendre compte de 
l'usage qu'il en a fait. 

Je m'efforce de suivre la pensée de Schiller qui déclare que. si 
l'homme a quelque chose à donner à l'art, c'est lui-même, et que ce 
qu'il emprunte au dehors, il est nécessaire que cela renaisse en lui. Mais 
si vous négligez le souffle divin qui doit faire vibrer votre toile, alors 
vous n'avez rien senti et votre œuvre restera inerte. 

i. Vies des Peintres, par Giorgio Vasari, traduites par L. Leclanché. Tessier, i- iJ 
T. IX, p. 200. 




CROQUIS DAL1SIM, PAU ROSA IIONHFIR. 




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CHAP1TRI XXII 



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ROSA BONHEUR 



même. Quanta la bonne artiste, cette visite inattendue ne lui avait pas 
laissé le temps de changer de costume : elle était vêtue d'un pantalon 
de drap bleu et d'une jaquette de toile blanche, car la journée avait 
été très chaude. Son attitude néanmoins ne trahissait aucun embarras. 
et malgré le petit émoi que je ressentais, j'éprouvais un véritable plaisir 
à la voir, très alerte et très digne en même temps, les veux pétillants. 
son beau visage auréole de ses cheveux gris, taire les honneurs de sa 
maison à cette majesté détrônée qui, ayant repris un peu haleine, regar- 
dait maintenant avec admiration la Foulaison avant de s'intéresser à 
une étude de cheval disposée près d'elle sur un chevalet. 

Rosa Bonheur ayant proposé à Sa Majesté de lui montrer son 
dernier tableau, sortit pour aller le chercher dans le petit atelier. Je 
demeurai seule avec la reine et sa suite, non sans crainte de commettre 
quelque maladresse. Il y avait là des photographies d'après certains 
tableaux de Rosa Bonheur; je les mis sous les yeux de la visiteuse, 
qui les regarda, à vrai dire, d'un oeil distrait : le spectacle de l'atelier 
semblait l'intéresser davantage. Ses yeux tombèrent sur un portrait au 
pastel que j'avais fait de ma mère. 

— C'est de Rosa Bonheur ? demanda-t-elle. 
- Non madame, ce portrait est de moi. 

La reine me regarda avec un peu détonnement et se leva pour 
s'approcher du tableau qu'elle examina avec beaucoup d'attention. 

— C'est fort bien, me dit-elle, je vous trouve très forte. Vous êtes 
Française sans doute ? 

L'on était au fort de la guerre entre l'Espagne et les Etats-Lnis. et 
j'avoue que j'eus une seconde d'hésitation avant de répondre que j'étais 
Américaine. 

A ce moment même, Rosa Bonheur entra toute souriante, portant 
elle-même la toile des Bœufs qu'elle destinait à l'Exposition de 
Pittsburg. La reine lit le plus grand éloge du tableau et du talent de 
ma vieille amie. 

— C'est là une noblesse qu'on ne peut détrôner, fit-elle de sa voix 
un peu rauque que voilait un accent de mélancolie. Et sur le même ton 
de tristesse, elle répéta : 

— Votre noblesse est de celles qu'on ne peut détrôner. 

Rosa Bonheur s'inclina, et, pour dissiper le sentiment qu'elle lisait 
sur les traits de cette reine contrainte à vivre loin de son pays, s'en fut 
chercher le portrait d'étude que j'avais fait, prétexte, pour un moment, 
à l'entretenir de moi et de l'amitié qu'elle me portait. La reine daigna 
trouver l'étude très ressemblante et me complimenta dans les termes les 



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,,, KOSA BONHEUR 



tendit la main, dette main royale, je la touchai en m'inclinant avec 
respect, mais sans songer à la porter à mes lèvres. 

Tandis que la reine descendait, la dame d'honneur, demeurée en 
arrière, me dit quelques mots du peintre Madrazo et m'apprit qu'il était 
son cousin et quelle possédait son portrait peint par lui. 

La reine était arrivée dans le vestibule; le général gratifia les 
domestiques de la maison d'abondantes libéralités, et par la fenêtre je 
les vis bientôt se diriger vers les landaus. Quelques instants plus tard. 
les voitures s'étaient éloignées. Rosa Bonheur remonta aussitôt pour me 
rejoindre et m'embrassa. 

I.e lendemain de cette visite mémorable, ma vieille amie me montra 
une lettre qu'elle écrivait à M. Gambart. Outre ce qu'elle lui mandait 
du portrait que j'avais peint — dont elle attendait le plus vit succès en 
Amérique, car. à son dire, on ne l'avait jamais m bien réussie — elle 
avait consacreà la journée précédente ce passade dont elle me demanda 
de prendre copie : 

l.a reine Isabelle d'Espagne est venue nous l'aire une visite, ce dont j'ai 

été bien touchée et fière, et j'ai éprouvé une grande joie de son admiration pour 
mon amie, que j'aime infiniment, car elle est bonne et charmante et je suis 
certaine qu'elle \<>us sera sympathique comme à tous ceux qui ont l'honneur de- 
là connaître. Ma loi, mon vieux cœur l'adore, sans pourtant oublier ma bien- 
aimée Nathalie, que vous aimiez aussi. 

M attirant alors sur sa poitrine : 

— Mon enfant, combien je vous aime, lit-elle, jamais je ne pourrai 
assez le répéter, nos âmes sont sœurs; vous approchez le plus de celle 
qui a été le type de la parfaite amitié. 

Nous étions entrées dans la mauvaise saison, et la Noël appro- 
chait : je demandai à Rosa Bonheur si, à l'occasion de celte tête si 
touchante, on avait l'habitude, dans les écoles des villages français, de 
planter un arbre comme c'est l'usage en Amérique. 

— Nous ne taisons rien de tout cela, lit-elle, mais VOUS me donnez 
une riche idée. Il va falloir nous arranger pour que nous organisions ici 
quelque chose comme dans votre pays. 

Bien qtte simple hameau. By possède une école: il la doit à Rosa 
Bonheur et a Nathalie Micas, qui ont fait à elles seules la majeure 
partie de la dépense : le reste provient d'une souscription des habitant-, 
trop heureux que leurs entants ne soient plus obligés de faire matin et 
soir, les jours de pluie, de neige ou de soleil trop ardent, le trajet d'une 




I I 



3 42 ROSA BONHEUR 



demi heure nécessaire pour se rendre à l'école de Thomery. La 
population enfantine de By n'étant pas très nombreuse, les deux amies 
avaient pensé qu'une école mixte serait suffisante. Si naturel que fût ce- 
parti, il occasionna, parait-il. de vifs débats et ce ne fut pas sans 
peine que M. Gauthier, alors maire, parvint à le taire accepter des 
autorités. 

M. le maire de Thomery 1 , sollicité, accorda très volontiers l'autori- 
sation d'organiser à l'école la petite fête que je rêvais de donner aux 
enfants. On se mit aux préparatifs. Rosa Bonheur lit apporter un piano, 
mais elle tint à ce que l'on accrochât dans un endroit apparent de la 
salle une photographie de Nathalie Micas et une autre de M. Gauthier. 
I /arbre lut planté, (/était un sapin magnifique, aussi grand que le 
permettait la pièce. Nous l'avions emprunte à la forêt, au risque de 
toutes les contraventions. Sur la muraille, le mot Noël se lisait en gro^ 
caractères, tonnés par des branches de sapin, encadre de trophées de 
drapeaux français et américains. 

Notre dessein n'avait pu rester secret, et l'on devine l'impatiente 
curiosité des enfants au matin de Noël. Enfin, l'heure fixée arriva. Les 
élèves se groupèrent autour du bienheureux arbre tout étincelant de 
ses bougies. Les parents, venus en nombre, s'étaient entassés dans le 
fond de la salle. Des mères même avaient apporté leurs nouveaux-nés, 
ne voulant pas les priver du souvenir qui avait été promis à chacun. 

Pour la circonstance, Rosa Bonheur avait mis sa robe des grands 
jours, mais c'est moi qui devais prendre la parole. Je fis donc une petite 
allocution, pour expliquer que la fête était donnée en souvenir de 
Nathalie Micas. Après quoi, je me mis au piano et lesélèves entonnèrent 
joyeusement : 

Mon beau sapin, roi des forêts, 

Que j'aime ta verdure, etc. 

Toutes ces ieunes voix chantaient encore quand se tit entendre un 
grand bruit de grelots : c'était le père Noël, qtii entra dans la salle à la 
stupéfaction des écoliers, et, à son tour, leur adressa son discours. 
Il venait de Sibérie et s'apprêtait à faire le tour du monde, mais voici 
qu'en passant à By, il avait aperçu de la lumière et entendu des chants. 
Tout heureux de voir qu'on le tétait en ce petit village, il était entre pour 
donner des jouets aux entants sages ; quant aux autres, il avait pour eux 
des fouets qu'il tenait à la main. 

La distribution des cadeaux eut lieti au milieu des cris de joie et 
i. M. Salomon. 



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Bonheur me dil en joui 

— L'année prochaine 
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Chère amie, lui I 
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ROSA BONHI l I 



Bonheur un cri de surprise. '1res joyeusement, clic m'aida a allumer les 
minuscules bougies. 1. es objets diposés aux branches étaient d'espèces 
les plus différentes, étant donne la diversité des etres auxquels il conve- 
nait de plaire. 

Pour Charley, il v eut un os de poulet, et il le broya à belles dents 
sans plus attendre. Daisy reçut aussi son cadeau, qui était de même 
nature. Quant à Rosa Bonheur, il y avait a son intention une mianonne 
poupée japonaise avec son parasol. 

— Ce jouet me lait grand plaisir et grand'peine, fit-elle avec un 
profond soupir. Vous ne sauriez croire, ma chère Anna. le retour en 
arrière qu'il lait faire à mes pensées : cela me rappelle ma robe blanche. 
mes souliers routes, mon polichinelle et maman 

Pendant qu'avec lenteur les bougies achevaient de se consumer, la 
bonne artiste s'abandonnait avec mélancolie à ses souvenirs d'autrefois 
revenus en foule. 

- .le n'ai jamais laissé passer un jour sans songer à ma mère, et 
toutes les lois qu'il m'est survenu quelque événement heureux, mon 
esprit imaginait aussitôt, son sans tristesse, quelle aurait été sa joie. 

Oh! si elle avait pu assister à mes succès! N'est-ce pas d'elle que je 

me suis inspirée tout au long de ma vie. Mon père, lui, était un ^rand 
rêveur, qui songeait au salut de l'humanité plus qu'à tout le reste. 
Tant qu'à moi. il est vrai que la gloire et la fortune m'ont traitée en 
enfant gâtée, et cependant, combien de fois m'est-il arrivé d'éprouver 
le sentiment que Lamartine a si admirablement traduit dans son discours 
de réception à l'Académie française 1 . Plus heureux que moi. cependant, 
le poète a pu déposer ses joies, ses succès, ses couronnes, sur la tombe 
de sa mère, tandis que je ne sais même pas où reposent les restes de la 
mienne 

Toutefois, je remercie Dieu de la vie heureuse et exceptionnelle 
qu'il m'a accordée, et j'attribue ce bonheur à l'âme de celle que je 
pleurerai toujours. 

Les tètes de Noël passées, ce lut au tour de celles du premier janvier, 
que nous célébrâmes fort paisiblement, mais gaiement aussi, .l'en ai 
gardé, comme souvenir joyeux, la copie d'une lettre adressée par Rosa 

i. « Aucun des jours d'une longue vie ne peut rendre à l'homme ce que lui enlève ce jour 
fatal nu, dans les yeux de ses .unis, il lu ce qu'aucune bouche n'oserait prononcer : n Tu n'as 
plus de mère ! » 

11 Toutes les délicieuses mémoires du passe, toutes les tendre- espérances de l'avenir 

nssent a ce mot. Il étend sur la vie une ombre de mort, un voile de deuil que la gloire 
elle-même ne pourrait plus soulever ! » 






KOSA IlON II I I I- 



Bonheur n son frère et à son neveu; je m'excuse de la donner ici, mais 
le ton de bonne humeur qui l'anime m'a engagée à faire connaître au 
lecteur un cote bien caractéristique de l'esprit de ma vieille amie, à la 
lois cordial et franc, un peu rude et un peu libre aussi : 



Mon cher Dodore, 
Mon cher neveu René. 



Ii • , s; )an. if 



(Test une rude maladie que l'époque de la nouvelle année, car ça vous fiche 

toujours un an de plus depuis 
la sortie de notre mère, et puis, 
à notre âge, mon vieux frère, ça 
nous dégage heureusement d'un 
an de moins. Ça n'empêche pas 
que mon navire la maison ne 
soit devenu joliment agréable 
depuis que j'ai un second (l'au- 
teur de ce livre . et j'entends avec 
moins de tristesse le vent du 
Nord-Ouest qui est en train de 
noyer quelques mouches dans le 
lait à poissons. (Le vent soufflait 
en tempe le. 

.Mon cher neveu René, il 
n'est pas mal du haut-bord, mon 
navire, mais ça n'empêche pas 
la pluie d'entrer. // y avait une 
gouttière dans l'atelier. Mes 
hommes sont éponges en main. 
car Saunier (l'architecte) était 
un grand constructeur de vais- 
seaux ! 

Le canot de sauvetage (le 
nouvel atelier 1 que je tais construire par Jacob, flotte aussi désemparé pour le 
moment: j'espère pourtant m'y abriter au moment où nous voguerons sous 
l'Equateur. 

J'espère, mon vieux Dodore, premier roi des Ostrogoths, que ton rhume 

va te I la paix et que tu viendras faire un peu de l'œil à ma miss Klumpke, 

qui me parle sans cesse de toi et des Philippines. Double allusion à une amande 
partagée arec M. Isidore Bonheur et aux incidents de la guerre hispano- 
américaine. 

En attendant, nous vous envoyons nos bons souhaits à tous. et. malgré 
mes déboires presque certains à Pittsburg, je vous prie de croire que vous 
trouverez bonne table à mon bord sans être obligés de vous inviter. Bonsoir, 
je continue à ne pas voir très clair le jour comme artiste peintre, mais à la 




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PAR R O S A 1! O N K E l' R . 



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jamais vu, pointant, qu'une seule de vos peintures, aux galeries Lefèvre, King 
Street, Saint-James, leDuel. Je trouve ce cheval arabe magnifique. Vous devez 
être Line travailleuse infatigable, et vous avez dû consacrer à cela beaucoup 
d'heures de fatigue et d'anxiété. 

Je me félicite que vous ayez obtenu, de votre vivant, la célébrité et la 
vogue. J'espère que vous êtes heureuse et que tout le monde s'efforce de vous 
rendre plus heureuse encore. 

Un admirateur d'une grande femme. 

Un pauvre petit Anglais. 

Pooi' English boy, la lettre n'avait pas d'autre signature. 

— Le pauvre gamin, s'écria Rosa Bonheur touchée jusqu'au larmes, 
que n'a-t-il nus son nom et son adresse, je lui enverrais un joli dessin et 
jamais souvenir ne m'eût été plus agréable à donner. 

En ces froides semaines d'hiver, si pénibles aux vieillards, dont les 
courtes journées privées de lumière, en dépit de l'électricité, rendent 
malaisés les travaux de peinture, alors que la pluie, la boue, le brouil- 
lard, s'opposent à l'accès des champs et des bois, l'esprit se prend 
volontiers à rêver des régions OÙ le soleil se montre moins avare de ses 
rayons. 

Maintenant que Rosa Bonheur avait repris goût à la vie, sa pensée 
se reportait fréquemment aux temps récents encore où, en compagnie 
de Nathalie Micas, elle passait à Nice les mois les plus difficiles de la 
mauvaise saison. Le désir lui était venu de faire ce voyage avec moi. dé- 
nie montrer les lieux où elle avait vécu si heureuse, les sentiers qu'elle 
avait parcourus, les pavsages admirables qu'elle avait contemplés. Une 
invitation déjà ancienne de M. Gambart l'y axait fortement engagée. 
dette invitation avait été renouvelée à plusieurs reprises; pour la rendre 
plus pressante, l'ami d'autrefois faisait valoir la présence au Cap-Martin 
de l'impératrice Eugénie et le plaisir que Rosa Bonheur éprouverait 
certainement a la revoir. Enfin même, avant sollicite pour elle une invi- 
tation de la noble femme qui s'en vient, chaque année, porter sur la 
côte niçoise le double fardeau de sa douleur et de ses regrets, il eut un 
jour de janvier la satisfaction d'annoncer à Rosa Bonheur la réussite de 
ses pourparlers, en l'engageant à apporter ses décorations. 

L'illustre artiste ne pouvait être que fort sensible à pareil honneur. 
Il lut donc décidé que nous partirions le surlendemain, au risque de 
n'emporter qu'une garde-robe insuffisante, ce dont Rosa Bonheur tou- 
tefois éprouvait bien quelque mécontentement. 

Les égards dont elle tut l'objet de la part de la Compagnie de Lyon, 



35o ROSA BONHEUR 



sur l'ordre de M. Noblemaire, son directeur, lui rendirent sa bonne 
humeur un un. ment troublée. On la traita comme une tête couronnée : 
I express venant de Paris, qui d'habitude ne s'arrête pas avant la 

Hoche, lit ce jour-là, pour nous permettre d'y prendre place, une 
courte halte à Moret, vers huit heures et demie du soir, 

A l'heure où nous partions, il faisait un temps épouvantable, la 
mêle tombait en abondance: lorsque, le lendemain, nous arrivâmes a 
Nice, à onze heures du matin, un soleil splendide brillait au-dessus de 
nous et la nature semblait en tête. 

La voiture de M. Gambart nous attendait pour nous emmener 
immédiatement a sa magnifique villa, où un appartement avait été 
préparé a notre intention. 

Le I e ' février au matin, jour fixé pour sa réception par l'impératrice. 
Rosa Bonheur mit sa robe de velours noir et son grand chapeau a 
plumes, ouvrit une sacoche qu'elle avait apportée et de laquelle je 
m'attendais à voir sortir toute une brochette de décorations, mais ce 
tut pour v prendre seulement sa croix de chevalier de la Légion 
d'honneur, sa croix de i<sô3. 

— Epinglez-moi ce bijou, dit-elle, je n'en veux pas d'autre que 
celui que l'impératrice elle-même m'a fixe autrefois sur la poitrine. 

Rosa Bonheur était prête : elle monta en voiture et s'en tut au Cap- 
Martin, tandis que mon imagination reconstituait en violent contraste 
la scène de [865 en face de celle qui allait se passer dans un instant, 
dette femme vêtue de noir, au visage pale, amaigri, personnification 
vivante de l'infortune et de la douleur, c'était la glorieuse souveraine 
qui, voici trente-quatre années, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la 
beauté, entourée d'une cour brillante, était venue un jour à By, donner 
à Rosa Bonheur alors dans toute la force de l'âge, la récompense de 
son talent. 

Combien d'événements s'étaient passes dans l'intervalle, combien 
de ruines amassées, de larmes répandues, de sang versé, combien 
de cœurs brises et d'espérances déçues ! 

Le soir, à son retour du Cap-Martin, Rosa Bonheur me raconta sa 
réception : 

— Quel accueil plein de bonté, lit-elle! L'impératrice m'a paru 
plus imposante encore que le jour, déjà vieux, où elle m'apporta ma 
croix. Ses traits ont garde leur expression souveraine: ils ont de plus 
l'auréole du malheur. 

Sa Majesté m'a questionnée sur mes travaux et sur ma vie à By. 
Je lui ai raconte que nous taisions construire un atelier pour terminer 



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— ' 
artiste, 



352 



ROSA BONHEUR 



El j'ai répondu : 

Ce don. madame, m'est aussi précieux que l'autre, car il est 
rendu sacré par la douleur. 

Au moment de prendre congé d'elle. Sa Majesté m"a pris affec- 
tueusement la main droite. '1res émue, j'ai pose mes lèvres sur ses 
doigts. Elle m'a dit alors, non sans me causer quelque surprise. 
qu'après-demain, la duchesse d'Ossena viendra de sa part me faire une 
visite, ainsi qu'a VOUS, ma chère Anna. 

Rosa Bonheur m'a donne la fleur d'hiver méridional offerte par 
l'impératrice, en m'engageant a la conserver avec un soin jaloux. 

Quatre jours plus tard, le 5 février, la duchesse d'Ossena vint a 
la demeure de M. Gambart, où l'on avait préparé un grand déjeuner 
en son honneur. Des fleurs couvraient la table et devant chaque convive 
avait été disposé un magnifique bouquet de violettes de Parme. 

Comme on parlait de l'Espagne et de Madrid, la duchesse nous 
invita à venir l'y voir, ce que Rosa Bonheur accepta avec un enthou- 
siasme juvénile : elle avait toujours eu l'ambition de visiter les musées 
de la capitale espagnole, collections admirables dans lesquelles, non 
loin des Murillo. des Velazquez et des Goya, elle aurait eu le plaisir de 
reconnaître son Jeune prince, une tête de lion qu'elle avait peinte et qui 
lui avait valu, en [880, l'honneur d'être décorée de l'ordre d'Isabelle 
la Catholique. 




LE I.cu P E I I. \(,N EAU. 

Dessin à ta plume de Rosa Bonheur. 







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I ROSA BONHEUR 



parut beaucoup plus luxueuse que celle de Rosa Bonheur. Celle-ci me 
dit alors : 

— Lorsque j'ai acheté cette maison, j'ai gardé, sur les conseils de 

Nathalie, une partie des meubles qui s'y trouvaient. A vrai dire, ils 
étaient dans un fort mauvais état, mais mon amie les a fait réparer à 
son goût. Elle était plus coquette que moi ; elle aimait le jaune, comme 
vous voyez, et avait l'habitude de dire que pour elle cette couleur 
représentait non pas l'envie, mais la gaieté. Elle avait raison; comment 
peut-on mieux obtenir la sensation de la lumière chaude et vibrante : 

Sur cette table à ouvrage, vous pouvez voir son chiffre, brodé au 
milieu d'arabesques. Sur un point, elle a tait pour moi beaucoup mieux 
que pour elle-même : les bordures de ses rideaux ne sont pas ouvragée--. 
tandis que dans ma chambre toutes le sont et d'une façon artistique. 
Pour exécuter les broderies les plus compliquées, elle n'avait aucune- 
ment besoin de se laisser guider par un modèle; son aiguille allait au 
gré de son inspiration, tout comme lorsque je promène mon pinceau 
sur une toile. 

Ma pauvre amie adorait le pays lumineux de la Cote d'Azur, et 
cependant, lorsqu'elle se rendit compte que. en dépit du beau soleil de 
Nice, sa tin approchait, elle me supplia de la ramener à notre chère 
maison de By, où elle avait vécu si heureuse, car elle tenait à rendre 
son dernier soupir dans les lieux mêmes où sa mère avait expiré. 

Je me hâtai de déférer aux vœux de la chère malade. 11 était temps. 
Quelques semaines après notre retour, le 21 juin 1889. tout était fini. 

Peut-être, dans le moment suprême, a-t-elle reçu de célestes conso- 
lations, car sa figure, amaigrie par de longues souffrances, prit soudai- 
nement une expression d'extase, et je l'ai entendue très distinctement 

murmurer : « Que c'est beau de voir ces roses!» Voici déjà neuf ans 

que Nathalie m'a quittée, il me semble que c'était hier! 

Quand vous me verrez sur le point de rendre mon âme à 

Dieu, faites-moi transporter sur ce lit ; c'est là que Nathalie est morte, 
c'est là que je veux mourir aussi ! 

Pendant un moment, Rosa Bonheur demeura comme absorbée 
dans ses pensées; puis elle se dirigea vers l'armoire à glace, dont elle 
ouvrit la porte. Il y avait, sur une des tablettes, une cassette en bois de 
rose ; elle en souleva le couvercle et me montra une natte magnifique 
dont l'éclat soyeux et la belle nuance de brun Van Dyck s'étaient 
conservés aussi vifs qu'au temps où elle était tombée sous les ciseaux. 

— Ces beaux cheveux sont ceux de Nathalie, fit-elle d'une voix un 
peu oppressée. Je les ai coupés au moment où on la mettait dans son 



3S6 ROSA BONHEUR 



cercueil. Oh ! ces terribles heures. Je ne saurais vous dépeindre mon 
désespoir. De touchantes sympathies ont tout fait cependant pour 
apaiser ma douleur, et, parmi les femmes qui m'ont entourée de leurs 
consolations, la duchesse Alexandrine de Cobourg est de celles auxquelles 
je garde le plus de reconnaissance. Elle avait compris que deux femmes 
peuvent sentir l'une pour l'autre le charme d'une amitié vive et pas- 
sionnée, sans que rien n'en altère la pureté. 

Lisez ce qu'elle m'écrivait peu de jours après la mort de Nathalie : 

Schlotz Kallenberg, près Cobourg, 25 juin 1889. 
Ma bien chère et malheureuse amie. 

C'est avec un cri de détresse que je lus les premiers mots de votre triste 
lettre si peu prévue! Cet affreux malheur me semblait impossible et je ne 
puis vous dire combien j'en suis désolée et accablée! Vous savez avec quelle 
respectueuse tendresse je l'aimais et combien mon cœur éprouvait de recon- 
naissance pour tout l'intérêt amical qu'elle ne cessait de me témoigner et dont 
j'étais si heureuse. En vous quittant, j'emportais tous ces précieux souvenirs 

et le meilleur espoir de vous revoir avec elle ! Et maintenant, tout est fini 

pour ce monde Vous restez seule, isolée, sans ce fidèle cœur qu'aucun autre 

ne peut vous remplacer ! 

Votre amie chérie était votre plus précieux trésor, l'âme de votre âme, et 
je ne pouvais vous séparer ni dans mon souvenir, ni dans mon amitié pleine 
de vénération et de reconnaissance pour vous, comme pour elle ! 

Je comprends et je partage toute l'immensité de votre profonde et cruelle 
douleur, d'une douleur qui ne peut plus vous quitter, ayant brisé tout le 
bonheur, tout le charme de votre existence. Mes pensées ne vous quittent pas 
et vous accompagnent dans toutes ces affreuses angoisses qui se suivirent du 
moment où vous saviez que vous deviez la perdre, jusqu'à celui où ses restes 
chéris vous furent enlevés, pour ne plus les revoir. 

Combien vous avez dû souffrir pendant tous ces jours de désolation. Et 
maintenant, c'est un morne silence qui ne repond plus ni à vos larmes amères, 
ni à vos cris de douleur. 

Cette voix chérie, ce regard si tendre, ils sont muets et éteints 

() mon Dieu! comment pourrez-vous supporter cette affreuse et irrépa- 
rable perte, cet isolement accablant, ce complet déchirement d'une vie 
mutuelle, qui me paraissait l'idéal d'un bonheur terrestre ! 

Je connais bien l'énergie de votre grand cœur qui, en pensant à accomplir 
les vieux de votre amie, apprendra avec le temps à continuer une vie si riche 
et noble par votre génie qu'elle aimait et admirait tant. Cette chère et noble 
amc ne nous est pas perdue dans l'Éternité et son bien-aimé souvenir vit dans 
mon cœur inséparable du votre. Que Dieu vous bénisse, ma chère et vénérée 
amie, qui, au milieu de votre plus grand malheur, ave/ encore pensé à 

Votre bien triste et si dévouée amie. 

Al EXANDRINE. 



358 



ROSA BONHEUR 



Cette touchante lettre lue. Rosa Bonheur poursuivit : 

— Ah ! malgré les affectueuses consolations de cette espèce, vous 

ne pouvez comprendre à quel point ma vie solitaire me pesait! 

Asseyez-vous près de moi. Anna. Que c'est bon d'être à deux, de ne 




«PATIENT», PAR ROSA BONHEUR. 

D'après une gravure de J. H. Pi au , éditée par Lefèvre ci (ils. à Londres. 

plus vivre seule dans cette grande maison, loin du monde ! Sou- 
vent je me suis enfermée dans la chambre de Nathalie pour songer aux 
côtés tragiques de ma vie. Quelle aurait été mon existence, sans le 

dévouement et l'affection de cette amie' Et pourtant on a cherché 

ù rendre suspecte l'affection que nous éprouvions l'une pour l'autre. 
Il semblait extraordinaire que nous tassions bourse commune, que 
nous nous soyons léguées réciproquement tous nos biens. 









cillant 

réc lamci 







Mo 
el ma \ ieillc tante, pan 
j'ai paj é une pension jusqu .1 la I 
inhumée dans le y 
construction et de 
surmonte, c'est moi v]in 
il j .1 ma belle-: 



OSA BON HEUR 



Jamais je ne consentirai à cire inhumée auprès d'elle: elle m'a tait 
trop souffrir. 

Toutes les lois que je vais porter une couronne sur la tombe de 
mon père, un sangloi déchire mon cœur en songeant combien il avait 
fallu que nous lussions malheureux, à l'époque où mourut ma mère. 

pour la laisser enterrer dans la fosse commune ! Même je me 

demande parfois si mon père a continué de songer à elle, car si seule- 
ment, durant les cinq années que sou corps est reste enseveli à l'endroit 
où on le déposa en [833,. il avait mis de côté cinq cents francs, il aurait 
pu acheter une concession perpétuelle. Au pis aller, une somme beau- 
coup moindre même eut suffi pour reculer la catastrophe parla location 
provisoire d'un terrain Il n'a rien fait 

Lorsque la fortune m'a comblée, il n'était plus temps, hélas! 
d'élever sur les restes de ma mère un monument funéraire, où j'aurais 
pu la pleurer toute ma vie, et à mon tour ensuite, quand il m'eût fallu 
payer mon tribut à la nature, dormir éternellement auprès d'elle. Ce qui 
restait de Sophie-Dorothée Marchisio avait été confondu avec la masse 

des ossements entassés pêle-mêle dans la tranchée ! le me console 

en songeant que sûrement du moins, dans un monde meilleur, je retrou- 
verai son âme chérie. 

Je me suis arrangée avec Nathalie pour être inhumée au Père- 
Lachaise, dans le caveau des Micas. 11 restera encore, après que j'y 
serai couchée, une place disponible dans cette sépulture; voulez-vous 
l'accepter, ma chère Anna; ainsi, vous serez près de moi jusque dans 

la tombe — ■ Je sais que Nathalie ne sera pas jalouse. Son affection 

pour moi est assez grande pour comprendre que dans un partage dames 
le lot de chacune se trouve augmenté par le bonheur de l'autre 

Rosa Bonheur était très émue. Sa main avait pris la mienne: elle 
la serrait et sa voix toute tremblante poursuivait : 

— Sans doute vos os se trouveront reposer loin de votre patrie, en 
une terre étrangère, mais du moins ils seront à côté de ceux de la vieille 
Rosa Bonheur, et de la sorte je me trouverai dans la mort entourée de 
celles que j'ai aimées dans la vie et qui ont rendu mon existence si 
heureuse 

Nathalie était la compagne de mon enfance, elle avait été témoin 
de mes luttes et de mes misères, elle avait partagé mes joies et mes 
douleurs. Quanta \ous, ma chère Anna, vous avez pris possession de 
mon cœur comme ma tille devant les Muses 

Laissons le passé; pensons au présent. L'existence est assez triste 
sans l'assombrir par des idées lugubres Dieu nous donnera encore 



3f,ï ROSA BONHEUR 



quelques années à vivre ensemble, Anna. Je désire qu'ensuite vous 
continuiez à travailler là où j'ai travaillé moi-même. Nathalie aurait 
été ma légataire universelle si je n'avais été la sienne. Je veux qu'il en 
soit de même pour vous. 

Je vous charge de conserver cette propriété dans laquelle j'ai connu 
tant de succès et de gloire, et OÙ, vous le savez, j'ai été entourée d'affec- 
tions si sincères. Si je m'avisais de la laisser à mes neveux, bientôt il 
ne resterait plus rien des objets qui me sont chers. X'est-ce pas dans 
ces murs que j'ai passé tant d'années consacrées au travail et à 
l'amitié ': Partout ici je vois des traces de cette période heureuse de 
mon existence. 

Si j'appelle mon atelier mon « sanctuaire », c'est parce que tout 
m'y rappelle un souvenir cher à mon cœur. Les cornes et les bois qui 
sont accrochés aux murs ornaient les têtes de moutons, de cerfs, de 
bœufs, qui m'ont autrefois servi de modèles. Ces animaux ont vécu 
avec moi, ils ont été mes amis, je les ai dessinés sous leurs différents 
aspects. Les têtes de chevaux portent encore des caparaçons et des har- 
nais achetés aux Pyrénées dans mes voyages avec Nathalie. 

Sur ma table de travail s'est appuyée la main de l'impératrice 

L'ugénie, le jour où elle m'a épingle le ruban rouge à la poitrine. 

Sur ma chaise longue, le président Carnot s'est assis, lorsqu'il 

me fit l'honneur d'une visite. Plus qu'auparavant j'aime à m'y reposer 
et à revivre en silence cette journée 

Si la Providence ne nous avait pas réunies, j'aurais continué à vivre 
dans ma solitude, mais petit à petit j'aurais distribué tout ce qui 
m'appartient. Du reste, j'avais déjà commencé avant votre arrivée. Le 
potager qui est à côté appartenait à Nathalie; je l'ai donné à M"" Gau- 
thier, sans attendre l'heure de la mort pour faire cette libéralité. Vous 
voyez par là que je n'hésiterais en aucune manière à me dépouiller de 
mon vivant. 

Dites à votre famille que si la mienne parvenait à vous 

séparer de moi, je m'arrangerais de telle façon qu'elle ne bénéficierait 
aucunement de votre départ. 

Je vous expose tout cela, pour que vous compreniez que je me 
considère comme absolument libre de disposer de ce qui m'appar- 
tient, sans autre considération que celle de ma conscience. Le n'est 
pas seulement par affection pour vous, c'est en souvenir de Nathalie 
que je vous donne ce que nous appelions le domaine de la Parfaite 
Amitié. 

Voici une montre de ma bonne mère Micas et une chaîne de son 









III. III I 

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de moi, vous laisserez ma lên 
moment "ù je m'cndoi n 
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m'emmena .1 Paris, pour me m I 

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Je désire >|iu- mit cette ; 

Ko-s V BONHI I : 



36 4 ROSA BONHEUR 



dormirai ici mon dernier sommeil près de Nathalie, vous mettrez cette 
pensée au bas de l'épitaphe : L'AMITIÉ EST UNE AFFECTION DIVINE! 

— Ne tenez-vous pas à ce que le nom de Nathalie soit gravé près 
du vôtre ? demandai-je. 

Elle indiqua du doigt la Irise du monument: 

— L'inscription Famille Micas suffit pour montrer que Nathalie 
repose ici. Vous n'aurez besoin de faire graver que mon nom et le 
vôtre, puisque toutes deux nous recevrons l'hospitalité de ce monu- 
ment. 

Je n'avais pas manqué de faire partit ma mère, et des intentions 
de Kosa Bonheur à mon égard touchant sa fortune, et des volontés donl 
elle entendait que je fusse l'exécutrice suprême. Si, quant à moi, je me 
sentais aussi confuse de tant d'affection et de confiance que ma recon- 
naissance en était vive, ma mère s'effrayait de la lourde tache qui devait 
être la mienne un jour; elle me suppliait de faire envisagera ma vieille 
amie les inconvénients et les difficultés auquels certainement je serais 
en butte. Les craintes de ma mère répondaient trop bien a mes propres 
préoccupations pour que je ne me lisse faute de les exposer a Rosa 
Bonheur; mais sur ce terrain l'illustre femme était sourde à toutes les 
exhortations. 

— Votre mère a peut-être raison en thèse générale, répondait- 
elle, mais ma position vis-à-vis des miens n'est pas ce que l'on pense 
ordinairement. Je ne suis pas aussi riche qu'on le suppose; si j'ai trois 
cent mille francs d'économies, il en est cent mille qui viennent de 
Nathalie, .le n'ai jamais fait qu'un unique héritage, en effet. Ce n'est pas 
de ma pauvre mère, qui n'a même pas eu un tombeau, ni de mon père, 
dont il m'a fallu payer les dettes. C'est de ma chère Nathalie que je 
tiens le tiers de ma fortune; le reste est le fruit de mon travail. J'ai ici 
quelques études qui représentent ma vie, — par parenthèse, les Tedesco 
ont toujours souhaité que je les leur cède, mais j'aimerais mieux être 
rédtiite à vivre d'un morceau de pain que d'y consentir. Si jamais votre 
famille ou la mienne réussissaient à nous séparer et à interrompre ainsi 
notre bonheur, je détruirais tout ici, je vous le jure : ils n'auraient 
rien. — C'est la Providence qui vous a envoyée près de moi. ma chère 
Anna 

Sous l'empire de cette préoccupation constante. Rosa Bonheur 
avait hâte de réaliser le dessein qui lui tenait au cœur. Elle signa son 
testament le 7 novembre, sans pour cela recouvrer instantanément la 
tranquillité de son esprit. Quelque temps même, elle demeura sans 
paraître s'intéresser aux travaux qu'elle avait en cours. 



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l'appui des propos qui précèdenl une lettre écrite au mois de mars par 
Rosa Bonheur a ma mère. 



Bv, ce 3i mars iî 



Chère et mille fois bonne Madame, 



Votre Anna est un ange de bonté et plus je la connais, plus je l'estime 

et je l'aime. 

Par mon âge, mon expérience de la vie et de l'espèce humaine, j'ai le 
droit de la garantir, car elle serait facilement dupe des faux bonshommes. 

Nous sommes heureuses, et j'espère bien que les méchants ne pourront 
pas troubler notre vie d'honneur et de travail. 

J'espère vous voir arriver près de nous. Votre Anna vous adore et je par- 
tage ses sentiments pour la meilleure des mères. Soyez bien tranquille et 
sachez, chère Madame Klumpke, que. malgré mon âge plus avancé que le votre, 
j'ai pour vous et pour votre famille l'affection la mieux placée et l'estime, le 
respect le plus profonds. 

K<>-,\ Bonheur. 




TETE DE MOUTON. 
Dessin de Rosa Bonheur. 







CHAPITRI XX l\ 

V I - I I I > \ i . \ l i . s i , i 



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3r 









Le ramenait 

V 

■ 

autre - 



■ 



ROSA BONHEUR 



deuxième partie de ma carrière, un éclat comparable a celui du Marché 
aux chevaux. 

Nos Jeux toiles partirent Jonc et ce lut pour nous la cause d'un 
vil plaisir, de voir la façon dont la presse parisienne accueillait, après 
une absence Je quarante-quatre années, à peine rompue par un envoi 
à l'Exposition universelle Je [867, la réapparition Je Rosa Bonheur au 
Salon Jes Artistes français. 

Parmi beaucoup d'autres, je citerai M. Roger Miles, qui écrivait 
dans l'Éclair : 

Rosa Bonheur, dont la carrière d'artiste a commencé depuis plus de cin- 
quante ans. mérite qu'on s'arrête avec infiniment de respect devant son tableau. 
Dans sa retraite, dans sa forêt, au milieu de ses hôtes, elle a vécu et elle vit, 
toute à son travail, à son art, sans souci de l'actualité qui passe, remplissant 
avec une ardeur que l'âge n'a pas apaisée sa mission d'artiste. C'est une très 
belle figure que la sienne et c'est une très belle âme. L'œuvre qu'elle expose 
est digne d'elle. Il y a dans le regard de ses bètes cette mesure exacte d'expres- 
sion qui leur appartient et dont M"" Rosa Bonheur semble leur avoir arraché 
le secret, dans ses muets entretiens avec elles, ou mieux dans sa laborieuse et 
curieuse et infatigable contemplation d'un demi-siècle: d'autre part, le pinceau 
est encore solide dans ses mains et elle peint toujours avec cette virilité qui éton- 
nait Thoré lui-même, il y a combien d'années ! 

L'impression chez les exposants avait été si favorable que d'aucuns 
avaient aussitôt mis en avant le nom de la vieille artiste pour la méJaille 
J'honneur, et ceci eut pour effet Je provoquer l'expression de sentiments 
d'une tout autre nature que ceux que je viens de noter. Quelques lignes 
anonymes, parues dans le Journal Ju i3 mai, eurent l'honneur immé- 
rité Je reproJuctions nombreuses. Après avoir signalé que Jepuis qua- 
rante années Rosa Bonheur n'avait paru à aucun Salon, il était ajouté : 

Si l'on ne devait honorer en M me Rosa Bonheur que le peintre émérite. on 
pourrait objecter que telle glorieuse et définitive récompense ne saurait être 
attribuée à l'âge seul. A ce compte, la médaille d'honneur deviendrait les Inva- 
lides de l'art. Mai sans discuter la valeur, d'ailleurs plus ou moins discutable, 
de celle qui est en cause et dont les œuvres ont été l'objet de spéculations 
à l'étranger — spéculations où l'art n'a rien à voir — il convient de signaler 
dans le cas actuel une tendance funeste, laquelle, en cas de succès, deviendrait 
un détestable précédent. 

En effet, les promoteurs de la candidature de M" R Rosa Bonheur à la 
médaille d'honneur sont très ouvertement les alliés d'intérêt de deux ou trois 
marchands de tableaux. Ceux-ci possèdent des tuiles de l'artiste et tiennent, 
tout naturellement, à les faire coter plus cher à la Bourse des tableaux en 
Amérique. 

Voilà ce qui se dit. 



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ROSA BONH1 i R 



Ensemble nous parcourûmes successivement toutes les salles de 
l'exposition. IJi dépit de ses soixante-dix-sept ans, Rosa Bonheur me 

montrait le chemin et marchait avec une rapidité surprenante, voulant 
tout voir, Rattachant a ce que rien ne lui échappât. 

De temps en temps, j'étais obligée de m'arrêter et de m'asseoir : elle 
en profitait alors pour faire le tour complet de la salle. 

Parmi les toiles qui passaient ainsi SOUS nos veux, il se trouva qu'un 
tableau d'Aubert, représentant deux délicieux amours fort occupés à 




ETUDI DE <: Il I ENS DE CHASS1 . 
(Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.) 



jouer aux James sur un échiquier, lui plut particulièrement : tout de suite 
elle songea à l'acheter, et m'entraîna vers les bureaux de l'administration. 
Là un grand monsieur fort aimable nous reçut: il ouvrit devant Rosa 
Bonheur un énorme registre, v chercha le nom d'Aubert. puis, sur un 
ton de facile résignation : » Madame, dit-il, le prix n'est pas marqué. » 
Et il ferma son livre, pour nous laisser partir, sans que le rang élevé 
de cette dame dans la Légion d'honneur parut le préoccuper beaucoup, 
[vis plus que le moyen de la mettre en communication avec l'artiste au 
tableau duquel elle s'était intéressée. 

— ■ Voyez entre quelles mains se trouvent les intérêts des peintre-, 
dit Rosa Bonheur en sortant; pourquoi n'y a-t-il pas une agence 



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ROSA BONHEUR 



ci sur la cimaise, mon portrait de Rosa Bonheur nous apparut. 

— Au moins, ce portrait a de la distinction. lit ma vieille amie en 
s'approchant. Et mon petit Charley! Il n'est pas mal peint du tout. Je 
vois que vous deviendrez une bonne élève, ma chère Anna. 

A ce moment, mes veux s'etant dirigés vers la salle voisine, j'aperçus 
le tableau de Rosa Bonheur et le lui signalai. In instant après, nous 
étions en face des Vaches et Taureau d'Auvergne, et ma compagne de 
s'écrier avec une apparente satisfaction : 

— Ma toi le fait mieux décidément que je n'aurais cru ! 

- Vous voyez bien ! Oh! combien je regrette que vous ave/ envoyé 
votre lettre au président de la Société des Artistes français, repris-je. 

- Moi, je ne regrette rien, lit-elle brusquement. 

— Cependant, vous savez comme moi que la médaille d'honneur 
est généralement la recompense de toute une carrière d'artiste, et non 
point de son envoi au Salon de l'année. 

— Je le sais bien, c'est de la sorte qu'on agit en général. Ce n'est pas 
ainsi, pourtant, que je voudrais voir attribuer cette recompense, mais 

exclusivement à l'œuvre la plus méritante D'ailleurs, mon tableau 

a des dimensions trop exiguës pour qu'on puisse lui donner un prix 
d'une telle valeur. 

— Quand votre Foulaison sera terminée, m'empressai-je de dire. 
j'espère bien que cette toile de six mètres sur trois et demi vous paraî- 
tra suffisamment grande, et que l'année prochaine vous ne refuserez pas 
la médaille d'honneur, lorsqu'on vous l'offrira \ 

— Ah! lit-elle en me regardant d'un œil pétillant d'esprit, le cas 
sera tout à lait différent. 

— Eh bien ! mon cher professeur, répondis-je. même avec une toile 
immense, couverte entièrement par votre pinceau, c'est encore votre 
carrière entière que l'on honorera l'an prochain. 

— Au fond, reprit Rosa Bonheur sans paraître m'avoir entendue, 
je crois que les jeunes ne m'en veulent pas tant d'être vieille que d'être 
femme. Ils ne peuvent pas me pardonner d'avoir montre, d'une façon 

jssc/ claire, que pour l'art il n'y a pas de sexe le crains tort que ce 

petit antagonisme ne soit éternel. Aujourd'hui cependant on reçoit les 
femmes au concours de Rome. J'en suis enchantée, car je n'ai pas peur 
de la lutte. Autrement, il faudrait se résigner aux expositions exclusi- 
vement féminines. Je ne sais pas en prendre mon parti. Même, je ne 
peux les voir sans songer au paradis de Mahomet, où nos sieurs musul- 
manes sont réduites a avoir un l'den à part. 

J'ai pourtant accepte d'être présidente d'honneur de la Société des 



374 



ROSA BONHEUR 



Femmes Peintres el Sculpteurs, mais c'est uniquement par affection 
pour M 1 ' Demont-Breton qui est un peintre de grand talent, et aussi en 
souvenir de M""' Léon Bertaux, le sculpteur, qui en fut la première pré- 
sidente. 

(l'est au contraire tout a lait mon avis que. des lors que les femmes 
peuvent aspirer aux plus liantes récompenses, il n'y a aucune raison 
pour qu'elles forment des groupes particuliers, dont les hommes -oient 
exclus. Qu'elles saisissent plutôt toutes les occasions de montrer que 
nous savons les égaler et quelquefois même les surpasser. 

Au lendemain de notre visite au Salon, je demandai à mon illustre 
amie si, avant de retourner a By, il ne lui plairait pas que nous visi- 
tions ensemble le musée du Luxembourg, où l'on conserve son premier 
chef-d'œuvre. Elle accepta sans se faire prier, et il me semble la voir 
encore monter les marches de ce petit palais des artistes contemporains. 
et tout à coup se pencher à mon oreille pour dire tout bas. comme si 
elle craignait qu'on n'entendit sa confession : 

— Je connais par cœur le Louvre, mais, croiriez-vous, Anna, que 
je n'ai jamais visité le Luxembourg? 

Je ne pus retenir un mouvement de surprise et je lui dis : 

— Eh bien ! cela me vaudra d'être votre guide dans ce temple des 
arts, où vous ne cessez pas d'être présente, sans y venir jamais. 

Nous entrions à ce moment dans la salle de sculpture: son aspect 
grandiose parut frapper la visiteuse. Il y avait là trois gardiens : aperce- 
vant cette femme qui portait allègrement sur le revers noir de sa jaquette. 
la rosette d'officier de la Légion d'honneur, ils firent solennellement le 
salut militaire et nous les entendîmes murmurer avec respect et admi- 
ration : « C'est Rosa Bonheur ! » 

Au milieu de ces marbres, la figure de la noble artiste paraissait 
grandir. Longuement, elle examina la Tanagra dont la rigidité bien 
humaine cependant, se teinte des couleurs de la vie. 

— C'est beau et grand, dit-elle. Savez-vous que (Jérôme est mon 
contemporain, et que nous avons eu nos premiers succès la même année \ 
Il y a bien longtemps de cela, puisque c'était en 1848. J'ai souvent 
regretté de n'avoir pas suivi la même voie que lui, qui a mené de Iront 
peinture et sculpture; mais il n'est jamais trop tard pour bien taire. 

Voici une œuvre de Denys Puech, la Musc d'André Chénier ! Quel 
sentiment exquis s'en dégage ! 

D'un pas lent, Rosa Bonheur faisait le tour des œuvres de Rodin, 
de Falguière et de Frémiet. 

— Regardez, Anna, comme ces deux petits oui,-, sont drôles et 



3 7 6 ROSA BONHEUR 



amusants. Ils lèchent en lins gourmets le miel que Pan leur olt're du 
boul de sa baguette. Quelle admirable facture! 

De la galerie de sculpture s'apercevait L'immense toile de Cormon, 
la Fuite de Ca'tn, qui occupe la majeure partie du tond de la première 
salle de peinture. Rosa Bonheur s'arrêta à la contempler. 

— C'est énergique de vie et de mouvement, fit-elle. L'anxiété 
marquée sur la figure de ces personnages à la recherche d'une nouvelle 
patrie est vraiment saisissante. 

Devant le Saint Sébastien de Ribot, elle s'écria : 

— C'est superbe, splendide : le peintre a été influencé là parla 
magnifique école espagnole 

Ro^a Bonheur s'animait. Cependant, en lace du Pauvre pécheur de 
Puvis de Chavannes, elle ne put s'empêcher de dire : 

— C'est de lui Ah! c'est dommage! car je l'admire énor- 
mément. Sa Sainte Geneviève est une oeuvre magistrale. Nous irons 
l'étudier au Panthéon, n'est-ce pas, puisqu'elle doit trouver sa place- 
non loin du triptyque déjà consacré à la Jeunesse Je sainte Geneviève. 
Car c'est dans cette immense basilique qu'il faut voir Puvis de Cha- 
vannes, pour juger du talent merveilleux de cette âme d'artiste que 
nous venons de perdre. 

Elle se tut un instant, pour reprendre bientôt : 

— Heureusement que nos œuvres sont moins fragiles que noscorps! 
Nous devons en remercier l'Etre Infini qui, en même temps qu'il nous 
donne quelques grandes idées, nous permet de profiter de notre séjour 

sur la terre pour tracer un petit sillon dans le sable de l'Eternité 

Mon sillon restera-t-il ? Ah ! je l'espère ! 

Tout en parlant, Rosa Bonheur avait passe devant divers 
tableaux. Elle s'arrêta près des Moissonneurs de Bastien-Lepage : 

— Son paysage est charmant, fit-elle, avec sa colloration délicate, 
mais dans la vie du paysan, il faut chercher à exprimer non seulement 
I écorce, le coté extérieur de l'homme des champs, surtout l'expression 
de son âme. Y a-t-il des paysagistes dans cette salle ! 

— Si vous voulez venir à l'autre extrémité, vous verrez un tableau 
du grand Harpignies. 

- Vous pouvez dire le grand Harpignies. souligna Rosa Bonheur. 
tout en examinant attentivement la toile; ces vieux chênes sont 
superbes, ils me plaisent infiniment, c'est bien près d'être un Ruysdael. 
Regarde/ comme tous les détails sont bien à leur place sans nuire 
à l'ensemble. Voici un bel exemple de ce que je VOUS ai répète si 
souvent. 



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ROSA BONHEUR 



— Quelle cillant vous êtes, ma chère Anna, fit-elle en souriant; 
laissez donc la votre « grande Rosa Bonheur < . Vous savez comment 
elle a été écorchée récemment et envoyée aux Invalides de l'Art ! 

Ceux qui veulent l'envoyer aux Invalides, répliquai-je, n'ont 
peut-être pas a craindre d'y aller eux-mêmes, car ils seront probable- 
ment bien oubliés avant d'arriver à votre âge. 

Rosa Bonheur ne répondit rien. Elle était immobile devant le 
tableau de sa jeunesse, et longtemps, sans dire mot. elle demeura à le 
contempler. Et moi je cherchais à deviner ce qui se passait dans cette 




LE LOUP ET L AGNEAU. 

Aquarelle par Rosa Bonheur. 



âme d'artiste qui, au déclin de ses jours, se trouvait en présence de 
l'œuvre à laquelle était dû le commencement de sa célébrité. 

Tout à coup, les paupières de l'illustre femme se mirent à battre, et 
d'une voix émue elle murmura : 

[849! Que de souvenirs ce tableau réveille dans mon cœur : 

la mort de mon père, le dévouement et l'amitié des Micas. Voilà 
cinquante ans que je n'ai pas revu ma toile: elle n'a pas bougé, heureu- 
sement ; elle est restée telle que je l'ai peinte. 

- Mais quel chemin de gloire vous avez parcouru depuis cette 
époque! ("/était bien beau d'obtenir un tel résultat à vingt-sept ans' 



38,, ROSA BONHEUR 



— Si j'étais jeune d'années, ma chère Anna, je n'étais pas jeune 
artiste. Je VOUS ai raconté que j'ai dessine presque dans mon berceau et 
qu'à l'âge où les enfants se contentent d'un hochet, je maniais déjà le 
crayon Ah '. si du moins ma mère avait pu être témoin de quelques- 
uns de mes succès ! 

Alors, d'une voix enjouée, comme pour changer le cours de ses 
idées, elle ajouta : 

El que pense mon Anna du Labourage nivernais? Elle doit le 
connaître presque aussi bien que moi, puisqu'elle a mis beaucoup plus 
de temps à le copier, que moi à le composer. 

(".cite interrogation inattendue me troubla un peu : j'étais venue 
pour observer et non pas pour faire part de mes impressions. 

— Eh bien ! soyez sincère, j'attends la critique : nous parlons main- 
tenant entre artistes amies. 

Après un moment d'hésitation, je finis par lui dire que. dans s, m 
ensemble, le tableau me paraissait tel qu'il avait dû être peint, mais 
que je me demandais si le ciel n'avait pas changé quelque peu de ton \ 

Rosa Bonheur ne put retenir un mouvement de surprise : 

— Votre observation est juste, lit-elle, le ciel, c'est ce qu'il y a de 
moins bien. Mazure le disait dès i858: le ciel a toujours été dur. 
Certes, il aurait bien lait de changer, mon Labourage ne s'en serait que 
mieux porté. Mais mes tableaux ne changent pas. parce que vous savez 
combien je soigne mon outillage. Que voyez-vous encore dans cette toile : 

- Des bœufs grands et magnifiques qui. dans leur pénible tache. 
respirent un air de travail et de paix: une exécution large et terme: 
dans le lointain, adroite, un paysage rempli de cette atmosphère mys- 
térieuse que vous aimez tant, .le trouve la finesse des tons admirable: 
les détails du premier plan merveilleux 

— Modérez un peu votre enthousiasme, ma chère Anna, inter- 
rompit Rosa Bonheur; je vois avec plaisir cependant que vous vous y 
connaissez. Ne '-estons pas plus longtemps, admirons plutôt les tableaux 
de Bonnat. Tenez, ce portrait de Léon Çogniet pourrait vous servir de 
modèle: remarquez-Nous l'exécution des mains? 

- N'avez-vous pas travaillé autrefois dans l'atelier de Léon Cogniet, 
demandai-je : 

— Non, non, jamais! Et cependant bien des critiques mont mise 
au nombre des élèves de ce grand peintre: même la chose figura un 
jour sur un livret de Salon '. Comme je vous l'ai raconte, je suis l'élève 
de mon père et de la belle et grandiose nature. 

i. Salon Je i85 ; . 



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KO SA BONH1 I R 



Elle leva la tête vers la toile de Maignan : 

Vlaignan a été très heureusement inspiré, de taire défiler tous 
-.es chefs-d'œuvre devant ce pauvre Carpeaux dont les yeux vont se 
fermer pour toujours. La lumière éblouissante est superbement rendue. 
Vous aviez raison de dire que jetais bien entourée, mais passons, on 
nous écoute. 

Copistes et visiteurs nous regardaient avec curiosité, en effet, et 
j'entendais murmurer le nom de Rosa Bonheur. 

Nous nous éloignâmes. Dans la salle voisine, ma vieille amie 




Photographie Broun, Clément et Ci". Co'.le.u 

MOUTONS AU REPOS, EFFET lu COUCHER ni SOLE 11 l86o . 

P \ R H OSA BO N II l: t U . 



s'étant arrêtée à examiner un des classeurs à volets tournants qui 
sont là, je demandai s'il ne lui plairait pas qu'un meuble pareil com- 
plétât un jour l'enseignement du Labourage nivernais, en offrant ses 

études à l'admiration des jeunes artistes 

Vous êtes bien ambitieuse pour moi, ma chère Anna ! 
Mais oui; songez donc qu'on ne possède en France que votre 
Labourage et votre Fenaison. 

— C'est vrai ! le Marché aux Chevaux, les Bœufs d'Ecosse, mes 
tableaux de moutons, de cerfs, de lions, de sangliers, ont tous quitté 
mon pays. Quandnous serons de retour à By, il faudra que je choisisse 



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jeunes gens de mon époque devenus célèbres et méritant leur célébrité. 
Les grands hommes n'appartiennent point à leur famille, pa- même à 
leur nation, mais à l'humanité, et le siècle dans lequel ils ont vécu leur 
appartient quelquefois. 

De se retrouver au milieu de ces tableaux, de ces statues et de ces 
objets d'art de toutes sortes, Rosa Bonheur semblait rajeunie de vingt 
ans : je ne pus m'empêcher de lui en faire la remarque. 

- Vous avez raison, dit-elle, je ne me suis jamais portée aussi bien. 
Avant de retourner à By, cependant, je tiens à passer chez M' Tollu, 
mon notaire, pour ajouter un codicille à mon testament. 

— Oh! lis-je. ne pouvez-vous pas remettre cette visite à un autre 
voyage. Il est déjà bien tard. 

— Cela ne fait rien, déclara-t-elle avec fermeté, je me sens bien 
portante, c'est vrai, mais s'il m'arrivait quelque accident, vous ne 
sauriez comment exécuter mes volontés, puisque vous ne les connaissez 
pas encore complètement. Je ne dois pas oublier que si les jeunes eux- 
mêmes peuvent être frappés par la mort, les vieux doivent s'y attendre 
d'un jour à l'autre. A mon âge on n'est jamais sûre du lendemain ! 

Alarmée du tour lugubre que prenait la conversation, je m'écriai : 

— Chassez donc de votre esprit ces idées noires, songez plutôt à 
notre visite au Luxembourg, au Labourage nivernais que vous avez 
trouvé si bien conservé et qui restera toujours aussi lumineux que votre 
génie l'avait conçu. 

- Sans doute, sans doute, reprit Rosa Bonheur, ma joie a été très 
vive de voir que mon pinceau savait déjà, il v a un demi-siècle, travailler 
pour les générations futures Allons tout de même chez le notaire. 




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CROQUIS D ALBUM, PAU ROSA BONHEUR. 







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ROSA BONHEUR 



mon décès s'élèveraient à près de 12 % de la valeur de mes biens 
immeubles. Si, au contraire, je VOUS tais une donation entre vifs, la 

somme sera minime le ne serai tranquille que lorsque vous aurez 

légalement pris possession du domaine de la Parfaite Amitié. 

— Pourquoi penser à tout cela- répliquai-jc. n'avez-VOUS pas des 
préoccupations plus pressantes? Voici que la nouvelle construction est 
terminée, sauf les volets qui demain seront en place. Dans quelques 
jours, vous commencerez l'aménagement de votre Foulaison 

— Anna, lit-elle avec un peu d'impatience, asseyez-vous auprès de 
moi, ce que j'ai à vous dire est plus important, et il est utile que ce 
soit entendu entre nous, car je désire VOUS tracer une fois pour toutes 
votre devoir qui est très sérieux. Je compte en effet sur votre dévoue- 
ment et votre intelligence pour exécuter les volontés que je n'ai pas 
spécifiées dans mon testament. Ecoutez-moi bien. 

Je regrette de n'avoir pas une plus grosse fortune, car je serais 
heureuse de léguer une somme importante à la Société des Artistes 
français ; du moins puis-je contribuer à accroître les collections du 
musée du Luxembourg de la manière que vous me disiez hier : dans 
quelques jours, nous choisirons ensemble une série d'études que vous 
remettrez au musée après ma mort. 

J'ai promis verbalement à ma cousine, M"" Lagrolet. la petite 

étude terminée de la Foulaison ; vous aurez soin de la lui remettre. A -a 
petite fille Germaine, vous donnerez dix mille francs et à celle de mes 
amis Verdier cinq mille. 

Je laisse à Céline 800 francs de rente viagère, mais je veux que 

vous y ajoutiez 400 francs, car je désire qu'elle associe nos deux noms 
dans un même élan de gratitude. 

Donnez des souvenirs à ceux qui m'ont porté de l'affection 

Faites du bien en mon nom dans ce pays, où j'ai été si heureuse avec 
ma Nathalie. Quant à mon frère, mes neveux et mes nièces, je vous 
laisse libre, et ne veux vous créer aucune obligation. 

— Quelle responsabilité vous m'imposez ! m'écriai-je. Pourquoi ne 
me guidez-vous pas dans une misssion si importante '-. 

— Votre guide, Anna, ce sera l'attitude des miens. J'ai confiance 
dans votre loyauté, je sais que vous ferez plus que je n'aurais fait pour 
eux, mais promettez-moi qu'en aucun cas vous ne laisserez ma famille 
vivre ici, que rien ne leur reviendra de ce qui appartenait à mes chers 
amis Micas ? 

— Quel rôle difficile vous me couliez ! 

— C'est vrai, mon Anna, mais c'est le beau rôle. Peut-être vous 









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ROSA BONHEUR 



ccitc tombe, .le ne puis exprimer moi-même ce changement apparent 
de mes opinions, ("est vous qui serez mon intermédiaire pour concilier 
le respect de mes convictions intimes avec des scrupules qui, pour être 
un peu tardifs, n'en sont pas moins très sérieux et très honorables. 

Si je fais quelques concessions pour la manière dont on agira 

vis-à-vis de mon cadavre, ma conscience philosophique est inébran- 
lable. Jurez-moi, sur la mémoire de Nathalie, qu'aucun prêtre n'appro- 
chera de mon lit de mort. 

— Je vous le jure, mais j'espère bien que Dieu vous accordera 
encore de longues années de bonne santé. 

— Je le demande aussi, mais il est naturel que je quitte ce monde 
avant vous. Respecte/ mes volontés. Je désire que mon convoi soit en 
tout semblable à celui de mon amie; qu'il y ait pour moi comme pour 
elle un service à l'église de Thomery. De là mon corps sera transporté 

au Père-Lachaise Il sera célébré un second service dans la chapelle 

du cimetière, comme je l'ai fait faire pour Nathalie, mais je repousse 
tous les honneurs que n'ont pas eus mes amies Micas. Ainsi, je ne veux 
aucun détachement de soldats à mes funérailles. J'entends aussi qu'au- 
cun discours ne soit prononcé sur ma tombe 

Des fleurs? Oui, Nathalie en avait. 

Ma famille marchera en tête du cortège, les amis viendront 

ensuite. 

— Et moi, où devrai-je me mettre? dis-je. 

■ — Le premier rang appartient à ceux au profit de qui la loi établit 
la hiérarchie. Hélas! ma chère Anna, les affections les plus sincères 
s effacent devant les degrés de parenté. Mais qu'importe la place que 
vous occuperez au milieu de mon cortège, puisque vous en aurez une 
dans mon tombeau! 

Elle m'embrassa et poursuivit : 

— Soyez assurée que la sympathie que j'ai pour vous persistera au 
delà de mon existence terrestre; lecteur est vieux, mais l'âme ne vieil- 
lira jamais. 

Cette conversation m'était horriblement pénible ; mais puisque 
Rosa Bonheur avait tenu à régler d'une manière définitive la question 
de ses funérailles et la manière dont devaient être exécutées ses der- 
nières volontés, je me résolus à la questionner sur divers points qu'il 
m'eut été douloureux d'aborder ensuite : mais c'est avec un tremble- 
ment dans la voix que je lui demandai comment elle entendait être 
vêtue dans son cercueil, et lequel de ses costumes, féminin ou masculin, 
avait sa préférence. 



3 9 o ROSA BONHEUR 



— Ni l'un ni l'autre, lit-elle vivement. Dans mon dernier sommeil, 
c'est en chemise de nuit, avec des bas noirs, que je veux être. 

— Et vos décorations >. ne désirez-vous pas en emporter une ? 
Elle eut un sourire plein d'ironie, pour me répondre : 

— Pendant la vie, l'on peut porter ces insignes avec quelque satis- 
faction ; dans la mort, jamais! Cependant, mon Anna, quand j'aurai 
rendu mon âme à Dieu, je vous prie de mettre près de mon cœur la 
couronne de laurier que vous avez tressée et dont vous m'avez fait 
hommage. Et sur ma tombe, vous inscrirez, je vous le répète : L'amitié 

I SI UNE AFFECTION DIVINE. 

A ce moment de notre entretien, la blanche chevelure de Rosa 
Bonheur se trouvait illuminée d'un rayon de soleil qui traversait l'atelier. 

— Laissez-moi vous bénir, dit-elle. 

Je m'agenouillai, les paupières pleines de larmes. La noble femme 
mit ses deux mains sur ma tête, et de ses lèvres tombèrent ces paroles : 

— Je prie Dieu que mon Anna soit heureuse ici-bas et que plus 
tard nous soyons réunies pour toujours dans un monde meilleur. 

Elle me releva, pour me presser longuement dans ses bras, en 
même temps qu'elle murmurait : 

— Lorsque je serai sur le point de rejoindre ma mère et Na- 
thalie, n'oubliez pas que je désire que ma tète repose sur votre épaule 
pour m'endormir dans l'éternité ! 

Ces lugubres propos m'avaient douloureusement impressionnée ; il 
semblait que Rosa Bonheur, bien qu'elle fût en bonne santé, aussi alerte 
et d'un esprit aussi vif qu'à l'habitude, eût reçu un secret avertissement 
de sa lin prochaine, encore qu'il n'y en eût aucun signe avant-coureur. 
Hélas ! jamais pressentiment n'aurait été mieux justifié, puisque cinq 
jours à peine devaient s'écouler entre cette scène émouvante et le 
moment où l'âme de ma noble amie irait rejoindre celles de sa mère et 

de sa chère Nathalie! La tache me semble bien lourde de donner 

le récit de ces lamentables journées. 

C'était le samedi 20 mai, au lendemain de l'entretien que je viens 
de conter et à la veille de la Pentecôte. Deux de mes soeurs étaient 
venues passer les fêtes avec nous, et ma mère était à By depuis plusieurs 
semaines déjà. Depuis quelque temps, elle était en butte à certaines 
instances de Rosa Bonheur qui essayait de la décider à venir elle aussi 
vivre au château, pour y prendre la place que remplissait si bien jadis 
la bonne mère Micas. Le rêve de l'illustre femme était de reconstituer 
autour d'elle cette vie familiale dont elle avait été privée pendant neuf 
années et vers laquelle aspiraient toutes les forces de son coeur. 



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ROSA BONHEUR 



excellent meuble qu'un tant eu il Il est quelquefois doux de s'y étendre 

mollement Un bon feu, des livres, des plumes, — et j'ajouterai de la 

musique, — que de ressources contre l'ennui Les heures glissent alors 

sur vous et tombent en silence dans l'éternité sans vous taire sentir leur 
triste passage. » Faites-moi entendre une sonate de Mozart, je vous en 
prie, une de celles avec lesquelles ma mère me berçait autrefois. Vous 
chanterez ensuite quelque chose de Gluck. Pour terminer, vous accom- 
pagnerez votre sœur Julia, qui certainement voudra bien nous jouer 
du Haendel sur son violon. 

Je me mis au piano, et commençai de jouer. Rosa Bonheur 
écoutait, les yeux fermés; plusieurs fois il me sembla qu'elle som- 
meillait, mais aux derniers accords elle se leva en disant : 

— Restons sur cette harmonie grandiose, on se serait cru au Paradis. 
Bonsoir, mes chères amies. 

Le jour de la Pentecôte, avant déjeuner, Rosa Bonheur nous 
conduisit au nouvel atelier et nous fit admirer le grand châssis vitré. 

— C'est enfin l'éclairage magnifique que j'ai si longtemps rêvé. Dès 
la fin de cette semaine, la Fonlaison sera installée, je pense. Encore un 
an de travail et j'aurai accompli le vœu de Nathalie. Voyez-vous cette 
place vide au-dessus de la cheminée ? Je la destine à un bas-relief que je 
vais bientôt commencer. Il représentera des chevaux sauvages, et cela 
en souvenir de ceux qui nous ont si providentiellement rapprochés. 
Anna et moi. 

Tout en parlant, elle avait aperçu une toile d'araignée qui s'était 
accrochée à l'une des fenêtres. Elle eut un sourire : 

— Déjà mes petites amies se sont installées, elles ont été plus 
alertes que moi, car je n'entrerai en possession que dans deux ou trois 
jours. Leur activité est de bon augure, c'est un signe qu'on travaillera 
beaucoup ici. 

En revenant vers la maison, Rosa Bonheur fit remarquer à ma 
mère que l'architecte avait eu l'heureuse idée de symboliser l'amitié 
de ses deux filles artistes (elle et moi), en sculptant, sur le fronton d'une 
des fenêtres de leur atelier, deux roses réunies par un ruban. 

Au moment de se mettre à table, elle avoua qu'elle ne se sentait pas 
dans son état normal depuis la veille, et qu'elle n'avait aucun appétit. 

— Je ferais mieux de m'étendre sur ma chaise longue, fit-elle. 

Elle s'y étendit en effet et nous dûmes déjeuner seules, ce qui jeta 
un voile de tristesse sur notre repas. 

Dès qu'il fut achevé, je remontai à l'atelier, où Rosa Bonheur était 



ROSA BONI! I l I 



restée confiée aux soin-, de Céline. Sans doute, pendant notre absence, 
ses pensées avaient-elles pris un tour lugubre, car elle me dit brusque- 
ment : 

— Anna, ne lais pas de vente publique quand je ne serai plus : si 
tu as besoin d'argent, vends une étude. 

— Chère amie, répliquai-je, le coeur serré, pourquoi songer à tout 
cela. qu'avez-VOUS à redoutera 

— Je n'ai pas peur de la mort Cependant je désirerais bien 

rester avec toi encore quelques années : mais à la grâce de Dieu! 

Vers le soir, je m'aperçus que ma vieille amie éprouvait quelque 
difficulté à parler, et que l'intérieur de sa bouche était devenu blanc. 
J'en éprouvai un trouble profond et une vive inquiétude. 

Autrefois, j'avais perdu une sieur de la diphtérie; je me demandai 
naïvement si Rosa Bonheur n'était pas atteinte du même mal et je lis 
appeler en toute hâte le médecin de Thomery, le D r Gilles. 

— Ce n'est pas la diphtérie, déclara-t-il après avoir examiné la 
malade, mais la grippe. M" e Rosa devra garder le lit pendant quelques 
jours, là il se retira, après avoir ordonné divers soins. 

Ma mère, Céline et moi, nous veillâmes. 

Rosa Bonheur passa une mauvaise nuit. Néanmoins, au matin, 
le docteur la trouva un peu mieux. 11 lui appliqua de la teinture d'iode 
sur la poitrine et sur le dos, et lui lit prendre de la quinine. Un peu 
peu plus tard, M me Gauthier étant venue voir notre malade, put échanger 
quelques paroles avec elle. 

Dans l'après-midi, Rosa Bonheur commença à tousser et à se 
plaindre de violentes douleurs dans le dos. 

— Je me sens fatiguée et brisée, disait-elle, et ses beaux yeux me 
regardaient avec tendresse. 

A sept heures, nouvelle visite du docteur. Il prescrivit de continuer 
le traitement, et quoique la gorge fût très enflammée, ne vit aucun sujet 
d'alarme. 

Cependant, le mardi matin, entre quatre et six heures, la malade 
lut prise de telles souffrances, que je fis atteler immédiatement pour 
aller chercher le docteur. 11 se borna encore à prescrire des applica- 
tions de teinture d'iode et de laudanum. 

Je lui demandai s'il ne conviendrait pas d'appeler en consultation 
un de ses confrères de Paris; il ne le jugea point utile. 

— Ce sont des rhumatismes intercostaux, tranquillisez-vous, j'ai 
vu mademoiselle Rosa bien plus malade. 

Rosa Bonheur sommeilla et se déclara un peu soulagée. 



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ROSA BONHEUR 



Je l'aidai à s'y rendre; chemin faisant, elle fixait sur moi ses beaux 
veux noirs en me recommandant de vénérer la mémoire de celle qui 
avail rendu le dernier soupir dans cette chambre. 

Ces paroles, le ton dont elles étaient prononcées, m'ont serré le 
cœur d'une émotion poignante. Rosa Bonheur se croyait-elle perdue ? 
Était-elle venue prés du lit de Nathalie pour y mourir, ainsi qu'elle en 
avait exprime le voeu? Et est-ce par crainte de m'effrayer qu'elle avait 
renoncé à ce triste dessein ? 

Le docteur est revenu à deux heures. Après avoir examiné attenti- 
vement la malade, il m'a dit, d'un ton anxieux qui m'a tait frissonner, 
son intention de télégraphier immédiatement au D 1 Apostoli, de Paris, 
qui plusieurs lois déjà axait soigné Rosa Bonheur et en qui elle avait 
grande confiance, car l'état était devenu subitement grave : il s'agissait 
d'une congestion pulmonaire grippale. 

De mon coté, je fis appeler mon beau-frère, le D' Dejerine. Tous 
deux arrivèrent bientôt. 

Le soir venu, le médecin de Thomerv pensa de son devoir de 
s'installer au chevet de la malade pour y passer la nuit, et cela m'a 
ouvert les veux sur la gravité du mal. 

Dans ma détresse, je me suis rendue auprès de ma mère, nous nous 
sommes agenouillées et nous avons prié avec ferveur. 

Le lendemain, qui était le 25 mai, le médecin m'ayant avisée qu'il 
lui fallait s'absenter pour visiter d'autres malades, il m'a semblé voir la 
une raison de me tranquilliser. Je suis donc restée près de Rosa Bonheur. 
A un certain moment, je vis ses lèvres remuer. M'étant penchée vers 
elle, je lui ai demandé s'il ne lui plairait pas de prendre un peu de lait. 

- Non, mon Anna, fit-elle en me caressant les cheveux Chante- 
moi le Lac. 

Je n'avais guère le cœur à chanter, et n'osai refuser cependant. 
Avant ouvert les portes qui faisaient communiquer sa chambre avec 
son cher « sanctuaire », et tout en m'accompagnant du piano, j'ai donc 
entonné le prélude de Niedermever. Mais ma voix tremblait et j'avais 
peine à articuler les premiers vers de la célèbre romance que Rosa 
Bonheur aimait tant et qu'elle m'avait apprise à aimer aussi. 

L'entrée soudaine de ma mère m'arrêta court : Rosa Bonheur me 
réclamait. 

Je me précipitai vers ma chère amie, qui d'une voix triste et brisée 
me dit lentement : 

— Si nous devons nous séparer bientôt, nos âmes se retrouveront 

J'ai lutté tant que j'ai pu le ne peux plus ! 



ROSA BONHEUR 



— Faites encore un effort, dis-je en sanglotant. 
Pour toute réponse, elle dit : 

— Je veux que tu restes un ange ! 

là ses veux se fermèrent. Je n'osai dire un mot. 

Bientôt le docteur rentra. Son attention se porta aussitôt sur les 
mains de Rosa Bonheur, .le ils comme lui instinctivement, et tus frappée 
de voir que des taches bleuâtres axaient envahi les ongles. 

Sans me rien dire, il sortit aussitôt pour annoncer que tout était 
fini ! 

Quant à moi, demeurée seule auprès de la mourante, je voyais 
avec terreur son visage devenir livide, 

Un violent désespoir me saisit ; je n'en pus retenir l'expression et 
me mis à crier : 

— Non! non! ma chère amie, ne me quittez pas! Rosa, ma chère 
Rosa Bonheur ! 

Ses paupières se soulevèrent doucement, ses yeux se tournèrent vers 
moi, et comme un murmure, je l'entendis qui disait : 

— Anna ! mon Anna ! 

Une prière de reconnaissance s'éleva de mon cœur. Il me vint à 
la pensée que l 'âme de Nathalie devait être là, prête à s'unir a celle de 
son amie, mais qu'en compassion de mon désespoir, la noble femme 
retardait généreusement l'instant de la douloureuse séparation. 

— Rosa Bonheur n'est pas morte, m'écriai je. elle vit, elle vit! 

Le docteur, immédiatement revenu, ordonna d'apporter des ser- 
viettes chaudes; j'eus la sensation que la chambre se remplissait de 
monde, puis je ne sais plus ce qui se passa : j'avais perdu connaissance. 

Je revins à moi dans les bras de ma sœur, M me Dejerine. \enue de 
Paris à mon appel. 

— Ne t'occupe pas de moi, songea sauver Rosa Bonheur. 

Hélas ! mon vœu si ardent ne fut exaucé que pour quelques heures. 
La vie s'en allait par degrés, comme une flamme qui s'éteint. 
De temps en temps, la mourante disait encore : 

— Anna ! Anna ! 

Me rappelant alors sa suprême recommandation, je m'assis sur 
son lit, je passai mon bras autour de son cou. sa tempe touchant la 
mienne, et j'attendis, le cœur pressé comme dansunétau. Des lèvres de 
Rosa Bonheur s'échappa encore, pareil à un souffle : 

— Je serai ton ange gardien 

Je ne pouvais me résoudre à croire la mort si proche et dans mon 
navrant et naïf désir je répétais : 



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4 



ROSA BONHEUR 



Déjà l'atelier était sous scelles lorsque ma sœur Julia me lit penser 
à la couronne de laurier que Rosa Bonheur avait souhaité emporter 
dans son cercueil. Pour me permettre de prendre cette relique, le juge 
de paix de Morel voulut bien consentir à briser le cachet qu'il venait 
d'apposer. J'enlevai avec précaution, du bois de cerl auquel ma vieille 
amie les avait suspendus, les rameaux desséchés dont les feuilles conser- 
vaient cependant encore un peu de leur verdeur; je les déposai sur la 











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Photographie Eraun, Clément et Ci». Collection Tedesco frères. 

un couple de chevreuils, i.ii ii d'hiver (1893 . 
par rosa bonheur. 

poitrine de la défunte, et mes lèvres tremblantes se posèrent une der- 
nière lois sur la petite main que la mort venait de raidir à jamais. 

Au matin des funérailles, désireuse de me retrouver seule un moment 
sous le bouquet des grands chênes dont Rosa Bonheur était si fière, je 
me rendis dans le parc, et il me sembla que jamais ces arbres n'avaient 
été aussi majestueux qu'au jour où celle qui aimait tant à venir s'asseoir 
a leur ombre allait s'éloigner d'eux pour toujours. Je revécus pendant 
un instant les heures heureuses, mais trop courtes passées là en com- 
pagnie de l'illustre femme dont maintenant lame rayonnait dans l'infini. 



BONHEI R 



Le vent agitait le feuillage d'un imperceptible frémissement : il me 

bla pourtant qu'il apportait a mon oreille comme un écho lointain 
Je ce chant admirable dont Goethe avait tracé les vers sur la porte 
d'une cabane de la Forêt-Noire et que Schubert a mis en musique : 

Au-dessus des cimes plane le repos; 

A travers le Feuillage, tu sens à peine un souille: 

Les oiseaux se taisent dans les bois. 

Patiente un peu. patiente encore. 

Bientôt toi aussi tu trouveras le repos '. 




LA BONNE MÈRE (CHÈVRI: El CHEVREA1 \ . 
Dessin de Rusa Bonheur. 

Je rentrai à la maison. 

Les obsèques de Rosa Bonheur lurent religieuses, selon qu'elle en 
avait exprimé le désir dans ses dernières instructions. 

Par la grande porte dont la grille avait été ouverte à deux battants. 
le cercueil tut porte sur un corbillard drapé de blanc. Le curé de Tho- 
merv, entoure de ses enfants de chœur, se plaça en tête du cortège, que 



Ùberallen Gipfeln ist Ruh, 

In allen Wipfeln spùrest du kaum einen Hauch; 

Die Vôgelein schweigen im Walde. 

Warte mir, balde, 

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déposé sur la dalle recouvrant celui de Nathalie Micas, son cerceuil 
disparut sous Lin amoncellement de Heurs 

Rosa Bonheur quitta ce monde le jour même où la Société des 
Artistes français se réunissait pour décerner la médaille d'honneur du 
Salon. 

Quelques semaines plus tard, M. Tony Robert-Fleury me disait : 
— Si nous avions pressenti une lin aussi soudaine, mes confrères et 
moi, nous aurions certainement voté pour Rosa Bonheur, mais nous ne 
pouvions prévoir la catastrophe qui a surpris tous les intimes de la 
chère artiste. Nous espérions consacrer sa carrière d'une manière plus 
solennelle en lui décernant la médaille d'honneur à l'occasion de l'Expo- 
sition universelle de igoo. Ainsi, nous aurions couronné dignement la 
carrière d'un des plus grands peintres animaliers du xi.V siècle. 



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ROSA BONHEUR 



idée des difficultés du rôle délicat, par son imprécision en plus d'un 
point, qu'il me restait à remplir; elles ne sauraient dire combien 
grandes étaient mes perplexités. 

La lettre si poignante et si triste de Rosa Bonheur me confiait la 
mission de délivrera son frère la part d'héritage que. suivant les cir- 
constances, elle lui eût assignée si d'outre-tombe elle eût pu taire 

entendre sa voix ! Or, ses dernières volontés m'interdisaient de 

disposer en aucune manière de la maison ni de tout ce qui avait appar- 
tenu aux Micas. C'est donc uniquement sur la fortune mobilière de 
Rosa Bonheur que je pouvais prendre ce qui devait revenir à son frère. 
Après réflexion, j'avais enfin décidé d'offrir à M. Isidore Bonheur de 
partager avec lui les 3oo.OOO francs que sa sœur possédait en propre, 
et j'étais allée faire part de ma détermination à M. Tedesco qui avait ces 
fonds en dépôt, lorsque, à ma grande stupéfaction, le marchand de 
tableaux s'écria : 

— Vous ignore/ donc que Rosa Bonheur laisse une fortune considé- 
rable en œuvres de toute nature le vais vous faire une proposition. 

Si vous consente/ à nous céder en bloc tout ce qui se trouve dans ses 
cartons, nous vous offrons un million et demi. 

Un million et demi ! Pouvais-je croire qu'il se trouvait à By des 
études en assez grand nombre pour prétendre à une telle valeur, alors 
que je n'en connaissais qu'une vingtaine, que Rosa Bonheur m'avait 
montrées à diverses reprises, à l'appui de ses explications sur sa 
méthode de travail ? M. Tedesco n'eut aucune peine à se rendre 
compte que mon incrédulité n'était pas feinte, et il appela son frère aîné 
qui confirma ses dires : 

— Voici bien quarante ans, lit celui-ci, notre père a proposé à Rosa 
Bonheur de lui payer l'ensemble de ses études la somme d'un million. 
Pour toute réponse, M" e Rosa a levé les épaules en s'écriant : « Tedesco. 

f -moi la paix ! » Depuis lors, elle a continué de travailler sans 

relâche. Jusqu'à la tin de sa vie, elle a accumulé dans ses cartons des 
études d'une valeur égale peut-être à celles que notre père, si bon 
connaisseur, avait évaluées un million. Si nous nous taisons aujourd'hui 
l'offre d'un million et demi, nous n'agissons pas seulement en amis de 
Rosa Bonheur, mais en hommes d'affaires sérieux. 

En présence de la situation inattendue qui venait de m'être révélée, 
je demandai à réfléchir. N'était-il pas indispensable, avant de prendre 
une décision définitive, de m'entretenir avec M° Tollu. l'exécuteur 
testamentaire de Rosa Bonheur: .le ne dissimule pas, cependant, que. 
dans la joie de mon âme, j'étais prête à accepter l'offre généreuse de 



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voulez être généreuse, vous avez seulement deux partis devant vous : 
accepter l'offre de ces messieurs, OU taire une vente publique. Mais. 
avec toutes les libéralités qu'il vous reste a accomplir, je m'oppose a 
ce que vous abandonniez les trois quarts du produit. La moitié suffira 
bien, et ce sera encore un cadeau royal. Croyez-VOUS que M Micas 
aurait tait ce que VOUS proposez : 

Faire une vente aux enchères publiques, c'était contraire au vœu 
de Rosa Bonheur. N'était-ce pas, néanmoins, la seule manièrede résoudre 
aisément le problème : 

Mon Offre d'abandonner, après tous trais payés, la moitié du pro- 
duit de la vente des tableaux et des études à M. Isidore Bonheur avait 
ete moralement acceptée, lorsque me parvint subitement une assignation, 
dans laquelle je me trouvais accusée par la famille d'avoir capté le 

testament de Rosa Bonheur en hypnotisant l'illustre femme C'était 

un procès avec tous ses ennuis. 

Sans doute, j'avais un moyen tort simple de me tirer d'embarras : 
renoncerait rôle que Rosa Bonheur m'avait confié, abandonner le titre 
de légataire universelle et l'héritage : par là je pouvais espérer, jusqu'à 
un certain point, couper court à la calomnie: mais telle n'était pas la 
volonté de Rosa Bonheur. J'avais été honorée de son amitié; il en 
résultait pour moi le devoir de montrer que je méritais la confiance 
qu'elle m'avait témoignée. 

Cependant, pour permettre de procéder à l'inventaire légal, l'on 
avait levé les scellés apposés à l'intérieur du château, et les recherches 
faites à cette occasion, confirmant les assurances de M. Tedesco, avaient 
amené la découverte, dans tous les coins et recoins, de cartons bourres 
d'études soigneusement classées : c'étaient des chevaux, des bœufs, des 
moutons, des cerfs, des sangliers, des lions, etc., tous les animaux en 
résumé qui, durant soixante années, avaient défilé devant le crayon de 
Rosa Bonheur. Toute avertie que je fusse à cette heure, mon étonne- 
ment se trouvait peu diminué en présence d'une telle accumulation de 
travaux : c'était une vie entière de labeur qui s'étalait à mes yeux, ci 
je compris enfin la portée des propos que Rosa Bonheur avait à plusieurs 
reprises tenus devant moi, et que j'ai déjà consignés dans ce livre : 
x .l'aurais mieux aimé me contenter toute ma vie de pain sec que de 

vendre mes études Ali! si pour quelques pièces d'or j'avais lâché 

mes instruments de travail, je me serais condamnée à croupir dans 
l'oisiveté aussitôt que l'hiver de ma vie serait venu ! » 

Au fond de mon cœur, je remerciai ma noble amie de l'inspiration 
qu'elle m'avait suggérée et qui allait me permettre de constituer un 



,,.. ROSA BONHEUR 



vaste répertoire de son œuvre et de la préserver jusqu'à un certain 
point cle la dispersion. 

La famille de Rosa Bonheur ne tarda pas à se rendre compte que 
le testament était inattaquable et qu'avant toutes chances de perdre son 
procès, il était préférable qu'elle acceptât ce que je lui offrais, c'est-à- 
dire la moitié du produit net de la vente. Je me prêtai du reste volon- 
tier à une conciliation, la préparation d'une exposition digne de la 
renommée de la défunte devant en être grandement facilitée. Mais 
dirai-je ce que fut ma vie pendant toute une année que durèrent ces 
hostilités et ces tribulations, avant d'en venir à l'arrangement amiable. 
Combien de fois j'ai dû refouler au fond de mon cœur les sentiments 
douloureux qui l'opprimaient, ne voulant pas que la précieuse amitié 
que Rosa Bonheur m'avait vouée et qui se poursuivait au delà de la 
tombe fût troublée en quelque manière par un acte ou par un mot 
qu'elle n'eût pas approuvés. Dans les moments les plus difficiles, c'est 
elle qui fut mon guide et mon conseil. Il me semblait percevoir sa chère 
présence à côté de moi, et dans mon émotion, je la remerciais, non pas 
tant de l'héritage inattendu dont elle me comblait, que de cette initiation 
suprême à l'intelligence de sa vie artistique, qu'elle m'avait réservée en 
dernière preuve d'amitié et de confiance. Ce fut pour moi le plus pré- 
cieux bienfait dont le ciel m'ait favorisée, et en quelque sorte l'épilogue 
de dix années de relations amicales et d'inspirations artistiques inou- 
bliables. 

Je suis heureuse de pouvoir exprimer ici un vif sentiment de recon- 
naissance à l'égard de ceux qui, dans ces pénibles conjonctures, n'ont 
cessé de m'entourer de leurs sympathies, de leur appui moral, de 
leurs conseils et de leurs encouragements : M. Tonv Robert-Fleury et 
M. Jules Lefebvre, mes chers maîtres: l'exécuteur testamentaire de 
Rosa Bonheur. M e Tollu; MM. Roche et Hardy, mes conseils: M. et 
M me Flammarion, M me Hill, M"" Liban Whiting, M. et M me Grew. 
M. Deslandes, M. de Formelle, M. de Yuillefroy. et plusieurs autres. 
amis de l'ancien et du nouveau monde, qui m'ont aidée à garder jusqu'au 
bout la plénitude de ma volonté et la sérénité de mon esprit. 

Le 25 mai 1900, fut ouverte avant la vente, dans les galeries 
Georges Petit, à Paris, rue de Sèze, 8, une exposition de l'ensemble 
des œuvres, tableaux, dessins, aquarelles, gravures et bronzes d'art. 
laisses par Rosa Bonheur au château de Bv. lors de sa mort. Ce fut un 
grand événement artistique et mondain : la presse le commenta dans 
les termes les plus favorables. 



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i tnarquable, étant donné l'abondance d'oeuvres ayant fatalement des 
traits de ressemblance. Déduction faite des trais, il resta une somme 
de 799.209 francs, dont la moitié, soit 399.604 francs, tut mise à la 
disposition de la famille Bonheur. 

Si j'avais cru pouvoir otlrir quelques ouvrages de Rosa Bonheur à 
ses amis et au Luxembourg, je n'avais pas gardé pour moi la moindre 
étude. Sera-t-on surpris que j'en aie racheté un bon nombre, qui 
sont revenues orner la demeure de la grande artiste. La Foulaison, 
l'immense toile devant laquelle ma vieille amie avait fait tant et de si 
beaux projets et qu'un destin cruel ne lui a pas permis d'achever, a 
repris dans l'atelier sa place d'autrefois et lui a rendu l'aspect qu'il eut 
pendant près d'un demi-siècle. 

Quant aux 3oo. 000 francs qui constituaient la fortune mobilière de 
Rosa Bonheur, voici de quelle manière j'en ai disposé. Déduction faite 
des droits de succession, des frais de funérailles, honoraires de toute 
espèce, Irais de construction de l'atelier, dettes courantes, etc.. des 
20.5oo francs attribués par parties à M lles Lagrolet et Yerdier, à la 
commune de Thomerv, de 81 .65o francs mis en dépôt pour le service des 
rentes viagères assurées à Céline et à M" e Mathieu, le reliquat m'a servi 
a la fondation d'une récompense annuelle à la Société des Artistes fran- 
çais. Le prix Rosa Bonheur devra être attribué chaque année à un des 
meilleurs tableaux du Salon, quels que soient la nationalité ou le sexe 
de Fauteur, et mon vœu le plus cher est qu'un de mes compatriotes 
d'Amérique en soit jugé digne un jour, et que par là — en si modeste- 
mesure que ce puisse être — soit cimentée l'amitié de la vieille Europe 
et de la jeune nation d'au delà des mers. 

En rangeant pieusement les médailles et les croix qui avaient mar- 
qué les pas de Rosa Bonheur vers la célébrité, il m'est venu la pensée 
de solliciter un autographe de l'auguste souveraine qui lui avait ouvert 
les rangs de la Légion d'honneur. Sa Majesté l'impératrice Eugénie s'est 
prêtée à mon désir avec une bienveillance dont j'ai été touchée au delà 
de ce que je ne saurais exprimer, et, parmi les diplômes, rédiges en toutes 
langues, qui attestent l'entrée de la grande artiste dans les Académies 
d'Amsterdam et de Milan, de Rotterdam et d'Anvers, aussi bien qu'à 
celles de Lisbonne, de Londres et de Philadelphie : les décrets de l'em- 
pereur Napoléon III, du président Carnot, du prince Ernest de Saxe- 
Cobourg-Gotha, du roi Léopold, de l'empereur Maximilien, des rois 
d Espagne et de Portugal, non loin de la sauvegarde du Prince Royal 
de Prusse, du camée de l'Exposition de Gand et de la médaille du Salon 



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Dans le village de By, la rue sur laquelle s'ouvre la propriété qu'elle 
habita quarante années, portera désormais le nom qu'elle a illustré'. 
Outre cette ombreuse « galerie » que certains promeneurs venaient 
parfois chercher au château, il existe maintenant une route Rosa 
Bonheur dans la forêt de Fontainebleau, dont le pittoresque avait 
un grand charme pour elle, et dont tant de fois elle a peint les hôtes 

farouches, les arbres géants 
et les paysages accidente-^-. 

Sur la place Dene- 
court, à Fontainebleau, se 
dresse depuis 1901. un 
important monument dé- 
dié à Rosa Bonheur par 
M. Gambart, auquel 
M. Isidore Bonheur et 
M. Hippolyte Peyrol ont 
apporté le concours de leur 
talent. Le motif principal 
est un taureau de bronze, 
modelé d'après une des 
petites sculptures de la 
grande animalière . Les 
bas-reliefs du piédestal, 
sauf l'effigie de Rosa 
Bonheur qui en occupe la 
face antérieure, sont des 
reproductions en bronze 
de ses œuvres les plus 
célèbres : le Labourage 
nivernais et le Marché aux 
chevaux illustrent les deux 
côtés, tandis que le superbe cerf qu'elle avait appelé le Roi de la Forêt 
couvre la face postérieure. Ce monument a été inauguré le 19 mai 1901, 
en présence de toutes les autorités civiles et militaires, et du maire de 
Bordeaux, venu là pour apporter l'hommage des compatriotes de Rosa 




MONUMENT A ROSA IIUNHKIR, 
K L E V É PAR M . GAMBART, A FONTAINEBLEAU. 

La partie sculpturale est duc à MM. I. Bonheur et H. Peyrol; 
la partie auh tecturale à M. A. Jacob. 



i. Décision du conseil municipal de Thomery du 11 juin 1908. 

2. Sur l'intervention de M. Reuss, inspecteur des Kaux et Korèts. le nom de Rosa Bon- 
heur a eu- donné à une route située dans le canton de la plaine du Rozoir, partant de la route 
de Veneux à Montigny, pour aboutir à la route de Zamet. décision du 10 mars 1903.) 






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ROSA BONHEUR 



admire, dans la vaste salle du Grand Palais, la statue de grandeur 
naturelle qu'un Bordelais, M. Gaston Leroux, avait dressée de Rosa 
Bonheur, comme une superbe invite à ses compatriote-, invite écoutée 
du reste, puisque cette statue fut acquise en [Ço3 par la ville de Bor- 
deaux pour son musée. La bonne artiste était représentée assise, tenant 
palette et pinceaux, dans une pose a la lois noble et familière qui certai- 
nement lui eut agréé. 

Sans doute, les éloges des académies, les suffrages de la presse, les 
effigies peintes ou sculptées, les hautains monuments, sont fort propres 
à soutenir devant la postérité la réputation d'un personnage éminent : il 
n'est pas rare cependant que les variations de la mode et du goût, avec 
le recul du temps, n'affaiblissent bien vite le rayonnement prestigieux 
qui semblait entourer son nom. C'est mon espoir et ma conviction 
que Rosa Bonheur échappera à un sort trop fréquent. Mieux que ne 
pourraient le faire aujourd'hui les propos les plus louangeurs et les 
monuments les plus imposants, son œuvre défendra sa mémoire. Ses 
productions artistiques se comptent par milliers; elles sont répandues 
sur tous les continents; les musées les plus fiers de leurs chefs-d'œuvre 
se sont ouverts devant elles, et il n'est point de grande collection privée 
d'Europe et d'Amérique qui ne s'enorgueillisse de posséder quelque 
œuvre de son pinceau ? Comment l'oubli pourrait-il se faire sur son 
nom, quand il n'est aucun de ces ouvrages qui ne dise tout autant l'habi- 
leté et la science technique de sa main, que son amour de la nature. 
son amitié pour les animaux qu'elle mit en scène, et son intelligence, 
sa compréhension merveilleuse de ce qu'elle appelait leur âme. 




CROQUIS 1) ALBUM, PAR ROSA BONHEUR. 



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Je donne et lègue à ma filleule. Mademoiselle Rosa Justin Mathieu ei 
sœur Jenny, ouvrière fleuriste, demeurant ensemble actuellement 36, rue des 
Vinaigriers, Paris, une rente annuelle et viagère de douze cents francs. » ;in s 
réduction au décès de la prémourante. Cette rente sera servie a Mademoiselle 
Justin Mathieu et à sa sœur, par ma légataire universelle, de trois mois 
en trois mois, et les arrérages en courront du jour de mon décès; cette rente 
est ainsi donnée par moi aux tilles d'un ami d'enfance de mon père. 

.le donne et lègue à Céline, femme Etienne Ray, ma domestique, si elle 
est encore à mon service au jour de mon décès, une rente annuelle et viagère 
de huit cents francs qui lui sera servie par ma légataire universelle, de trois 
mois en trois mois.. le ne laisse pas davantage à ma domestique Céline Etienne 
Ray, l'ayant toujours largement payée (170 francs par mois depuis 25 ans . 

Ces deux rentes sont prises sur le capital et les rentes laissées et accumu- 
lées, placés par moi entre les mains de Messieurs Tedesco frères, marchands 
de tableaux, actuellement 33, avenue de l'Opéra. Paris, et qui ont bien voulu 
se charger du soin de mes affaires, et de faire valoir mes capitaux. 

Les comptes sont réglés deux fois par an devant mon notaire deMoret-sur- 
Loing (Seine-et-Marne), et portés sur deux livres, dont un est entre mes mains 
et l'autre chez Messieurs Tedesco frères. Les Messieurs Tedesco frères auront 
à mon décès à rendre compte de tous mes titres et capitaux confiés à leurs 
bons soins et amitié, à ma légataire, Mademoiselle Anna-Elisabeth Klumpke. 
J'entends que les deux legs particuliers que j'ai faits parle présent testament 
soient délivrés francs et quittes de tous frais de successions. 

Je déclare ici à ceux qui m'ont jugée très riche, que n'ayant pas assez de 
fortune à distribuer à ma famille pour laquelle j'ai fait de mon mieux avant et 
après la mort de mon père, j'ai jugé que j'avais le droit, ne devant rien à 
personne, de proposer à Mademoiselle Anna-Élisabeth Klumpke. ayant la même 
profession que moi, ayant par elle-même une position très honorable, ainsi que 
sa ta mille, de partager ma vie et de rester avec moi en la compensant et la 
garantissant, puisque pour vivre avec moi elle sacrifiait sa position personnelle 
déjà créée par elle-même, et partager avec moi les frais et les améliorations de 
ma propriété et maison; ce testament est un devoir d'honneur pour moi, et 
tous les honnêtes gens seront de mon avis, ainsi que mes véritables amis. 

En cas de prédécès de Mademoiselle Anna-Élisabeth Klumpke, j'institue 
pour mes légataires universelles à sa place conjointement ses sœurs. 

Suivant mon désir et celui de mon amie Mademoiselle Anna-Élisabeth 
Klumpke, elle sera, après son décès, inhumée dans le même caveau qui 
m'appartient, au Père-Lachaise, et légué à moi par mon amie Mademoiselle 
Nathalie Micas. 

Maintenant je dois remercier Dieu de la vie heureuse et exceptionnelle qu'il 
m'a accordée et de la protection en ce monde que j'attribue à l'âme de ma 
chère mère. 

Signé : Rosa Bonheur. 

Fait a Paris, le 9 novembre 1808. 






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Nathalie Micas, nous garantissant mutuellement en cas de décès de l'une ou de 

l'autre, afin qu'en cas de ma mon Mademoiselle Klumpke entrant chez moi 

ne puisse pas risquer d'être mise à la porte, sans même avoir droit à ce qui lui 

onnellement et perdre le bénéfice des dépenses faites sur ma 

tous avons le droit, étant libres et célibataires toutes deux, de nous 

donner par notre travail les jouissances du confortable avec l'argent que nous 
gagnons par notre travail. 

J'ai donc voulu faire les choses avec équité, ainsi que je le devais en garan- 
tissant les intérêts de mon amie .Mademoiselle Klumpke. étant parfaitement 
libre de mon bien. 

Ensuite ma famille m'ayant toute ma vie assez mal jugée en mon droit de 
vivre librement, après avoir d'abord fait mon devoir envers elle et ayant droit 
après à l'indépendance de toute personne majeure gagnant elle-même sa vie, 
je n'ai pas voulu insultei à la mémoire de mon amie Mademoiselle Micas et à 
celle de sa mère, mère et fille méritant tous les respects, et laisser peser sur 
leur mémoire l'affront du bruit répandu à un moment, lorsque j'ai voulu vivre 
auprès de ces dames 'qu'elles vivaient à mes dépens) et, maintenant que j'ai 
trouvé l'occasion de le dire, mon devoir est de dire la vérité, parce que ces 
dames m'ont aidée à payer des dettes à la mort de mon père et que mon amie. 
Mademoiselle .Micas, m'a fait à sa mort son héritière universelle. Je n'ai donc 
pas voulu, par dignité même pour ma famille, qu'elle puisse plus tard profiter 
de ce qui me venait de mes amies Mesdames Micas. 

J'ai la conscience d'avoir fait mon devoir aussi envers ma tante que j'étais 
seule à soutenir, en lui faisant une pension de trois cents francs par mois, ayant, 
api es la mort de mon père, payé les billets et dettes de la famille, de plus ayant 
laissé tout l'argent procuré par la direction de l'École de dessin pour les demoi- 
selles dont j'avais eu la succession après mon père, et enfin donné jusqu'alors 
presque tout l'argent que je commençais à gagner avec mes tableaux. Je suis 
obligée ici de dire tout cela, parce qu'il faut bien que la vérité se sache et que 
j'ai le devoir de prouver que je suis libre de faire ce qu'il me plaît et de défendre 
une bonne lois pour toutes l'honneur des autres et le mien. 

J'avais aussi le droit, après la mort de mon cher père, de quitter la famille 
pour vivre avec Mesdames Micas, et avoir un atelier à moi: mon frère Auguste 
s'étant marié et ayant des enfants ne pouvait m'aider ; quanta mon frère Isi- 
dore, le plus brave et le plus honnête des hommes, il n'a jamais quitte ma sœur, 
devenue Madame ) eyrol, la femme du fils de notre belle-mère, et par son tra- 
vail a toute sa vie fait marcher la maison de bronzes exploitée par mon beau- 
frère Peyrol ; je dois dire encore, axant de terminer cette longue lettre justifica- 
trice de ma conduite et de celle des amies que j'ai choisies en ma vie. qu'à 
partir de l'achat de ma propriété de ll\ , ma sieur, ainsi qu'il était juste, a tou- 
jours été, ainsi que son mari et ses enfants, mes neveux, reçue toujours de mon 
mieux, leur donnant l'hospitalité la meilleure qu'il m'était possible d'offrir. 

.le n'ai donc rien à me reprocher envers ma famille, et j'ai pensé que 
maintenant j'avais le droit de vivre pour moi et de disposer à mon gré de mon 
bien personnel, n'ayant eu ni enfant, ni tendresse pour le sexe fort, si ce n'est 
pour une franche et bonne amitié pour ceux qui avaient toute mon estime. 






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Vaches au pâturage. Musée d'Orléans.» 

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Un Troupeau cheminant. 
Le Repos. 

Moutons et chèvres. 
Une Brebis. 
Un Pâturage. 
Brebis et agneau. Dessin. 

1847. Salon. 

Labourage, paysage et animaux 1 Can- 
tal). 
Moutons au pâturage (Cantal). 
Étude de chevaux étalons pur sang. 
Nature marie. 

1848. Salon. (Médaille de i re classe.) 
Bœufs et taureaux, race du Cantal. 

P. i 9 3. 

Moutons au pâturage. 

Pâturage des bœufs de Salers. 

Chien courant, race de Vendée. Étude. 

Le Meunier cheminant. 

I n Bœuf. 

Un Taureau Bronze. 

Une Brebis. Bronze. 
[8 pi. Salon. 

Labourage nivernais : le Sombrage 
(Musée du Luxembourg.; l.ith. par 
Anastasi, par Soulange-Teissier (ren- 
versé | . Gr. par Pichard et Cottin 
(d'après la réplique) et par Salmon. 
P. 198. 
i85o. Salon. 

Effet du malin. 

Moutons. 
i85 1 . F.xposhion de Bruxelles. 

Souvenir des Pyrénées. 

Vaches et moutons. 

Bœuf à la montagne, vue prise en 
Auvergne. Dessin. 

[853. Salon. (Exemption de jury.) 

Marche aux chevaux de Paris. (Metro- 
politan Muséum. New- York.) Gr. par 
Th. Landseer, par Ch. (î. Lewis et 
par W. 11. Si m mon s, sous le titre The 
Horse Fair in l'avis, par Veyrassat, 
11. Boetzel, etc. l.ith. par Pirodon. 

Vaches ci moutons. 

[855. Exposition universelle. (Médaille de 
i rc classe.) 
La Fenaison Auvergne. (Musée du 
Luxembourg.) Lith. par Soulange- 



Teissier renverse . Gr. par W. I . 

I ' 

[858. I '-.position de Bruxelles. 

Souvenir . Vaches et mou- 

Vache a la montagne, vue prise en Au- 
vergne. Dessin.. 
1867. Exposition universelle. 1 Médaille de 
2' cl; 

Moulons au bord de la mer, [865. P. 261. 

Une Barque Ecosse . Gr. par H. T. 
Ryall, sous le titre : Changing Pas- 
turc. P. 239. 

Bœufs et vaches Ecosse . 

Berger écossais, [85g. Gr. par Gh. G. 
Lewis. P. i3. 

Poneys de Vile de Skye [Ecosse), 1861. 
Gr. en deux dimensions par Gh. G. 
Lewis. P. 235. 

LaRatfia Eco !r. par Lewis. 

sous le titre : A Scottish Raid P 265. 

Chevreuils au repos. 

Cerfs traversant un espace découvert, 
[865. Gr. par Ch. G. Lewis, sous le 
titre : Family of deer crossing the 
summil of the Long Rocks forest of 
Fontainebleau P. z5g. 

Berger béarnais. 

Bourriquaires aragonais, [8.Î7. Lith. 
parj. Laurens, sous le titre : Bourri- 
queros ; gr. par Gh. G. Lewis sous 
celui de Bouricairos crossing the 
Pyrénées. P. 201. 

1881. Exposition de Bruxelles. 

Tête de cheval, croisement arabe. 

Tête de lion. 

Tête de cheval, demi-sang normand. 
1889. Exposition universelle. (Exp. Centen- 
nale de l'Art français.) 

Le Labourage nivernais. 

Une lithographie originale, 1864. 

t8g3. Exposition universelle de Chic i| 

Le Roi de laforét,iSj8 A M. Knoedler.) 
Gr. par A. Gilbert, sous le titre : On 
the Alert. P. 3 4 i. 
La Bousculade. Gr. par Th. Landseer, 

sous le titre : .1 Stampede. P. 254. 
Les Moutons 

Bœufs et moutons au pâturage, 
A Miss Helen Gould. I' 
[898. I xposition Je Pittsburg et 
[899. Salon. 

Vaches et taureau d'Auvergne. P. 375. 









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M 















. 






ROSA BONHEUR 



i85 7 . 



i858. 



i86o. 



1861, 



1862. 
1864. 



(865 
[866 



[868. 
1869. 



Le Matin dans les Highlands. (A W. 
Wilson Esq., à Banknock.) Gr. en 
deux dim. par Ch. <i. Lewis, sous le 
titre : Morning in the Highlands. 

Après-dîner. Lith. par J. Laurens. 

Habitants des Highlands. Gr. par Th. 
Landseer et par Ch. G. Lewis, sous 
le titre : Deniqens 0/ the Highlands. 

Dans les Landes. 

Piqueurs conduisant un chien au gîte. 

Bieufs bretons. 

Moutons au repos, effet de coucher de 

soleil. P. 382. 
Berger breton et son troupeau. Dessin. 
Le Troupeau. 

Troupeau de moutons. Dessin. « Rosa 

Bonheur à son ami P. J. Mène ». 
Poneys et moutons au bord de la mer 

Ecosse). 
Vaches et moutons au bord de la mer. Aq. 
Les Chefsdu troupeau bœufs d'Ecosse). 

Gr. par L. Le Coûteux, sous le titre : 

Lords of the Herd. 
Chasseurs ramenant leurs chiens. Gr. par 

Ch. G. Lewis, sous le titre : Huntsmen 

taking Hounds 10 cuver. 
Poneys des iles Shetland. 
Un Troupeau dans les Pyrénées. 

Percer des Pyrénées. (Musée Condé, 

à Chantilly.) P. 2.S2. 
Chien de berger. (Collection Wallace, 

à Londres.) 
Une Famille de daims. 
Lévrier. P. 325. 
Cheval percheron. Lith. par J. Laurens. 

Chevreuils au repos. Gr. par Ch. G. 

I .ewis, sous le titre : Deer in repose. 
Cerfs et biches aux Longs- Rochers. 

Dessin. (A M"« A. Klumpke.) 
La Bousculade Dessin. ( Musée du 

Luxembourg.) Gr.parTh. Landseer, 

sous le titre : A Stampcde. P. 254. 
/.(' Détroit de Ballachulish. Dessin. 

(Musée du Luxembourg.) Gr. par 

C. Mottram, sous le titre : The Straits 

oj Ballachulish. P. 2^7. 
La Traversée du ruisseau (boeufs et 

moutons). 

Cerfs écossais. Dessin. 

Le Cerf Je saint Hubert. Dessin. P. 271. 

Moutons de Bretagne. 

Chevaux à l'attache. Dessin. 



Deux Etudes de chien. Dessins. Musée 
de Bordeaux.) 

[870. Le Tombereau de pierres. 

Moutons aux Pyrénées. A M.Knoedler.) 

Gr. par L. Le Coûteux. P. 21 3. 
Bélier, brebis et moutons couchés dans 

les Pyrénées. Aq. 

[871. Bœufs et moutons de Bretagne. 

1872. Berger basque et son troupeau. Aq. 
Chien et moutons. 

] 87 ; . Le Retour du Marche aux chevaux. Gr. 
par W, T. Davey, et en deux dim. par 
G. Zobel, sous le titre : Corning from 
the f air. P. 283. 

Les Bœufs sur les Longs Rochers, à 
Fontainebleau. Gr.par Ch. Mottram et 
L. Lowenstam, sous le titre : Caille 
on the Long Rocks, Fontainebleau. 

Une Fuite précipitée. 

Ane dans iétable. 

1874. Pierrette (étude de lionne). P. 279. 

1875. Labourage. 

Les Charbonniers. (A M. Knoedler. 1 
P. 189. 

[876. La Fenaison. 

En route pour le marche. 
L'Attente (âne debout en forêt). 
Bouc des Pyrénées. 

Dans les Pyrénées : vache et son veau. 

Famille de sangliers. Gr. par A. (iilhert, 

sous le titre :A Foraging party. P.65. 

1877. Cheval et vaches sous un chêne. 

1878. Humble serviteur (tète d'âne). Gr. par 

W. H. Simmons, sous le titre : An 
Humble Servant. 
Troupeau de moutons. (A M. W. IL 
Vanderbilt.) 

1879. Le Sevrage des veaux. 1 Metropolitan 

Muséum, New- York. 1 P. 377. 
Un Jeune Prince i^tête de lionl. ^Musée 

de Madrid.! Gr. par A. Gilbert, sous 

le titre : .4 Young Prince. P. 277. 
Un Vieux monarque (tête de lion 
A M. W. 11. Vanderbilt.) Gr. par 

W. 11. Simmons, sous le titre : An 

Old Monarch. 
« ReaJy » tète de chien . (ir. par .1. B. 

Pratt. P. 35g. 

1880. En route pour le marché. 
Taureau couché. 






: I 

■ 

M 

I 

■ 







































































ROSA HUM! EUR 



Le Duel. Gr. par J. B. Pratt, sous le 
litre : The Duel. P. I 

i Ane. 
Vaches au i 

heval . 
Cerfs et biches sous bois. 

{ans un bois, effet d'automne. 
Trois vaches. Lame d'éventail. 
La Rentrée des juins. A M. 1.. Sarlin.) 
CerJ dans la brunie, 1897. Pastel. 
1 posé à la Galerie Georges Petit. 
en [897. I'. 89. 



Clair Je lune. Troupeau de moutons 

dans les l'y 17. Pastel. (Id.i 

I'. 
Les Cerfs, effet du matin, 1897. Pastel. 

M P 
Emigration de bisons A mérique 

Pastel. Ild. . 

[898. Cheval. 

Sept bœufs sur une hauteur. Pastel. 

1899. Cavaliers d'Auvergne : homme et 

femme à cheval . 



III. Ateliek Rosa Bonhei 1 



Ai 1 Rosa Bonhi 1 r. Préface et catalogue 

analytique par L. Roger-Miles. Paris, im- 
primerie Georges Petit, 1900. 

T. I. Catalogue des tableaux par Rosa Bon- 
heur, etc. Vente par suite de son décès, 
galeries Georges Petit, 8, rue de Sèze, du 
3i 1 mai au 2 juin 1900. 

T. II. Catalogue des aquarelles, dessins, gra- 
vures par Rosa Bonheur, etc. Vente du 5 au 
8 juin 1 900. 

Les œuvres constituant l'atelier de Rosa 
Bonheur ont été partagées en deux parties : 
les premières ont fait l'objet d'une descrip- 
tion; les secondes, moins importantes, ont 
seulement été classées par catégories. 

1° OEUVRES DÉCRITES 

Peintures : Fauves, de 1 à -C; — Chevaux, 
de 77 à 187; — Anes et mulets, <ie t88 à 197; 

Bœufs, taureaux, vaches, de i<iN à 3ig ; 
Cerjs, biches, chevreuils, etc., de 320 à 41? ; — 
Sangliers, de 416 à 4J7; — Renards, de 438 
à 444; - Chiens, de 445 à 4111); — Moutons 
et brebis, de 470 .1 584; — (.'.lièvres et boucs, 
de ^*-> à 607 ; — Compositions, de 608 à 659; 
— Études de figures, de G60 à 672 ; l'eau r 
Rouges, de 673 à 679; Paysages : I. I.a 
Plaine et les champs, de 680 à 7.14: II. /..; 
Forêt de Fontainebleau, de 735 à 795 : III. La 
Montagne, de 796 à 878; — Marines, de 87g 
à 882 ; Le Village, de 883 à 892. 

aquarelles : Fauves, de Sg3 à 900 ; Che- 
vaux, de 901 .1 mm ; — Anes, de 912 à 91 5; 

Bœufs, de 916 à 921 ; Cerfs, de 922 à 

953; Sangliers et fouines, de 954 à 957; 



Mimions, de g58 .1 973; Chèvres, 
985 ; — Compositions, de 986 à 1002 : — /'ji-- 
sages, de too3 à 10 , 

Lavis : de 1060 1 

Pastels et dessins rehaussés : de 1093 .1 
1124. 

Dessins : Fauves, de 1 1 ^ ; à 1260; -Che- 
vaux, de 1261 à 1 -"> ~ ' > : — Anes, de 1377 à 
1 3S 1 ; — Bœufs, taureaux, vaches, Je |382 
à 1478; — Cerfs, de 147g à ■ 5 16 ; San- 
gliers, de 1 5 1 7 à t.-ôô; — Renards et blai- 
reaux, de [557 à i- s f>3 ; — Chiens, de 1564 à 
[584; — Moutons et brebis, de i585 à i632; 
— Chèvres, de [633 à 1645 ; — Compositions, 
de 1646 à 1707 ; — Figures, de 170S à 1728. 

Calques : Fauves, de 1 7 -: • 1 à 1753 : — Che- 
vaux, de 1754 a 1796; — B(vufs, de 1797 à 
i8o3; — Cerfs, de 1804 à 1809 ; — Loups et 
ours, de iXm à 1820; — Chien, iS;;; — 
Moutons, de [822 à 1S24; — Chèvres, de i8a5 
à 1826; - Compositions, de 1S27 à 1834; 
C/j'7 les Peaux-Rouges, i835| 53 calques sous 
le même nuirai . 

Carnets et albums : de [836 à i s M. 
2° il: UVRES NON DÉCRITES 

Peintures : Fauves, 2 études: — Chevaux, 
33 études; — Bœufs, 33 études: — Cerfs, 
[g études; — Chiens. 32 études: — Chèvres. 
5 études: — Compositions, figures et pein- 
tures diverses, [»5 études; Paysagi . 
I06 études. 

Aquarelles et lavis: Compositions diverses, 
5g feuillets. 









. 



SCI LPT1 RES 



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I I i M< ^GRAPHIES 

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KOSA BONHEUR 



Al g. Anastasi. 
Le Laboureur nivernais, [849. (Pour l'Artiste.) 
AUBER1 Peyrol éd. 
vous de dusse, d'après 'e tableau de 

Veau des Pyrénées. Grandes études d'ani- 
maux, u - 1.1 Voir plus bas.) 

I' 1 ni' |( Î0UPIL cil. 

■ vendéen, 1 , l es Pâturages, a« 7.) 
\ iin.u: Gilbert. [Peyrol éd.] 

La Conversation. 

Le Fermier auvergnat. 

M |lc Keller. [Gambart éd.] 
Broquart, 1860. 
Chevrette, 1860. 
Tête de cheval de irait. Dusacq éd.] 

Maillon. [Id. 

.lui. es Didier. 
Race normande, 1S1I2 [Sartorius et Goupil éd.] 
Jument poulinière dans les plaines du Morvan, 

d'après le tableau de 1 8 5 3 . (Pour le Salon, 

iv 27.) 
Chevreuils dans un fourré. (Pour le Salon.) 

Jules Laurens. [H. Peyrol éd.] 
Après-dîner, i858, d'après le tableau de 1857. 

École moderne, n° 14.) 
La Famille. (Id., n° 24.) 
Bourriqueros. 
Cerf et biches. 1862. 
L'Abreuvoir. 
Retour du marché. 
Petites éludes d'animaux, ±- planches. (Voir 

plus bas.) 
Aux Pyrénées (bœufs et moutons dans la 

montagne). (Pour /c> Salon.) [Sartorius éd.] 
Race normande (bœufs). (Pour le Salon. Id. 
Bœufs et moulons au pâturage (renversé), 

d'après le tableau de 1860. (Le Peintre de 

paysage, tr 16. Delarue éd. P. 3o5. 
Tête de bœuf, de profil à droite. 
Tête de veau, de profil à droite. 

H. Lassalle. [Goupil éd.] 

/.c Relier. 1X^2, d'après le tableau de iN_p. 
P. 177. 

/.<". Montagnes d'Auvergne. [Les Pâturages, 

■v> 5.) 

I .OUTREL. 

Cheval. 

Pirodon. 
Police de bergers (renverse). (Célébrités con- 
temporaines, il" S.) [Bi'LLA éd.] 



/..- Marché au chevaux [renversé), d'après le 
tableau de i853. [Jourdan et Barbot ed.| 

Achille Sirouv. Peyrol éd.] 

Cheval anglais demi-sang. 
Sous les pommiers. 1837. 
Chevreuil. 1860. Petite pièce. 

Au désert (trois lions . [École moderne, n u 4.1 

Troupeau dans un marécage. 1 

Cerf et biche. 

Cheval anglais. Grandes éludes d animaux, 

n° 19.) 
Cours d'études d'animaux, 1860. 12 pi. [Gam- 

bart éd.] : Voir plus bas. 
Moutons bergère filant . 

Soulange-Teissier. [Peyrol éd.] 

Berger des Pyrénées, d'après le tableau de 

[856. 
En route pour le marché, d'après le tableau 

de 1854. 
Fenaison renversée), 1 855, d'après le tableau 

de i855. P. 228. 
Inquiétude [bœufs, chevaux, canards), 1857, 

d'après le tableau de i856. 
Labourage. 
Trois frères d'armes Itrois ânes), 1*54. d'après 

le tableau de i85i.| Galeries modernes, n" ti. 
Pâturage nivernais. [École moderne, n° 1.) 
Dans les près. (Id., n° 2.) 
Le Repos dans la prairie, [855. 
Retour de l'abreuvoir, d'après le tableau du 

Salon de 1X4!;. 
Sollicitude maternelle vache et son veau), 

l856, d'après le tableau de [85a. 
Grandes études d'animaux, nos s, 10, 12. [3, 

14, i5, 16, 20. (Voir plus bas.) 
Vache couchée dans une prairie. [856. 
Vache et son veau à l'abreuvoir, i85o. 
Attelage- nivernais. [852 {Labourage niver- 
nais renverse, d'après le tableau de 184g 

[Goupil éd.] P. 198. 
Prairies normandes. [Les Pâturages, n" 1. 

[Goupil ed.| 
Bruyères des Pyrénées, [852. [Id., n° 2.) 
Les Moutons, (85 5, d'après le tableau de i v ~~. 

(Id., ,v 3.) 
Les Charbonniers. (Id . il" 4. 
Bruyères du Morvan Nivernais . 1857. (Id., 

a- 8.) 
Souvenir de Fontainebleau. (Id., n° i3.) 

Titni 1 i:v. [Goupil éd.] 

Les Vallées du Cantal, [856. Les Pâturages, 
n°6.1 



III II' 



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■ 
I 















■ 









432 



«OSA BONHEUR 



ESTAMPES ET GRAVURES DIVERSES 

d'après LES œuvres de rosa bonheur 



C. Alais, graveur. [Brall éd.] 
A Run for the Market, [878, d'après Enroute 
pour le marché. 

W. .1 . Al I 1 ' .11 s 1 I EFÈVRE éd.] 

Buffalo II uni, 1898, d'après la Chasse aux 
bisons, [889. I'. 41. 

Beger, aquafortiste. 
Pâturage de Normandie. 

Hélène Boetzel, graveur sur bois. 
Le Marché aux chevaux de Paris. 
Ch. Collin, graveur. 
Rende-; -vous de chasse. 

C. Cousen, graveur. [Virtue éd.] 
The Shepherd. (Pour The Art Animal, 1889. 

Samuel Cousins. [Lefèvre éd 
Rosa Bonheur en i856, d'après Dubufe et 
«osa Bonheur. P. 1 1 9, 

W. T. Davey. [Brall éd.] 
Corning; front the Horse Fair, 1875, d'après 

le Retour du Marche aux chevaux. [873. 

P. 283. 
Haymaking, 1878, d'après la Fenaison. 
Ploughing, [877, d'après Labourage. 

Achille Gilbert, aquaf. [Lefèvre éd.] 
On the Alert, [881, d'après le Rot de la forêt 

(cerf), [878. «emarque : portrait de «osa 

Bonheur. P. (41 . 
A Foraging Party, 1881, d'après Famille de 

sangliers. 1876. Remarque : portrait d'A. 

Gilbert. P. 65. 
A Young /'rince. [883, d'après Un Jeune 

Prince (tête de lion), [879. «. 277. 
The Lord of the herd, i885, d'après le Roi du 

troupeau (tète de taureau), l883. 
I .. Kl AMENG. Vl Kl ['!' éd. 
Te Marche aux chevaux. (Pour The Art An- 
imal. [889. ' ! 

Edw. Goodall, graveur. 1 1 .1 h \ re éd, | 
The Chalk wagon. i856, d'après le 'Tombereau 
de pierre à chaux en Limousin, 1854. 



(j. Greux, aquaf. [Georges Petit éd. 
Le Départ pour le marche, i s; 4. P. [87. 

Thomas Landseer, grav. Lefèvre éd. 

Le Marche aux chevaux -- The Horse L'air 

in Paris, i856, d'après le tableau de 

P. 226. 
Denijens of the Highlands, 1860, d'après 

Habitants des Highlands trois bœufs écos- 

saisi, i858. 
A Stanipede, 1875, d'après la Bousculade, [8C7. 

P. 25 4 . 

A. Lavieille, graveur sur bois. 

/ e Taureau et le soc de la charrue : la Brebis 
et l'églantine, d'après deux dessins de 
Rosa Bonheur, pour les Fables -Proverbes 
de Berlot-Chapuit. Paris, Garnier, [858. 
(n-8°. 

Cinq moutons. 

Lionel Le Coûteux, aquaf. [Tooth éd. 

Lords of the Herd, 1894, d'après les Chefs du 

troupeau, 1861. 
Sheepon the Pyrénées. iN'14. d'après Moulons 

aux Pyrénées. 1870. P. 11 3. 

Charles (j. Lewis. Lefèvri éd. 

Le Marche aux chevaux de Paris The Horse 

Fair in Paris. i863, d'après le tableau de 

i853. P. 221'.. 
A Scottish Raid, 1862, d'après Ra;;ia I 

[860. P 265. 
Cerfs traversant un espace découvert Forêt 

de Fontainebleau — Family ofdeer crossing 

the summit of the Long Rocks (Forest of 

Fontainebleau . 1867, d'après le tableau de 

i865. P. 259. 
Morning in the Highlands, (857 et [87a. 

l-.n deux dimensions, d'après le Matin dans 

les Highlands, 1857. 
Chauging l'aslure, 1 872, d'après Une Barque 

I cosse P. 23g. 
Denijens of the Highlands. i\- ; . d'après. 

Habitants des Highlands. i ss -. 






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KOSA BONHKUk 



W. H. Simmons El .1. B. Pratt, graveurs. 

LeFÈVRE éd. 

Le Vaillant coursiet tête de cheval arabe) — 

A Noble charger, 1882. D'après le tableau 
de 1880. 
A Norman Sire, 1882, d'après Un Étalon 
normand, 1880. 

J. Vf.yuassat, aquafortiste. 

Le Marché aux chevaux de Paris. (Pour 
l'Artiste, n° d'août (853.) P. 226. 

II. Vion, aquaf. [Georges Petit éd.]. 
Le Troupeau, 1888. 1'. 363. 



George Zobei., graveur. 

Corning front the Fair, gr. en deux dim., 1873 

LEFÈVRE éd. et 1875 BraI i- éd. . d'ap. le 

Retour du Marche aux chevaux, iX-'i. P. 283. 

Brittany Cattle, 1873, d'après Bœufs bretons. 

Brooks éd.] 
Brittany Sheep, 1871, d'après Moutons de 
Bretagne. [Graves éd.] 

N. B. — Le catalogue de la vente après 
décès de Rosa Bonheur Ivoir à la Bibliogra- 
phie), comportant un portrait, 121 héliogra- 
vures et 5o gravures sur bois de H. Paillard, 
constitue un important recueil de reproduc- 
tions d'ouvrages taisant partie de son atelier. 



ICONOGRAPHIE 



1823 



1826 



. Rosa Bonheur âgée d'un an, dans une 
bercelonnette , par Raimond Bon- 
heur. (A M. H. Peyrol.) 

. Rosa Bonheur à deux ans, représentée 
en amour endormi, par Raimond 
Bonheur. (A M"" A. Klumpke.) 

(?). Rosa Bonheur et son frère Auguste 
enfants, en chemise, par Raimond 
Bonheur. (A M""' Aug. Bonheur.) 
M 11HJ Bonheur et ses enfants, Rosa et 
Auguste, dessin de Raimond Bon- 
heur. (A M" A. Klumpke.) P. 141. 

, Rosa Bonheur à quatre ans, tenant un 
polichinelle, par Raimond Bonheur 
(A M»" A. Klumpke.) P. i3g. 
. M n,e Bonheur et ses enfants dans un 
parc, par Raimond Bonheur. (A M. H. 
Peyrol.) 
1839. Rosa Bonheur à ni ans, daguerréotype. 
P. 166. 

Rosa Bonheuren costume de Templier, 

daguerréotype. P. 1S1. 
[848. Rosa Bonheur, par son frère Auguste 
Bonheur. (Salon de 1848.) (A M. H. 
Peyrol. 

Rosa Bonheur, dessin de son frère 

Auguste Bonheur. Gr. par Ch. Geof- 
froy et par Carey. 
(856, Rosa Bonheur, par David d'Angers mé- 
daillon. (A M 11 " A. Klumpke.) P. 217. 



1826 



182- 



1 856. Rosa Bonheur, d'après le dessin d'Aug. 
Bonheur, portrait gravé à l'eau-forte 
par Carey, en tète du petit volume 
des Contemporains d'Eug. de Mire- 
court. Paris, Havard, i856. 

— Rosa Bonheur, par M mc Herbelin, mi- 

niature. (Salon de 1857. 

— Rosa Bonheur, le coude appuyé sur un 

taureau. Portrait peint par Dubufe. 
Le taureau est de la main de Rosa 
Bonheur elle-même. Salon de 1857. 
Gravé par Sirouy et par Samuel Cou- 
sins. P. 219. 

1859. Rosa Bonheur, d'après le dessin d'Au- 
guste Bonheur. Gr. par Ch. Geoffroy 
pour l'Artiste. 

[865. Rosa Bonheur avec la croix de la 
Légion d'honneur, lithographie de 
Soulange-Teissier, parue dans le 
Panthéon des illustrations françaises 
au XIX* siècle Paris, Pilon, [865. 
ln-4"). P. 263. 

[889. Rosa Bonheur portant ses ordres, pho- 
tographie. P. 9. 

189J. Rosa Bonheur dans son atelier, par 
Mme Achille Fould. (Musée de Bor- 
deaux. I 

[894. Rosa Bonheur caressant un chien, por- 
trait par M» ,e Consuelo-Fould. Le 
chien est de la main de Rosa Bon- 
heur. Gravé par J.-B. Pratt. 



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ROSA BONHEUR 



M" . — Rosa Bonheur 

Article de 7 p. avec 7 illust. 
Revue illustrée, n° du 1" m» - 1899.] 
Delbarre (P. . — Rosa Bonheur. Notice de 

Revue de la France moderne, 

Galette des Beaux-Arts. — • I. 'Atelier Je Rosa 

Bonheur. Art.de 6 p., 6 illust. dans le texte 

et 1 héliog. hors texte, publié à l'occasion 

delà vente, et signé M. V. (T. XXIII, 

1 13, n° de mai 1900.) 

Vugi 11 l ' 1 II Rosa Bonheur. Art. 
de 12 p. avec 11 illust. dans le texte et 
2 pi. en héliog. hors texte, publie à l'occa- 
sion de la vente. (Revue de l'Art, n° de mai 
1900, t. VII, p. 379. 
Atelier Rosa Bonheur. Préface et catalogue 
analytique, par L. Roger-Miles. Gr. in-4". 
Paris, imp. Georges Petit, 1900. 

T. I. Catalogue des tableaux par Rosa 
Bonheur. Vente à Paris, par suite de son 
décès, Galerie Georges Petit, 8, rue de 
Sèze, du 3o mai au 2 juin 1900. 

I . II. Catalogue des aquarelles, dessins, 
gravures par Rosa Bonheur, et des tableaux, 
aquarelles, bronzes, gravures, composant 
la collection particulière de Rosa Bonheur. 
Vente par suite de son décès, du 5 au 
8 juin [900. 

Commissaire-priseur,M° Paul Chevallier; 
experts, MM. Georges Petit et Tedesco 
frères. 

Cet ouvrage, ayant un double texte fran- 
çais et anglais (traduction de Dorothea 
Klumpke), comporte: 1 portrait en héliog., 



toS pi. en héliog. hors texte, donnant 
1 2 1 reproductions et 5o bois par H. Paillard 
dans le texte. Le t. I compte 17') p. : le t. II, 
24?. 

■Miles L.). — Rosa Bonheur, sa vie, 

son œuvre. Ouvrage orné de 22 gr. hors 

texte et de 5q gr. dans le texte. Petit in-4' J 

[90 p.). Paris, Société d'édition artistique, 

1 

Claretie i.I.,. — Rosa Bonheur, an apprécia- 
tion, etc. Article de 1 1 pages avec 7 illust. 

1 Harper's Magasine, n" de déc. 1901, 
p. 1 36. Londres.) 

Bonnefon (Paul). — Une famille d'artistes : 
Raimond Bonheur et Rosa Bonheur. Suite 
de quatre articles avec 14 illust. L'Art, 
!« série: t. III, igo3, p. 410, 4'"'4, ?4 1 , et 
t. IV, 1904, p. 5.) 

Clément (Cl. -E.). — Women in the Fine Arts. 
Rosa Bonheur, p 4 S 6 p. . In-8». Boston, 
Houghton, Mifflin and Co, 1904. 

Hirsch (A.). — Die Bildenden Kiinstlerrinen 
der Neinçeit. Rosa Bonheur, p. 106 (9 p. et 

2 illust.). In-8°. Stuttgart, Euke, 1905. 

Hervier (P.-L.). — Lettres inédites de Rosa 
Bonheur. Article de 17 p. donnant une 
partie de la correspondance de Rosa Bon- 
heur avec la famille Gain. [Nouvelle Revue, 
n" du t5janv. [908, p. i< s 7-l 

L'Abeille de Fontainebleau. — Les collections 

de ce journal depuis 1800 constituent une 
excellente source de renseignements sur 
Rosa Bonheur et sa vie à Bv. 




DESSIN DE IU)s\ BONHEUR, D APRÈS M LIONNE FATHMA. 



fABLI DES ILLUSTRATIONS 



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GRAVURES DAN .1 

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4 38 ROSA BONHEUR 



La Chasse aux bisons (1889) 4' 

Dans le Désert (État de Nevada) .... 4* 

Les Ch tges 4^ 

Autographe de Rosa Bonheur 44 

Dessin à la plume 4* 

Rosa Bonheur et son cheval noir 49 

Charley 4'.' 

Grisette, jument favorite, dessin . . 5i 

Un Coin du parc, à By, aquarelle. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.) . 55 

Bélier -V 

Pégase 60 

Groupe de biches, dessin 61 

Au retour d'une promenade 61 

Le Cerf de Rosa Bonheur, aquarelle 63 

Sangliers, d'après une gravure d'A. Gilbert 65 

Ours dans les régions boréales, pastel 67 

La Mare aux Fées dans la forêt de Fontainebleau, aquarelle 69 

Pendant une séance de portrait : Anna Klumpke photographiée par Rosa Bonheur. 71 

Remise de cerfs dans la forêt (1891) 73 

« La Vieille Europe couronnée par la jeune Amérique. » 7? 

Lion et lionne, dessin 77 

Rosa Bonheur, dessin par Anna Klumpke 79 

Le Chat et la souris, dessin 81 

La Mère de Rosa Bonheur, dessin de Raimond Bonheur . 83 

Cerf dans la brume (1897), pastel ■ 89 

Cheval au pâturage 9 1 

I ;i Cigarette 9^ 

Tigre dans les grands monts, aquarelle (1877) 95 

Étude de béliers. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur. 1 97 

Hutte de charbonniers dans la forêt 100 

Chevaux sauvages attaqués par des lions, dessin 101 

Cerf en forêt, dessin toi 

Etude pour le Marché aux chevaux io5 

Chênes dans la forêt de Fontainebleau, aquarelle 109 

Rosa Bonheur, par Anna Klumpke n3 

Ravajo, tête de chien 11? 

La Forêt en automne, aquarelle 118 

Etude pour la Foulaison »>9 

Tête de cheval, dessin 119 

Une Halte dans la forêt 121 

Autographe de Rosa Bonheur 12? 

Les Cerfs de Rosa Bonheur, dessin 125 

Harde de cerfs en forêt, dessin 126 

Tigre du Bengale, dessin 127 

Rosa Bonheur dans son atelier (1899) • 120 

Tête de lion 129 

M. Dublan de Lahet, d'après une miniature i33 

M 1 "" Raimond Bonheur, peinte par son mari . i34 

Raimond Bonheur, peint par lui-même 1 35 

Pépéet Mémée, grands-parents paternels de Rosa Bonheur, dessin de Raimond Bonheur. \$- 

LaNourricede Rosa Bonheur (1827) . ■ ... i38 

Rosa Bonheur à quatre ans, par Raimond Bonheur i3g 

M Raimond Bonheur et ses enfants (Rosa et Auguste), dessin de Raimond Bonheur. 141 

Etude d'agneau 142 

Mouflon, dessin 143 

Tète de chameau, dessin '4-' 






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ROSA BON HEUR 



Moutons aux Pyrénées (1870) Collection de M. Knoedler 2i3 

soldats prussiens) 2, 4 

Dans la montagne ï,s 

Un Ane pyrénéen, croquis 

Étude de fenaison en Auvergne -T 

1 1 , médaillon par David d'Angers • 217 

r OS8 Bonheur, pai Edouard Dubufe. (Salon de 1867 2iQ 

Première esquisse du Marché aux chevaux --" 

Ktude de cheval ■ ■ --' 

Étude d'homme pour le Marché aux chevaux, dessin 

Étude de cheval 223 

Dessin pour le Marché aux chevaux 

Étude d'homme pour le Marché aux chevaux, dessin 225 

Dessin pour la Fenaison - 2 7 

La Fenaison en Auvergne (i855). Musée du Luxembourg.) 229 

Taureau écossais. 23 1 

Croquis (Rosa Bonheur et Nathalie Micas en voiture) 232 

Un abri pendant la tempête dans le Glencoe (Ecosse), dessin 

Poneys de l'île de Skye (Ecosse). (Exposition universelle de 1867.) 

La Traversée du loch Leven, dessin. (Musée du Luxembourg. — Don Gambart.) . . . 

Une Barque (Ecosse), d'après une gravure de 11. T. Ryall. 1 Exposition de 1867 1 . . 239 

A la foire de Falkirk, croquis 241 

Broche-camée, ollerte par la Société d'Encouragement des Beaux-Arts de Gand 1854 . 242 

Chevreuils 2 -P 

Rosa Bonheur en [863. -4- 1 

L'Atelier 2 4-"' 

Wasp, dessin 240 

Bœuf de Hongrie -47 

Le Départ pour la chasse -4 S 

Pommiers en fleurs -49 

Un moment d'allégresse, dessin .... 25o 

Nathalie peignant, dessin 25l 

Berger des Pyrénées (1864). (Musée Condé, à Chantilly.) . ï53 

Croquis d'album i?4 

La Bousculade (1867), dessin. (Musée du Luxembourg. — Don Gambart »55 

Rosa Bonheuren iS<">4. 255 

L'Impératrice Eugénie visitant l'atelier de Rosa Bonheur 257 

Cerfs traversant un espace découvert (i865), d'après une gravure de Ch. G. Lewis. 

Exposition de 1867.) 25g 

Moutons au bord de la mer ( 1 865). (Collection de M. Knoedler.) 201 

Rosa l'.onheur, d'après une lithographie de Soulange-Teissier 

Razzia (Ecosse), [860, d'après une gravure de Ch. G. Lewis. (Exposition de 1867. . , 265 

Croquis d'album 268 

Etude de lion couché -''9 

Tête de cheval. 

Le Cerf de saint Hubert (1868) . -7 1 

Sauvegarde adressée à Rosa Bonheur de la part du Prince Royal de Prusse .... 273 

Etude de sangliers 275 

Tête de lion. Musée de Madrid.) 277 

La Lionne Fathma. 279 

Rosa Bonheur et sa lionne Fathma - Sl 

Tigre couché -~~- 

Le Retour du Marché aux chevaux (1873) 

Tête de bouc >83 

Un Pifleraro 283 

lieux Moulions. 287 












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ROSA BONHEUR 



Étude de chiens de chasse. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.) .... 3;o 

Tête de gazelle (i855), dessin 3 7' 

19), par Anna Klumpke. Salon de [899 3;3 

. et taureau d'Auvergne (18981. (Salon de 1899.) 3;3 

Le Sevrage des veaux 1 s-._, . Metropolitan Muséum, à New-York. 1 377 

Le Loup et l'Agneau, aquarelle 3~ 8 

Etudes de chiens. M usée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.) 370 

Ane au vert 38i 

Moutons au repos, effet de coucher de soleil (18Ô0) 382 

Moutons d'Ecosse (1892) 383 

Croquis d'album ^84 

La Bergerie (i855), lithographie originale 385 

Lion rugissant *°- 

Cerf en forêt ^87 

Bœufs d'Ecosse couchés, à Glencoe (1889), d'après une gravure de J. B. Pratt . . 389 

Bergers landais 3g3 

Cerfs en forêt (1SS3.1. (Metropolitan Muséum, New- York.) 3gS 

Clair de lune. Troupeau de moutons dans les Pyrénées (1S971, pastel 3<)7 

Rosa Bonheur sur son lit de mort 399 

Un couple de chevreuils, effet d'hiver (1893) 400 

Troupeau de moutons au repos. (Hertford House, Collection Wallace, a Londres. 1. . 401 

La Bonne mère (chèvre et chevreauxl, dessin 4° 2 

Les Cerfs, effet du matin (1897 , pastel 4°3 

Lions de Nubie au repos. 4°4 

Etude pour la Foulaison 4 o:i 

Médaillon, par G. I.oiseau-Bailly, dédié à Rosa Bonheur par la ville de Paris 1906;. . 405 

Études de lionne, dessin. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.) 407 

Cheval au vert. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.) 409 

Etude de bœufs écossais au pâturage. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur. 41 1 

Autographe de S. M. l'Impératrice Eugénie 4i3 

Monument élevé à Rosa Bonheur, par M. Gambart, à Fontainebleau 414 

Statue de Rosa Bonheur, par Gaston Leroux. (Salon des Artistes français, 1902. — 

Musée de Bordeaux.) 41S 

Croquis d'album 4"' 

Dessin d'après la lionne Fathma 436 

Étude de lionceaux 442 

Étude de veau (1870) 445 




III DE ni" LIONCEAUX, PAR ROSA BONHEUR. 



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MISA HONIIKL'K 



CHAPI1 RE XII 
Les Premiers succès, — Le Début au Salon (1841). — Voyages en Auvergne 175 

CHAPITRE XIII 
I 1 Médaille d'or du Salon de 1848. — Le Labourage nivernais. — Mort de Raimond 

Bonheur (1849) • '9 1 

CHAPITRE XIV 

Voyage aux Pyrénées. — Une Saison à Ems(i85o 201 

CHAPITRE XV 

M de Morny. — Le Marche aux chevaux (i853). — La Fenaison (i855). — Voyage en 

Angleterre et en Ecosse (i856 -T 

CHAPITRE XVI 
A By, près de Fontainebleau. — M. Tedesco. — M. Gambart 24J 

CHAPITRE XVII 

L'Impératrice à By (1864). — Rosa Bonheur décorée de la Légion d'honneur 1 1865). — 

L'Exposition de 1867 255 

CHAPITRE XVIII 
L'Année terrible. — Les Lions 26g 

CHAPITRE XIX 

Les Séjours à Nice. — La Duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha. — Mort de Nathalie 

(1889). — Rosa Bonheur officier de la Légion d'honneur (1894) 283 



TROISIEME PARTIE 



CHAPITRE XX 

Les Oiseaux de Rosa Bonheur. — Propos sur son costume, sur le féminisme. — Sa 
grande amitié pour M n >° Carvalho. — Son goût pour la musique. — Ses idées 
religieuses 3o3 

CHAPITRE XXI 
L'Eclairage électrique à By. — Construction d'un nouvel atelier. - La Foulaison — 

Propos de Rosa Bonheur sur son art I»3 

CHAPITRE XXII 

La Reine Isabelle à By. — La Noël à l'école du village. — Voyage à Nice. — L'Impé- 
ratrice Eugénie ■ . 337 

CHAPITRE XXIII 
La Mémoire de Nathalie. — Les Volontés de Rosa Bonheur. — Le Domaine de la Par- 
faite Amitié. 353 






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Échéance 



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